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La musique ne s’est jamais résumée à son industrie

Tout le ramdam sur la loi Hadopi paraît bien désuet face à ce que nous révèlent ces flûtes découvertes dans une caverne du sud-ouest de l’Allemagne, vieilles de 35 000 ans. La musique était déjà très répandue à l’époque. Elle a même fait partie, affirment des scientifiques allemands dans la revue Nature, qui ont étudié ces instruments préhistoriques - les plus anciens que l’on ait jamais découverts -, des comportements de notre espèce qui lui ont donné un avantage sur les néanderthaliens.


La mieux conservée de ces flûtes a été fabriquée dans un os d’aile de vautour de 20 cm de long. Elle dispose de cinq trous et de deux ouvertures en biseau à travers lesquelles l’instrumentiste soufflait. D’autres fragments de flutes taillées dans l’ivoire de défenses de mammouth font partie du lot. Au total, huit flûtes taillées dans l’ivoire ou des os d’oiseaux ont été découvertes dans cette caverne.


Selon le professeur Nicholas Conard (sic), de l’université de Tubingen, cela suggère que jouer de la musique était une pratique courante il y 40 000 ans, qui trouve probablement son origine 50 000 ans en arrière en Afrique. Beaucoup plus tôt qu’on ne l’imaginait jusque là. "Il devient de plus en plus évident que la musique faisait partie de la vie quotidienne, confie-t-il à BBC News. Les hommes modernes qui sont venus dans cette région avaient tout un éventail d’artefacts symboliques, un art figuratif, des représentations de créatures mythologiques, de nombreuses sortes de parures et une tradition musicale bien développée."


Pour les auteurs de l’article de Nature, "la musique a probablement contribué au maintien de larges réseaux sociaux, et de ce fait, a peut-être facilité la démographie et l’expansion territoriale des hommes modernes, relativement à une population de néanderthaliens culturellement conservatrice et plus démographiquement isolée". Comment mieux illustrer le rôle de socialisation, de civilisation et même de préservation de l’espèce humaine joué par la musique ?


Un retour au lien tribal

On touche là du bout du doigt à l’essence même de sa fonction au sein des sociétés humaines, qui est de contribuer à la création d’un lien social fort, presque tribal. On y revient d’ailleurs aujourd’hui. Depuis l’origine, la musique est une des harmonies fondamentales de l’univers dans lequel évolue notre espèce, qui peut y puiser de nombreuses ressources. Et parce qu’elle contribue si bien à préserver notre espèce, comme n’hésitent pas à l’avancer ces chercheurs allemands, elle est avant toute chose un bien commun.


Cela nous amène à considérer d’un point de vue différent la question du droit d’auteur et de ses droits voisins. Il n’est pas question de nier leur fondement, mais de même que l’urbanisation du territoire nous a coupés des rythmes de la nature et nous a amenés à négliger la préservation des espaces ruraux, 50 années de développement tout azimuth de l’industrie phonographique et de règne sans partage du phonogramme nous ont détournés de l’essence même de la musique, de sa fontion sociale, religieuse, culturelle, récréationnelle.


Elle est tout simplement devenue, aujourd’hui, une affaire de business, une simple marchandise. C’est en tout cas le seul critère autour duquel a tourné la réflexion sur le téléchargement illégal. L’enrichissement collectif que constitue, depuis une dizaine d’années, la possibilité pour tout un chacun d’accéder au répertoire le plus large sur Internet, d’échanger autour de la musique, de la partager à une échelle jamais atteinte, n’entre pas en considération. C’est pourtant faire l’impasse sur l’essentiel des bouleversements en cours dans les nouvelles pratiques musicales du genre humain.


La fin de l’ère des Beatles

La nouvelle appétence pour le spectacle vivant, et cette nouvelle culture des festivals qui émerge en Europe, et qui pousse des hordes de jeunes à franchir les frontières pour se retrouver dans une sorte de communion festive autour de multiples plateaux d’artistes, 40 ans après Woodstock, est un signe du recul du phonogramme et de la fin du rôle central qu’il a joué dans les pratiques musicales pendant plusieurs décennies. D’une certaine manière, c’est la fin de l’ère des Beatles, qui furent le premier groupe de super stars de la musique populaire à considérer qu’il pouvait se limiter à exister sur disque, et cesser de se produire sur scène (1).


