Interview : L’avenir de la presse vu par le laboratoire média du New York Times (part1)
L’avenir de la presse se fera sur des écrans, selon l’un des cerveaux du « media lab » du New York Times, le laboratoire où se conçoit la presse de demain, dans un mélange d’expérimentation quotidienne, de spéculation et de connaissance académique. Les standards, les business modèles et les formats que chacun s’efforce de penser s’élaborent au 28ème étage de la tour du New York Times (visite vidéo ici) : là, au Research & Development Lab, s’affaire une équipe de cool kids, des experts qui comptent parmi les plus courtisés.
Une convergence physique et symbolique a eu lieu récemment au quotidien new-yorkais puisque les rédactions papier, web et le labo du Times sont enfin réunis sous le toit du nouvel immeuble de 52 étages sur la 8ème avenue, dans l’ombre de Times Square.
Le Research & Development Lab, dirigé par le vice-président du quotidien, Michael Zimbalist, emploie moins de quinze personnes. Le groupe de recherches principal, supervisé par Michael Young s’intéresse au « journaux 2.0 ». Un groupe s’occupe des analyses sur le site. Enfin, une « plateforme mobile » construit toutes les applications pour téléphones portables. Ici, on parle d’utilisateurs, plutôt que de lecteurs, et de contenu plutôt que d’articles.
Après avoir développé l’application Times Reader avec Microsoft, il y a trois ans, Nick Bilton (@NickBilton) a rejoint le laboratoire de recherches fraichement ouvert par le quotidien pour y occuper le poste de « design integration editor and user interface specialist ». Des études de design et un passage par la pub l’ont amené à reprendre des études de journalisme, avant d’entrer au New York Times il y a quelques années comme directeur artistique de la section business. Il enseigne également dans le département Interactive Telecommunications Program, à New York University.
Entretien publié en deux parties. Au menu de cette première partie : le travail du laboratoire et l’avenir de la presse. Ou comment l’on peut décréter la mort du papier mais pas celle de l’information.
Du papier à l’écran
Electron Libre : Que désigne votre titre « design integration editor and user interface specialist » ? Et comment l’expliquez-vous à vos parents ?
Nick Bilton : C’est impossible ! Le travail que je conduis au Research Lab consiste à anticiper deux à dix ans en avance, à essayer de prédire où le marché, le journalisme et le contenu en seront à ce moment-là. Une grande partie de ces évolutions se font vers des écrans, qui ont de plus en plus d’interfaces utilisateur.
Et « design integration » indique que, depuis le déménagement, il faut intégrer le site et le journal papier, dans chaque département du New York Times.
EL : Quelles sont les dernières évolutions du site du site, nyt.com ?
NB : Il y a par exemple Times People, qui fait se rejoindre l’information et les réseaux sociaux, et repousse les limites du journalisme sur le web.
EL :Quel genre d’applications élaborez-vous au R&D Lab ?
NB : La question se pose aujourd’hui de savoir comment on peut consommer du contenu sur les différents appareils qu’on utilise quotidiennement. J’ai conçu ShifD, avec Michael Young, qui permet de déplacer du contenu du téléphone à l’ordinateur (commencer à lire un article sur le téléphone et le terminer sur l’ordinateur, et vice-versa). On travaille aussi sur Custom Times (un prototype), un journal customisé qui vous suit sur tous vos appareils.
EL :Vous êtes convaincu que le contenu du journal va se disperser sur différents supports.
NB : Sans aucun doute. De même que l’on regarde ses emails à la maison, au bureau et sur son téléphone maintenant, je suis persuadé de l’ubiquité à venir du contenu. Il n’y aura jamais un seul appareil capable de tout remplacer, votre journal, vos livres etc. Vous pourrez les lire sur votre Kindle, mais aussi sur votre téléphone, sur votre télévision. Le contenu flottera entre tous ces supports, c’est ce qui va arriver au journalisme, à la littérature, aux émissions de télévision.
EL :Quand avez-vous lu un journal papier pour la dernière fois ?
NB : Je le lis, au labo... Ces temps-ci on travaille sur l’interactivité du journal : le lecteur envoie un SMS et peut recevoir le résultat des élections. Avec les « semacodes », on pourra désormais prendre en photo, avec son téléphone, un code barre visuel sur le journal papier la télécharger ainsi la vidéo correspondante directement sur le téléphone.
EL :Selon vous, les journaux papier ne vont donc pas disparaître mais migrer vers d’autres supports ?
