David el Sayegh : "Patrick Zelnik devrait s’expliquer sur les conclusions de son rapport"
David el Sayegh, le directeur général du SNEP (Syndicat national des éditeurs phonographiques) prend position au nom des producteurs qu’il représente sur les propositions faites dans la rapport Zelnik.
ElectronLibre : La Commission présidée par Patrick Zelnik a présenté une recommandation que l’on pourrait qualifier de surprise avec l’arrivée de la gestion collective des droits en ligne. Beaucoup ont interprété cela comme une claque donnée aux majors, dont on sait qu’elles sont opposées à ce système. Qu’en est-il ?
David el Sayegh : A la dernière annexe de ce rapport, il est question de la gestion des droits en ligne. Seulement, les auteurs en font une description qui est truffée d’erreurs. Ainsi, ils expliquent que les producteurs margent plus sur le dématérialisé, car il n’y a pas de frais de distribution (ce sont en effet les plateformes de vente qui s’en chargent, ndlr), mais je rappelle que sur le disque physique, nous touchons 12 euros de prix de gros alors que c’est seulement 6 euros sur le dématérialisé. Or, les frais sont les mêmes, qui correspondent au bon fonctionnement de la maison de disques. Nous prenons ainsi à notre charge les frais d’enregistrement, de promotion, plus les frais de structure. Ce total pèse doublement sur le dématérialisé !
Autre erreur commise par les rapporteurs, l’idée qu’il y a une distorsion de concurrence entre les producteurs indépendants et les autres. Mais quand un producteur indépendant ne gagne que 40 centimes par titre sur le dématérialisé, c’est parce qu’il se fait distribuer par un autre, qui marge entre 20 et 30%. Et encore, ce n’est pas vrai de tous les indépendants. Je pense que Naive, la maison de disques de Patrick Zelnik, ne gagne pas 40 centimes, mais bien 60 centimes sur ce marché !
Poursuivons, la gestion collective simplifierait la gestion des droits. C’est aussi faux. Car elle apporte une réponse locale à une problématique internationale. Et si on regarde le cas des services comme Deezer, son usage dépasse largement les frontières. La gestion collective n’apporte alors aucune solution. Et ce n’est pas non plus synonyme de simplification, il suffit de voir les problèmes rencontrés par la Sacem. Et puis, il n’y a que vingt acteurs à contacter pour lancer un nouveau service sur Internet, ce n’est pas tant que ça.
La gestion collective obligatoire serait une réponse à tout, pour ses promoteurs. Regardons de plus près : un artiste qui perçoit 50% sur les titres diffusés par le biais de la licence légale sur la radio, il touche 0,00005 euro, mais, c’est vingt fois plus par la gestion individuelle ! En matière de gestion collective on n’a jamais eu un taux supérieur à 10%. Toute la communauté des ayants droit y perd. Et on nous rabâche qu’il y a une discrimination entre majors et indépendants pour l’accès aux plateformes. Mais c’est faux, sur le dématérialisé, les indépendants pèsent entre 30 et 40%. Enfin on fait le reproche à des majors d’avoir pris des parts dans les services innovants comme MySpace Music, mais aujourd’hui, Merlin (un regroupement d’indépendants créé sous l’impulsion de Patrick Zelnik, notamment, ndlr) possède des parts dans Spotify, et d’ailleurs, ce n’est pas interdit par la loi.
EL : Est ce que vous suggérez alors que Patrick Zelnik a utilisé ce rapport à des fins personnelles ?
DeS : Sous couvert de mettre une claque aux majors, ce rapport s’attaque aux agrégateurs comme Believe, qui à ce propos sont vent debout contre ses conclusions et particulièrement l’obligation de la gestion collective ! Il a manqué un round de plus en fin de parcours pour discuter des propositions avant la publication. Cependant, il y a un objectif très clair en imposant cette gestion obligatoire, car Patrick Zelnik sait de quoi il parle, mais il ne propose de l’instaurer que pendant 3 ans, car ça va lui permettre de rattraper ses parts de marché sur le dématérialisé, là où il a aujourd’hui pris du retard. Je constate que tout ça l’arrange… Il tacle ses concurrents directs, et c’est une façon pour lui d’écarter les agrégateurs qui lui piquent du business. Je souhaiterais que Patrick Zelnik s’explique sur son rapport, on ne le voit pas beaucoup le défendre...
EL : Y a-t-il des propositions qui vont selon vous dans le bon sens dans ce rapport ?
DeS : Bien sûr, la carte jeune pour encourager à l’achat de biens dématérialisés est une excellente mesure. Il faut en fait un vrai "pass numérique". Le budget de 5 millions d’euros pour faire la promotion des offres légales, c’est aussi indispensable. Nous le demandons depuis longtemps à cor et à cri.
EL : C’est au Midem que l’industrie a l’habitude de dévoiler les chiffres du marché pour l’année. Quelles sont les tendances ?
DeS : Le marché est positif sur le second semestre, après une chute très dure lors du début d’année. On peut affirmer que l’on va avoir un ralentissement très fort de la baisse, et ce n’est pas seulement dû à la mort de Michael Jackson (en juillet), car les ventes de disques ont aussi été très bonnes en novembre et octobre, ainsi qu’en décembre. L’offre a aussi, il faut dire, été très importante, avec beaucoup de sorties commerciales en fin d’année. Il y a une concentration des sorties sur cette période, mais il n’y a pas eu de "bourrage". Cette pratique est beaucoup plus difficile actuellement, depuis que la grande distribution s’est retirée progressivement du disque.
EL : Quelles sont les raisons de cette accalmie ? Est-ce à cause de la crise, qui pousse les gens à faire de petites dépenses, et le disque ce n’est pas très cher. Ou bien est ce que la baisse du marché du disque est arrivé à l’os ?
DeS : On a pensé pendant des années qu’on était arrivé à l’os, mais c’est faux. C’est possible que le CD soit une valeur refuge, mais je pense qu’il y a une prise de conscience, mais c’est trop tôt pour parler d’effet Hadopi. On a parlé de la loi, de ses problématiques, et ça a de l’influence certainement sur le comportement.
EL : Quelles sont les perspectives sur le dématérialisé (téléchargements, sonnerie, abonnement, streaming) ?
DeS : Le online est un marché en restructuration. La sonnerie est en bout de course. Nous voyons une forte progression de l’achat de musique à partir de l’internet fixe, cela inclus l’iPhone. D’autre part, on constate l’arrivée du streaming, mais ce dernier ne crée pas encore un marché, loin s’en faut. Les revenus issus de la publicité sur le Net sont décevants. Le véritable enjeu c’est la transformation vers le payant. Quel sera le taux de conversion entre l’utilisateur gratuit et l’abonné payant ? Là, la carte jeune aura un effet positif. 2010, c’est une des années les plus excitantes depuis longtemps. La bascule du physique vers le dématérialisé devient enfin possible. On n’est pas des dinosaures, et personne ne nous a remplacés.