On se demande aujourd’hui comment les artistes parviendront à vivre s’ils ne vendent plus de disques, de même qu’on se demandait dans les années 40 ou 50 comment les interprètes parviendraient à subsister s’ils étaient progressivement remplacés, à la maison comme à la radio, par des galettes de vinyl. On se questionne également sur l’émergence de nouvelles formes de gratuité dans l’accès à la musique sur Internet, en pleine crise économique, comme on se questionnait sur cette formidable irruption de la gratuité à la radio dans les années 30, dans une période tout aussi troublée sur le plan économique.


Mais de même que les artistes interprètes n’ont pas disparu avec l’avénement du phonogramme, à l’enregistrement duquel ils contribuent de manière essentielle, le phonogramme ne va pas disparaître avec l’avènement des nouvelles logiques de flux dématérialisés à l’oeuvre dans la consommation de musique aujourd’hui, dont il reste un des ingrédients essentiel.


Et de même que les artistes interprètes les plus populaires ont vu leurs sources de revenus provenir de plus en plus de la vente de leurs phonogrammes et de moins en moins de leurs prestations publiques dans la deuxième moitié du XXième siècle, ils tireront de plus en plus leur subsistance de ces logiques de flux dématérialisés et de moins en moins de la vente unitaire de phonogrammes, fixés ou non sur un support physique, au cours de la première moitié du XXIième siècle.


A l’épreuve du syndrome néanderthalien

Le contexte et la nature de la relation avec l’artiste, ou ceux des nouvelles expériences musicales que permettent de vivre les nouvelles technologies, joueront un rôle croissant, à l’avenir, dans la valorisation économique de la musique. Le champ des possibles est aujourd’hui illimité dans ces domaines. Et les innovations les plus probantes ne viendront probablement pas des acteurs les mieux installés jusque là dans l’économie de la musique.


Plus que tout, il semble que la musique, qui épouse mieux que quiconque l’horizontalité et la dynamique de flux des réseaux, ait un rôle majeur à jouer dans l’adaptation du genre humain aux nouvelles formes d’organisation sociale et d’intelligence collective dont la société de l’information est porteuse. Comme au bon vieux temps de la préhistoire ?


Cette dimension oubliée de la musique, les nombreux bouleversements économiques que connaît son industrie ne doivent pas nous empêcher de la retrouver, ou nous encourager à l’occulter. Bien des intérêts particuliers auront à en souffrir. Mais ce n’est certainement pas le cas de l’intérêt général. Trouver un nouvel équilibre entre les premiers et le second, c’est le défi que toute politique industrielle de la culture doit se fixer de relever aujourd’hui. En veillant à ne pas céder au conservatisme et à l’isolationnisme des néanderthaliens.


(1) cf. à ce propos le dernier ouvrage du musicien et essayiste américain Elijah Wald, "How the Beatles Destroyed Rock’ n’ Roll, An Alternative History of American Popular Music" (http://digg.com/u16ktw)

4 Commentaires. Ajoutez le votre +

Serge ULESKI 27 juin 2009

Que faut-il penser de cette génération qui passe le plus clair de son temps à télécharger des films et des musiques piratés, et à n’écouter que ces musiques et à ne regarder que ces films pour lesquels elle ne donnerait pas un Euro si d‘aventure elle y était contrainte ?



***



Pour sûr, cette génération sera vertueuse parce que... écolo : “Comment ça ! Vous vous brossez les dents en laissant couler l’eau ?!! Mais quel sorte d’homme êtes-vous ? Vous n’avez pas honte ?”



Ecolo et puis, un rien hygiéniste aussi : “ Qui c’est ce taré incontrôlable qui fout le bordel ?! Débarrassez-nous en au plus vite !”



Pour le reste, on est libres mais... prévenus : inutile de chercher à éveiller en elle un intérêt quelconque pour ce qui s‘avèrera payant.



***



La marchandisation de tout ce qui peut a priori faire l’objet d’une transaction commerciale, c’est la société de consommation arrivée au sommet de sa maturité avec pour seule préoccupation la dévalorisation de tout ce qui peut représenter ou prétendre à une valeur autre que marchande ; et son corollaire a pour nom : la gratuité.



