Assises de la création, ce qui s’est dit (premier épisode)
Les Assises de la création se sont tenues, lors d’une première rencontre filmée, la semaine dernière. Les intervenants ont traité de la future loi "Internet et Création", ou de la chronologie des médias. Voici le premier épisode sur ElectronLibre.
Au théâtre du Rond Point, le vendredi 14 novembre, s’est réuni un large panel d’hommes politiques, d’artistes et de représentants des industries de la culture. C’est la toute première fois que le comité de pilotage des Assises de la création était constitué pour aborder les questions de fond des industries de la culture. Etaient présents, le député Frédéric Lefebvre et Marcel Rogemont, le metteur en scène Jean-Michel Ribes, mais aussi une forte délégation du disque avec Christophe Lameignère, Hervé Rony, Vincent Frèrebeau, Pascal Nègre, Enrico Macias, Bertrand Burgalat, à laquelle faisait face une cohorte de professionnels du cinéma, Alain Terzian, Pascal Rogard, Frédéric Goldsmith, Alain Attal, Daniel Prévost, Dominique Farrugia et Luc Besson. Le monde de l’édition n’avait pas été oublié avec à la barre, Pierre Fery, Serge Eyrolles et Bernard Fixot. Enfin, Christophe Tardieu, Directeur adjoint du cabinet de Christine Albanel, était présent pour assurer aux Assises de la création le soutien du ministère de la Culture et de la Communication.
Internet égale Far-West
Le débat est donc lancé par l’hôte, autrement dit le porte-parole de l’UMP, Frédéric Lefebvre, qui propose de discuter avec ses interlocuteurs du texte de loi "Internet et Création". Le ton est donné d’emblée, "Internet peut être comparé au Far-west", lance le député UMP, qui ajoute : "Ce n’est pas forcément mauvais, il faut que le monde se crée, après tout". Le premier à intervenir est Frédéric Goldsmith, pour l’Association des producteurs de cinéma, qui vient apporter son soutien inconditionnel à la loi, qualifiée de texte "déterminant", et surtout à l’autorité administrative Hadopi, en soulignant qu’elle "garantit la plus totale confidentialité des données personnelles". Sur la question des changements et modifications à apporter lors du passage du texte à l’Assemblée, le représentant de l’APC se lance dans un plaidoyer : "C’est un texte sophistiqué et très précis. Il y a une détermination en faveur de la création tout comme une volonté de préserver une réponse pragmatique (aux actes de piratage), avec la garantie de l’Etat. L’offre légale doit aussi émerger à travers une action pédagogique, mais qui doit aboutir nécessairement à une sanction.".
"Est ce que le texte est suffisant ?", demande Frédéric Lefebvre, qui trouve un autre allié de poids, en la personne du réalisateur Luc Besson, lequel apprécie "la comparaison avec le Western, parce qu’on a l’impression d’être les indiens et de se faire décimer".
1,8 milliard de pertes
Pour le patron d’EuropaCorp., l’important est d’appliquer au plus tôt la "riposte graduée", ajoutant que "les opérateurs savent déjà le faire", et qu’il n’est nullement besoin d’attendre deux ans, comme ils le demandent. "En réalité ils auraient besoin de trois semaines", souligne un Luc Besson combatif. En définitive, le producteur et réalisateur du Grand Bleu et de Nikita estime qu’il ne faudrait pas octroyer plus de trois à quatre mois aux opérateurs pour mettre en place la riposte graduée. "On évalue les pertes à 900 millions d’euros par an à cause du piratage, et en deux ans ce serait 1,8 milliard. On a besoin de cet argent", renchérit Luc Besson, pour appuyer sa demande d’une réponse rapide face à la piraterie. Dominique Farrugia va dans le même sens, estimant que malheureusement, on ne peut pas "couper les accès au P2P, car les lobbies sont trop forts" ; comprendre derrière cette déclaration que les opérateurs de télécommunications, qui ont fait leur beurre avec les offres haut-débit, n’accepteraient évidemment pas de jouer les flics du réseau des réseaux. Pour les représentants du cinéma présents, la défense de la production cinématographique française est étroitement liée à la possibilité d’assainir le marché, et donc de lutter contre le piratage. Sur ce, Frédéric Lefebvre rappelle que les pays qui n’ont pas le soucis d’une législation sur le piratage, sont ceux qui ont "capitulé" dans la défense de leur cinéma local. Ce qui permet une transition aisée vers les discussions du Parlement européen autour de l’amendement 138, le fameux tueur de "riposte graduée". Et là, première déclaration d’importance : comme cela se murmurait dans les milieux concernés, selon le porte-parole de l’UMP, "du côté des chefs d’Etats (européens), il y a un refus des tentatives qu’il y a eu autour de l’amendement Bono. Aujourd’hui, ça se passe bien".