NB : Oui, ils vont migrer vers différentes plateformes et dans 50 ou 100 ans la plupart des produits à base de du papier vont être remplacés par des écrans qui ne coûteront rien. Ca n’est pas pour tout de suite, mais un disque dur, un ordinateur, il y a vingt ans, coûtaient des milliers de dollars. Au fur et à mesure que le prix de ces appareils électroniques et du hardware diminue et qu’ils deviennent plus abordables ils vont petit à petit remplacer beaucoup de produits.
EL :Au Media Lab vous testez aussi des objets, des gadgets, dont les e-readers.
NB : On en est à la naissance du e-reader : ils ne servent qu’à une élite pour l’instant, à cause du prix (pour amortir le prix il faut acheter 40 livres !). Le prix doit donc baisser et il faut plus de concurrence sur ce marché, ce qui est en train d’arriver peu à peu. La diminution du coût du hardware est une bonne nouvelle pour les maisons d’édition et les entreprises de presse : les compagnies vont être en mesure de commander des e-readers customisés, adaptés à leurs besoins. Voyez ce qui s’est passé avec le web et les blogs : aujourd’hui on n’a plus besoin de maitriser l’aspect technique pour monter son blog.
EL : Qu’en est-il des e-readers au format des journaux, comme le Plastic Logic ?
NB : Du point de vue de l’interaction avec l’utilisateur, l’on veut un objet que l’on puisse tenir dans ses mains. Or, s’asseoir et regarder un écran toute la journée n’est pas naturel. Lire en tenant un objets entre ses mains est mille fois plus naturel et on en a déjà l’habitude. L’interaction avec l’utilisateur va ainsi devenir un facteur déterminant : c’est pour cela qu’un enfant de 2 ans peut se servir d’un iPhone, qui est intuitif et s’inspire du monde réel. Je ne peux pas tenir un ordinateur portable entre mes mains pour lire, donc les e-readers vont devenir très importants. Aux sceptiques, je réponds que les habitudes des gens changent tellement vite aujourd’hui, de façon drastique, il n’y a qu’à voir les smart phones ou Twitter. Quand un appareil adéquat et performant verra le jour, il y aura une transition naturelle : pour le moment on est coincés dans le format des écrans 12 pouces (bientôt, même ma tasse ou ma chaussure m’apporteront des d’informations !).
EL : Pourtant, beaucoup de lecteurs ont un attachement presque fétichiste au format magazine, par exemple.
NB : Mais si l’on peut transférer cette expérience en l’améliorant alors ils y viendront eux aussi.
« Les lecteurs sont prêts à payer pour l’immédiateté et la niche »
EL : Quid de l’éternel problème du financement de la presse ? Le Wall Street Journal fait payer non pas le contenu le plus populaire (contrairement à ce qu’avait fait le New York Times avec Times Select) mais le contenu le plus spécialisé, les news business.
NB:Il y a aura différentes méthodes mises en place. Regardez le New York Times aujourd’hui : je peux lui donner de l’argent de plusieurs façons, en kiosque, je peux m’abonner uniquement pour l’édition du week-end, ou tous les jours, je peux acheter une pub, placer une annonce, aller à un évènement organisé par le journal… Le web ne s’est pas encore totalement adapté à toutes ces options, mais ce n’est pas comme s’il y avait le modèle gratuit ou bien le payant. Le business modèle va se mettre en place en suivant des variations : à chaque média de trouver le bon équilibre.
Les utilisateurs sont en tout cas prêts à payer pour deux choses : l’immédiateté et la niche. Personne ne va payer pour lire des critiques sur la technologie car elles sont déjà omniprésentes (Gizmodo, Techcrunch..), en revanche, ils sont prêts à payer pour du journalisme d’investigation en Irak, par exemple, il suffit de regarder les livres sur la guerre qui deviennent des best-sellers.
EL : L’anxiété que génère cette question du financement reste très présente danse la presse.
NB : N’exagérons rien, il y aura toujours un équilibre ! Les gens ne vont pas payer n’importe quelle somme non plus. Un CD coûtait 20 dollars : jamais on ne dépenserait autant pour un mp3. Mais 9,99 dollars, je veux bien. Avant, je téléchargeais beaucoup de musique, puis iTunes est arrivé. L’option est devenue disponible, donc j’achète ma musique de cette manière, en 10 secondes, c’est simple et immédiat. Il faut mettre au point la bonne option et le bon prix.
Deuxième partie lundi 29 juin.
Traduit de l’anglais par C.G.