Surtout ne pas y voir là une contradiction ou un paradoxe qui trahiraient un manque de cohérence !



“Si tout ce qui a un prix n’a pas de valeur“, aujourd’hui, tout ce vaut et rien ne vaut la peine de débourser quelque argent pour ce rien qui ne vaut pas plus que ce que peut valoir tout le reste.



Et cette gratuité exigée - sinon souhaitée -, sera accordée à quel prix ?



Au prix de tout ce qu’on lui fera payer en échange de cette gratuité qui concerne des secteurs d’activités totalement dévalorisés et désincarnés : journaux gratuits pour la liquidation du métier de journaliste, télévision publique sans garantie de financement, musiques, films* tous devenus interchangeables à souhait...



Nul doute, ceux qui regardent ces films et écoutent ces musiques ne s’y sont pas trompés ; c’est la raison pour laquelle ils ne souhaitent pas les acheter s’ils peuvent l’éviter ; même si l’on pourra tout de même déplorer le fait que seuls ces musiques et ces films semblent retenir leur attention.



Car, les véritables enjeux sont ailleurs, et pour commencer : dans tout ce qui a été acquis de haute lutte et que le marché a investi au galop, à savoir : ce qui était hier encore accessible à tous et qui aujourd‘hui ne l‘est qu’à la condition d’être capable de payer rubis sur ongle.



Aussi, toute communication autour de la gratuité avec son message subliminal “Mais... payez donc ! puisqu’on vous dit que c’est gratuit !” a de bonnes chances de faire la fortune de quelques uns avant d’en flouer un très grand nombre, à l’heure où tout espoir de ré-investissement dans de nombreux domaines culturels aujourd’hui délaissés ou privés d’exigence et d’excellence, semble à jamais perdu.

Ricsal 30 juin 2009

Et que dites vous des opérateurs qui ont dans ce contexte proposé du : téléchargez sans limites ?



Que dire des maisons de disques qui diffusent les maquettes sur le web d’artistes en herbes sans meme prévenir la sacem et surtout sans aucune rétribution de ces artistes ?



Que dire des fabricant de lecteurs en tous genres qui placardent nos murs de pubs a destination de nos enfants disant : mets 5000 morceaux dans ton "ipod"...



Mais qui à déjà payé 5000 morceaux ?
A raison de 10 morceaux par disque cela veut dire 500 disques !



Un gamin de 10 ans ? Un adulte ?



Non ! Le problème des artistes c’est que ceux qui devaient les protéger les ont délaissé pour se faire du fric.



Mais de plus malins sont venus et leur ont piqué leur business.
Mais comme les nouveaux venus n’ont aucun lien avec les ayants droits, ceux ci ne récuperent rien !



Que dire de la sacem qui ne comprends rien a la technique, aux usages et continues de proposer des tarifs et solution d’un autre temps...



Alors avant de vilipender nos jeunes, nos usages, nos technologies pensez à qui palpe le blé...
Regardez deux minutes la capitalisation d’un sfr, ou orange...



D’ou vient tout ce fric ?



N’avaient ils pas la possibilité des le début de créer une "redevance" prise a la source sur chaque lecteur, abonnement de connexion...



Ainsi pas de loi hadopi, pas de poursuite pour des gosses qui n’ont fait qu’utliser ce qu’on a mis a leur disposition à grand renfort de pub...



HADOPI / POLITIQUES / MAISONS DE DISQUE / OPERATEURS = RETROGRADES

gosselin07 1er juillet 2009

Pensez simplement à Sony qui vend des lecteurs DVD capable de lire les films piraté en DIVX.

Valoche 20 juillet 2009

Ca fait du bien de prendre du recul. Et cet article en apporte pas mal. Merci.



Reste que le live est de moins en moins accessible dans la forme qui était la sienne au temps du disque justement. 10 fois plus de groupes pour à peu près le même nombre de lieux et un peu moins de public.
C’est peut-être le live ou l’accès au live qui doit se réinventer plus encore que la musique enregistrée.



Non, en fait toute la chaîne musicale doit encore faire sa révolution...


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