Cinéma français, le Jurassic Park de la pensée
Lors des rencontres cinématographiques de Dijon, qui se sont déroulées de jeudi à samedi, les professionnels ont débattu sur l’avenir de leur métier. L’omniprésence d’Internet est toujours ressentie comme une menace qu’il faut absolument combattre.
Steven Spielberg n’avait pas osé tourner un quatrième volet de Jurassic Park, et bien c’est le cinéma français qui vient d’en élaborer un scénario vendredi après-midi lors d’une table de ronde sur le "financement du cinéma à l’heure d’Internet". La métaphore est à peine exagérée, face aux propos ressassés par les producteurs de cinéma invités à débattre avec le panel d’intervenants. L’organisateur des Rencontres du cinéma de Dijon, l’Association des réalisateurs producteurs (ARP), avait invité pour l’occasion Xavier Couture, le patron de la division contenus d’Orange ; Maxime Lombardini, le directeur général de Free ; Rodolphe Belmer, son homologue de Canal+ ; et Marc Tessier pour Glowria, ainsi qu’Emmanuel Gabla du CSA. Un débat animé par le réalisateur Radu Mihaileanu et Pierre Jolivet, dont les longs plaidoyers pour une régulation du réseau des réseaux ressemblaient aux jérémiades des malades incurables et aigris.
Le ton était d’ailleurs donné d’emblée avec la sortie de Radu Mihaileanu en tout début de débat contre la "gratuité et le piratage" des oeuvres. Comme au bon vieux temps de l’Hadopi triomphante, ou des malheureuses saillies d’un quelconque responsable de maison de disques, le cinéma s’entête à voir dans l’internet le grand ennemi. Heureusement, "Demain on pourra ordonner la création mondiale", proclame Pierre Jolivet avec un sens du ridicule qui n’a pas choqué tant que ça l’audience, convaincue, elle aussi certainement, que le réseau doit être mis au pas...
Menace pour l’exception culturelle française
Interrogé sur sa place dans cet univers renouvelé des contenus dématérialisés, Rodolphe Belmer s’est montré peu à son aise, la couperose en alerte sur son visage poupin, il a rappelé que les finances de la chaîne cryptée étaient au mieux, mais "que le cinéma français et C+ sont face à un enjeu qui n’est pas mince. Il va falloir qu’on réfléchisse sur les modèles économiques". Au menu ce sera donc un baisse des investissements de la chaîne dans le septième art, "5%" a-t-il lancé, sur le ton de la blague, qui n’a fait rire personne. Dans le camp d’en face, Xavier Couture a eu le mérite de vouloir re-situer les enjeux du débat, avec une description plutôt pertinente de la situation actuelle dans laquelle "Google, Apple, ou Microsoft seront amenés à s’imposer dans la distribution des contenus culturels, et cela représente une menace pour l’exception culturelle française, car, elle n’entre tout simplement pas en compte pour ces entreprises américaines". Au passage, le patron de la division contenu s’est aussi chargé de passer le mot à la commission Zelnik sur le financement de la culture, pour qu’elle n’oublie pas de proposer une taxe sur les revenus publicitaires des moteurs de recherche. Pour l’année 2009, Google devrait générer 1,4 milliard d’euros de chiffre d’affaires, qui "sont facturés en Irlande, et ne participent pas au financement des films", a souligné Xavier Couture.
Signe de maladie
La balle pouvait alors revenir dans le camp de Rodolphe Belmer. Interrogé sur la chronologie des médias, et sa dernière révision, qui place la fenêtre video à la demande à 4 mois après la sortie en salle du film, le directeur général de Canal+ a répété que le groupe n’avait pas l’intention d’empiéter sur les autres fenêtres d’exploitation : "On s’est toujours battu pour que chacune des fenêtres ait sa propre économie, et pas qu’elles empiètent les unes sur les autres. C’est de l’économie, et croyez moi, l’économie c’est notre truc". Ajoutant que l’exploitation des droits détenus par Canal devait se faire de même sur la télévision et sur un PC.
Attaqué à son tour, Maxime Lombardini, le directeur général de Free, s’est contenté de réponses simples, posées. Free n’aide pas l’industrie du cinéma ? "Notre modèle n’est pas d’être éditeur, mais des transporteurs", se borne t-il à répéter. Oubliant de préciser au passage que le service de VOD de Free est le premier en France par le chiffre d’affaires, mais il est vrai que la filiale d’Iliad ne produit pas de programmes ni n’édite de chaînes, contrairement à Orange.
Dans le public, certains ont du mal à retenir leur indignation sur les idées rétrogrades qui fusent chaque fois que les modérateurs du débat ou un producteur prend la parole. De mémoire de journaliste, les premiers débats de l’industrie de la musique, pour faire une comparaison, n’avaient pas atteint un tel niveau d’aveuglement. Et pour tenter de leur redonner la vue, un étudiant prend la parole dans le public : "Vous écartez le téléchargement mais ma génération a un rapport à la culture different, c’est une réalité qu’il ne faut pas nier". Un message évident qui n’est pas plus entendu. Et les choses empirent encore jusqu’à cette conclusion hallucinante de Radu Mihaileanu : "Internet en tant que zone de non droit, est un signe de maladie d’une société". Rendez-vous l’année prochaine. Un an de plus sera écoulé, il sera temps alors de mesurer les progrès.
