La TV connectée vécue comme une catastrophe par les TV historiques.
Le modèle économique des grandes chaînes, le financement de l’audiovisuel comme du cinéma risquent selon le CSA et les patrons des chaînes historiques d’être détruits par l’avènement de Google TV. Cette vision dramatique implique la saisine des pouvoirs publics qui vont devoir proposer des solutions pour préserver la filière de la création.
C’est l’histoire d’une catastrophe annoncée. TF1, M6 et même Canal+ sont persuadés que l’avènement de la télévision connectée mettra fin non seulement à leur modèle économique, mais encore à la production audiovisuelle et cinématographique française. Sans oublier le sport qui sera, lui aussi, victime de la fusion entre le Web et le poste de télévision. Le jour où Google, Apple, Microsoft, Sony commercialiseront leurs services pour les télévisions avec l’accord ou non de quelques majors, le poste de télévision permettra de consommer aussi des sites pirates.
Menaces sur la production française
C’est la conviction profonde des patrons de chaînes de télévision qui pensent que, ce jour-là, le modèle français s’effondrera comme un château de cartes. Tous ont répondu par la positive à la deuxième partie de la question soulevée par Bruno Patino, en charge de la stratégie numérique de France Télévisions : « Le mariage de la télévision et de l’Internet débouchera-t-il sur un monde encore fermé de l’audiovisuel ou un monde totalement ouvert de l’Internet ? »
Michel Boyon, président du CSA, le pense aussi. Les sites internet vont, selon lui, fragmenter les audiences des chaînes gratuites, les services étrangers échappant à la réglementation française comme européenne, vont les concurrencer et le « piratage de sites d’échanges vidéos va se multiplier. Les recettes publicitaires des chaînes vont être détournées au profit des moteurs de recherche. Au total, affirme Michel Boyon, le soutien à la production française ne serait plus garanti puisqu’il repose sur le chiffre d’affaires des chaînes et que ses composantes - obligations d’investissement, quotas de diffusion, chronologie des médias, exclusivités - seraient menacées. Il est urgent de faire des propositions sur le sujet ».
Le système français repose, en effet, sur plusieurs obligations dont la conjugaison préserve les marges des chaînes de télévision tout en favorisant le maintien de la filière audiovisuelle et cinématographique. En effet, les chaînes de télévision gratuites sont obligées d’investir 3,2% de leur chiffre d’affaires dans la production cinématographique et 16% dans la production audiovisuelle. Canal+ est, elle, contrainte de consacrer 11% de son chiffre d’affaires à la production de longs métrages et 4,5% à celle d’œuvres audiovisuelles. Toutes sont soumises à des obligations de diffusion.
Il suffit donc que le chiffre d’affaires des chaînes baisse pour que la fiction et le cinéma français et européen soient moins financés. Et si les chaînes subissent, comme le pense Michel Boyon, la concurrence de programmes diffusés sur des sites domiciliés en dehors de l’Union Européenne, ce sera le cas.
Internaute actif, téléspectateur passif
Le football fera aussi les frais de cette nouvelle donne, Nicolas de Tavernost, président de M6, considérant déjà que la contraction de son chiffre d’affaires l’oblige à alléger sa facture sur ce secteur. Pour ce patron, l’offre de Canal+ menace son modèle économique car les films, comme les séries américaines, perdent de leur intérêt pour la télévision gratuite lorsqu’ils ont été diffusés sur Canal.
A la différence de l’internaute, qui est né avec le surf, le téléspectateur ne navigue pas sur la Toile, la passivité est son caractère dominant. Et les télévisions historiques n’auraient rien eu à craindre si la fusion des écrans n’allait pas se réaliser. Un internaute a pris l’habitude de récupérer tout ce que propose la télévision dans le monde entier, séries, films, concerts, pour les visionner ensuite avec son "Freeloader" sur le petit écran, ce qui n’est pas le cas du "pur" téléspectateur.
Il ne cherche pas à savoir s’il existe des sites proposant du streaming piraté, il ne connaît pas MegaUpload ou Ustream. Mais le jour où cette possibilité sera installée sur sa télévision, Google s’étant engagée à ne rien filtrer, tout autant que Free, son comportement changera du tout au tout ! Le zapping d’une émission diffusée à un contenu pirate sera la norme. Les patrons des chaînes, le CSA en sont intimement persuadés. Pour eux, la date de l’apparition de la télévision connectée est moins importante que la certitude que celle-ci marquera la fin de la télévision classique.
Fin de la chronologie des médias
L’écran unique mettra fin à la chronologie des médias, c’est-à-dire à la diffusion différée d’une œuvre qui va d’abord être retransmise en Vod, en dvd, sur la télévision payante, puis sur la télévision gratuite. Ce qui permet de la valoriser à chaque étape de sa diffusion. Comment pourra-t-on obtenir que des sites ne proposent pas, en streaming, la diffusion des Experts, de Cold Case ou Dr House ? La fraîcheur d’une série présentera-t-elle autant d’intérêt si un site, légal cette fois, propose toutes les saisons passées ? Qu’est-ce qui empêchera un annonceur d’acheter en masse des mots clés pour un programme où ses produits ont été placés ?
Cette révolution implique une révision complète de tous les modèles de financement de l’audiovisuel, du cinéma et du sport qui ont été conçus à l’époque où l’on ne connaissait que la diffusion hertzienne.
En dramatisant, peut-être à outrance, le tableau général, les patrons de l’audiovisuel classique, comme le CSA, contraignent les pouvoirs publics à intégrer dans leur champ de réflexion les fabricants d’équipement comme les fournisseurs d’accès. Ceux-ci vont devoir participer à la chaîne de création, faute de quoi la France pourrait retarder l’apparition de la TV connectée.
