Google sur le grill de la Nuit des Médias
Il y a parfois, alors que les débats ont vocation à rester policés, un grain de sable qui enraye la belle mécanique et jette tout à coup un trouble. C’est exactement ce qui s’est passé lors de l’intervention du Vice-président de Google, Carlo d’Asaro Biondo pour La Nuit des Médias, le 7 juin dernier. Le géant de l’internet a eu bien du mal à expliquer en quoi, il ne pourrait lui être reproché d’être un simple agrégateur, un aiguilleur du Net, alors même que ses activités ne sont plus si neutres que cela... Retour sur un débat fondamental en ces temps de crise.
La scène se déroule au Théâtre Marigny, et l’aréopage présent démontre bien l’importance des enjeux discutés. Aux commandes du débat, Pascal Rogard, directeur général de la SACD, et autour on retrouve des personnalités du monde de la culture, mais aussi des réseaux et de l’audiovisuel : Nicolas de Tavernost (M6), Xavier Couture (Orange), Radu Mihaileanu, Marie-Laure Sauty de Chalon (ex-Carat, aujourd’hui chez Aufemini). Mais bien sûr, tous ne sont là que pour entendre Google s’expliquer, se justifier aussi et peut-être apporter la preuve de ses bonnes intentions.
D’entrée, le décor est planté. Google est une société américaine. Et comme ce n’est pas suffisant, elle est accusée d’avoir méthodiquement siphonné les ressources des industriels de la culture et des médias sur le Net. Les données sont éloquentes. Interrogé sur le chiffre d’affaires réalisé en France, Carlo d’Asaro Biondo, vice-président de la firme de Mountain View, s’est tout d’abord tortillé dans son fauteuil avant de lâcher : "on m"interdit de le dire, pour des raisons boursières, mais on nous attribue un chiffre d’affaires en France entre 700 et 900 millions d’euros". Un montant qui avait déjà été évoqué par le géant de l’internet pour l’année 2008. De là à conclure que la publicité sur Internet, principale ressources du moteur de recherche, ne fait plus vraiment recette...
Qu’importe, comme le souligne Pascal Rogard, l’important est maintenant de savoir si Google se place aux côtés des ayants droit, et se montre prêt à financer la culture ! Et sur ce point encore, la réponse du patron de Google n’est pas des plus claire. Pour lui, Google est un enfant de son temps. Il n’enfreint aucune loi en ayant son siège européen dans un pays qui pratique une TVA basse, ou en proposant des vidéos sur son portail YouTube, mais il refuse d’être considéré comme un média audiovisuel. Ce qui lui imposerait d’obtenir une autorisation du Conseil supérieur de l’audiovisuel, ou encore de signer des accords avec les professionnels pour contribuer à leur financement, etc. Or, Google n’aime rien plus que de se rétracter derrière la Net Neutralité, ce principe honni des ayants droit qui lui permet de garder toujours les mains propres.
Seulement voilà, si cette défense tient encore le choc, elle est bien plus hasardeuse, lorsque Pascal Rogard pose une question bien sentie sur la télévision connectée. En effet, Google a fait la démonstration dernièrement d’un nouveau dérivé d’Android, son système d’exploitation pour les mobiles, mais cette fois adapté à la télévision. Comment conserver alors les frontières entre le petit écran et celui de l’ordinateur ? Si c’est Google qui va à la télévision, comme l’eut fait Lagardère... A cette question, cette fois plus déstabilisé encore, Carlo d’Asaro Biondo ne répondit point.
Réglementation commune
Bref, ce n’est pas une sinécure que d’être une chaîne de télévision, et ce n’est pas Nicolas de Tavernost, qui dira le contraire... Avec son air de ne pas y toucher et ses déclarations comme quoi, il ne demanderait rien, le patron de M6 n’est pas un allié de Google. Loin de là, puisque Nicolas de Tavernost souhaiterait que les règles soient unifiées, qu’il y ait une équité de "traitement entre le Net et la télévision". Et puis, pour faire bonne mesure, il voudrait aussi l’autorisation de diffuser des films le samedi soir, une antienne bien connue. D’ailleurs, selon lui, le Net n’est pas une menace pour la télévision, la preuve, M6 veut faire à terme 5% de son audience sur son portail de "catch-up TV".
Dans cette assemblée, il y a d’autres acteurs pour se ranger sur la ligne Tavernost. Ainsi, Xavier Couture, le patron de la division contenus d’Orange est-il du même avis que le président du directoire de M6 :"Il faut une réglementation commune. Orange est aux côtés des médias". Voilà une déclaration qui tombe bien, puisque quelques semaines plus tard, le grand patron de France Télécom, Stéphane Richard ne dira pas autre chose, en expliquant que l’opérateur voulait être un partenaire des médias, et non pas un rival.
Pour enfoncer le clou dans la tête de Google, rien ne vaut quelques idées bien arrêtées. Ca commence par Nicolas de Tavernost, qui très tôt sent le piège, et affirme donc qu’il n’a aucune inquiétude pour la publicité à la télévision ! Le Net a beau être puissant, attirer les jeunes, comme le soutien le publicitaire Christophe Lambert, récemment débauché par EuropaCorp, les recettes vont continuer de progresses sur le petit écran ! Ce qui contredit les propos de Marie Laure Sauty de Chalon, "les annonceurs vont là où les médias sont appétissants, et aujourd’hui ce n’est pas la télévision qui est sexy...". Et tous les autres, narquois de railler l’enthousiasme de l’ancienne dirigeante de Carat, pour le Net. Pierre Lescure ne se fait pas d’illusions d’ailleurs, estimant pour sa part que "un jour le Net devra mettre beaucoup d’argent dans la création".
Battant en retraite sous ce feu nourri, Carlo d’Asaro Biondo s’en tire d’un constat plus que consensuel "nous sommes d’accords, il faut des règles. Mais attention de ne pas créer des nouveaux systèmes clos". Le libéralisme des acteurs du Web a la peau dure...
