Eric Besson choisit le camp des opérateurs de télécommunication contre la culture
La fin de la publicité sur France Télévisions a montré qu’il était possible, paradoxalement, de demander aux opérateurs de télécommunication de contribuer au financement de l’audiovisuel. Eric Besson s’immisce dans le débat et demande, en contrepartie, un meilleur accès aux contenus pour ces derniers.
C’est la cacophonie ! En décidant de ponctionner une part du chiffre d’affaires des fournisseurs d’accès à Internet pour financer le manque à gagner d’un France Télévisions garanti sans publicité, le président de la République, Nicolas Sarkozy, a mis les pieds dans le plat. Alors que les représentants du cinéma ou de la musique avaient toute légitimité pour s’estimer en droit de percevoir une part des énormes revenus des FAI, ils risquent aujourd’hui de ne rien voir venir, voire pire, de devoir faire avec un matelas de mesures concoctées spécialement pour les opérateurs de télécommunication.
Rien ne semble en effet trop beau lorsqu’on parle d’Orange, Free ou Neuf Cegetel à un ministre du gouvernement Fillon. Dernière saillie en date, celle du secrétaire à l’Economie numérique Eric Besson qui a affirmé que, s’agissant de la taxe France Télévisions, "plutôt que de discuter la décision politique qui a été prise, il serait plus intéressant de se tourner vers les contreparties que ces opérateurs pourraient demander". A ce sujet, le secrétaire d’Etat ne manque pas d’idées, ajoutant que "si ces opérateurs contribuent au financement des contenus, ceux-ci doivent être en retour davantage mis à leur disposition". Bien pratique, finalement, pour les opérateurs qui pourraient bien trouver là le moyen de tordre le cou à l’une des inventions les plus diaboliques du paysage audiovisuel : la chronologie des médias. Il s’agit d’un mécanisme institué après négociation entre les différents acteurs du PAF et qui définit les fenêtres d’exploitation des oeuvres : la première est la sortie en salle des films, puis il y a la commercialisation des supports de type DVD, qui intervient six mois après, suivie de Canal+, qui patiente donc neuf mois avant de diffuser les films, etc. Au sein de ce fragile édifice, la vidéo à la demande (VOD), un service qui fait saliver tous les opérateurs de télécommunication, car il permettrait d’augmenter considérablement le revenu moyen (ARPU) par abonné à l’ADSL, n’a pas encore trouvé véritablement sa place. Les opérateurs souhaitent que l’exploitation VOD des films intervienne en même temps que la sortie vidéo.
Exclusivité de la fenêtre Canal+
La refonte de la chronologie des médias avec à la clef une place pour la VOD était déjà d’actualité en décembre 2005, quelques jours avant le vote de la loi DADVSI. Le gouvernement de l’époque était allé jusqu’à conditionner la présentation de certains amendements à la signature d’un accord sur la VOD. Ce qui avait été le cas, seulement quelques jours avant la lecture de la loi à l’Assemblée nationale. Depuis, l’accord est considéré comme caduque par la plupart des représentants du cinéma, et il doit être renégocié. Oui mais, à l’heure d’aujourd’hui, rien n’est planifié, aucune réunion ou discussion entre les diffuseurs et les producteurs...
C’est donc dans ce contexte fort délicat qu’Eric Besson choisit de peser de tout son poids dans la balance en faveur des opérateurs de télécommunication. Ce qui a évidemment le don d’agacer les diffuseurs, comme Canal+, qui voit toujours d’un mauvais oeil les facilités offertes à Orange et consorts, alors que ces derniers cherchent visiblement à lui manger le cryptage sur le dos. La chaîne présidée par Bertrand Meheut n’est pas contre l’idée de discuter d’une nouvelle chronologie des médias, mais elle entend alors tirer son épingle du jeu. Le délai de neuf mois pour la diffusion d’un film pourrait alors être considérablement raccourci, et Canal+ tient absolument à préserver l’exclusivité de sa fenêtre. Autrement dit, lorsqu’un film est diffusé sur Canal+, il ne doit pas être accessible dans le même temps sur un service de VOD. Et pour défendre sa position, Canal+ est prêt à remettre en cause jusqu’à sa position de grand argentier du cinéma !
Contribution des FAI à la culture
La situation devient franchement inquiétante si l’on se demande ce qu’il va advenir de la musique. Celle-ci subit une crise comme elle n’en a jamais connue, et a vu son chiffre d’affaires revenir au niveau de 1985 - 20 ans de croissance perdus en quelques années. C’est dans ce contexte que les industriels de la musique se sont logiquement tournés vers les opérateurs de télécommunication pour renflouer les caisses grâce à de nouvelles recettes. Les différents accords avec Orange, SFR et Neuf, illustrent clairement tous les bénéfices que la musique peut trouver à se rapprocher des télécoms. Et il serait tout à fait envisageable que le rôle de ces derniers soit encore amplifié dans les prochains mois pour financer la filière du disque. Après tout, ce sont les fournisseurs d’accès au Net qui ont profité le plus de la dématérialisation de la musique comme l’a si bien montré Olivier Bomsel.
Le gâchis est total si l’on prend en compte le fait que jusqu’à présent, France Télévisions n’avait pas besoin de cette manne supplémentaire. Bien au contraire, le financement du service public était assuré depuis longtemps par la mixte entre la publicité à l’antenne et le budget alloué par l’Etat. D’autre part, la suppression de la publicité devait, selon les analystes, permettre à TF1 de retrouver un cours d’action haussier, grâce à un afflux de nouvelles recettes. En fait, il n’en est rien, et les performances de l’action TF1 sont à la baisse.
- Clefs
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