Chronologie des médias, un préalable à la loi
La musique prend la parole à son tour avec Hervé Rony, le directeur général du SNEP, pour qui il est dangereux de laisser dans le texte de loi un amendement qui veut que les professionnels s’entendent sur un format standard de DRM, ce qui est "impossible", selon lui, alors même que les maisons de disques se sont engagées à lever les "mesures techniques de protection". Un débat très technique que Frédéric Lefebvre, en véritable "anchorman", souhaite élargir très vite au sujet brûlant de la chronologie des médias. Il s’agit en fait de déterminer les délais d’exploitation des oeuvres cinématographiques depuis la salle jusqu’à la diffusion sur les écrans des chaînes gratuites de télévision. La question actuelle se focalise sur la vidéo à la demande (VOD), qui pour l’instant n’a pas fait l’objet d’une entente entre les différents partenaires de la filière cinéma et des exploitants audiovisuels. Selon Luc Besson, "concernant la VOD, nous ne sommes pas prêts. Il faut un délai de un à deux ans". Il propose donc de ramener la fenêtre de sortie d’un film en DVD à trois mois après sa première exploitation en salle, alors qu’elle est de six mois actuellement. Arguant que ce délai raccourci permet alors aux films français d’être sur un pied d’égalité avec les films américains - les Etats-Unis ont adopté les trois mois pour le DVD, pour lutter contre le piratage. Les exploitants de salles de cinéma sont contre cette nouvelle chronologie pour le support DVD, et Luc Besson rappelle avec à propos que "de toute manière, un film est dégagé après trois semaines (de la programmation des salles de cinéma)" ! Il va même jusqu’à proposer aux exploitants de faire un essai sur un de ses films pour démontrer qu’une offre en VOD ou DVD "forte et belle" ne va pas "vider les salles". Bref, plutôt que d’attendre le bon vouloir des exploitants de salles, Frédéric Lefebvre ou Alain Attal, le producteur, préfèrent rappeler que le gouvernement doit "imposer un accord" et "donner un signal fort". Ce qui serait bien la conviction de la ministre Christine Albanel, indique le député des Hauts de Seine. Alain Terzian, le producteur de "Alter Film", s’enflamme : "C’est à la puissance publique de faire avancer le chariot. Nous sommes en retard. Aux Etats-Unis ça fonctionne très bien. Il faut une fenêtre commune à la VOD et au DVD, à quatre mois, voire à trois, car la perte de richesse est considérable".
La colère d’Enrico Macias
Devant cette débauche, voire l’accumulation de supports numériques permettant une consommation nouvelle des oeuvres, Enrico Macias se pose naturellement la question d’un retour au vivant, et donc de la bonne santé des concerts de musique. Ce qui laisserait penser que l’internaute a aussi soif d’une expérience de chair et de sang. Vincent Frèrebeau, le président du label Tôt ou Tard, va au devant d’une idée trop reçue selon lui concernant le live : "Il y a une illusion selon laquelle le spectacle vivant irait bien. Il repose sur des investissements dans les carrières des artistes en terme de marketing, de promotion, que l’on peut évaluer à 200 000 euros en moyenne par projet. Si on devait le reporter sur le prix du spectacle vivant, donc du billet, il irait beaucoup moins bien". "Le prix des places de concert a doublé sur les cinq dernières années, mais pas le nombre de billets vendus", souligne de son côté Christophe Lameignère, le président de Sony BMG.
Ce point réglé, la discussion s’oriente autour des "dangers d’internet". Le réseau des réseaux est marqué alors du saut de l’infamie, et le chanteur Enrico Macias va très loin en souhaitant que la répression contre les internautes pirates aille bien plus loin car au fond, selon lui "ce n’est pas à nous artistes de nous adapter à Internet, mais l’inverse, à Internet de s’adapter à nous". Voilà qui ne va pas manquer de faire débat, alors que le réseau reste un lieu d’une incroyable pluralité et diversité des comportements. "On a besoin de régulation", tempère Frédéric Goldsmith, qui tente d’éviter que le débat ne glisse vers une simple charge exclusive contre Internet, sans en comprendre les avantages.
A suivre ...
