Les Assises de la création, ce qui s’est dit (dernier épisode)
Deuxième partie d’une réunion au sommet des professionnels de la création sous l’égide du député Frédéric Lefebvre et de Marcel Rogemont. Le débat se recentre sur les nouveaux moyens de financement de la culture.
La colère d’Enrico Macias passée, les participants des Assises de la Création, réunis à l’initiative de Frédéric Lefebvre et de Marcel Rogemont, s’attaquent à la question du financement de la création. Sujet éminemment délicat, car au coeur des différents textes législatifs en préparation ou en cours de discussion par les parlementaires.
Pour s’attaquer à cet Everest du virtuel, le député et président du Club de l’audiovisuel met sur la table une de ces propositions. Il s’agirait de créer un fonds destiné à financer la création à partir des richesses générées par les opérateurs de télécommunication, mais aussi par les sites phares du Web 2.0, comme Dailymotion ou Google. Pour expliquer sa vision, Frédéric Lefebvre enfourche à nouveau la métaphore du grand ouest : "Dans le Far-West, les chercheurs d’or qui trouvaient des mines d’or, les ont marquées comme étant leur « propriété ». Et ils ont ensuite été négocier avec les autres, et c’est comme ca que le monde s’est créé, après tout. De même, Dailymotion a commencé à montrer qu’il voulait normaliser ses relations avec les uns et les autres. On pourrait très bien imaginer que ce soit le CSA qui soit en charge de mesurer qu’elle est la part de création de valeur dans ces entreprises et que l’on définisse des règles de financement de la création, soit par l’achat de contenus, soit en abondant un fonds".
Ne pas donner plus de pouvoir à internet
L’introduction a beau avoir été claire et efficace - il s’agit de discuter des circuits alternatifs de financement de la culture-, les premières réactions, celle de Dominique Farrugia notamment, se résument à nouveau à une attaque contre le P2P, considéré comme l’unique ennemi de la création. L’ancien humoriste des Nuls écarte d’un geste et par la parole la proposition du député d’aller voir Dailymotion, en expliquant : "Cela se fera plus tard, on ira les voir évidemment". C’est parfois bien difficile de sortir d’une ornière aussi profonde...
Luc Besson s’y essaie alors, estimant que Dailymotion diffuse des films, "nos films", précise-t-il, alors qu’il n’en "possède pas les droits". Pour entrer enfin dans le vif de ce sujet brûlant, le réalisateur-producteur commence par poser des pré-requis : quels contenus doivent être ou non considérés comme éligibles : "Nous ne devons pas donner plus de pouvoir à Internet. Ce ne doit pas être eux (les sites du Web 2.0) qui décident ce qui les intéresse ou non. Les chaînes de télévisions ont elles aussi leur propre grille de lecture, et ce n’est pas une bonne chose. Il faut que cela soit automatisé". En réponse, et pour rassurer les producteurs de cinéma, Frédéric Lefebvre souligne qu’il ne s’agit pas d’imposer des obligations de production, qui feraient de Dailymotion et les autres des "producteurs", mais d’abonder à un "fonds contributif". Et puisqu’il s’agit de tout se dire, le porte-parole de L’UMP ajoute que le fonds serait sous la responsabilité de "la nouvelle direction des Médias, du Livre et des Industries culturelles qui va être créée au ministère de la Culture. Cela permettra de recouvrir tous les secteurs de la création. On pourrait s’appuyer sur le CNC et tous les instruments qui sont bien connus". "Je ne suis pas très inquiet quant la redistribution (de l’argent, ndlr)", ajoute-t-il. Encore un peu, et on pourrait croire que l’on entend là un ministre en fonction...
Le problème c’est le tuyau
Bref, après cette ébauche d’un programme pour une éventuelle prochaine mandature, Dominique Farrugia et Luc Besson rappellent que le "noeud du problème" est que si Dailymotion, les opérateurs de télécommunication ou Google payent pour des programmes qu’ils veulent, "c’est la licence globale et on est mort" ! C’est le moment que choisit Jean-Michel Grapin, le Pdg de la société Yacast, pour faire une proposition : "Pourquoi ne pas instituer, sur le modèle de ce qui va se faire dans la nouvelle loi audiovisuelle, une taxe de 3% sur les revenus publicitaires des sites pour financer la création ?". Mais ce ne serait qu’une première étape, puisque pour ce dernier, "le problème est le tuyau", alors pourquoi ne pas étendre cette taxe nouvelle à TDF, ou même EDF. Chacune de ces sociétés étant un des bénéficaires du transfert de valeur qui aujourd’hui fuit les industries de la culture. A cela, Dominique Farrugia indique que le tuyau le plus intéressant à taxer c’est le fournisseur d’accès à Internet (FAI) et "pas un autre". Toujours sur le même sujet, "qui va devoir payer ?", le publicitaire Christophe Lambert rappelle que la France n’a toujours pas transcrit entièrement la directive européenne "Télévision sans frontière". Un retard qui met les marques dans une insécurité juridique "maximale" et les empêche de jouer à plein leur rôle, alors qu’elles représentent une manne "considérable" pour le financement de culture. Il est soutenu par le président d’Universal Pascal Nègre, pour qui il s’agit là d’un "moyen vraiment moderne (pour financer la création)", mais qui est "interdit dans la musique, alors qu’il est tout à fait accepté dans le cinéma". Et pour ceux qui craignent une ingérence des marques dans les choix éditoriaux ou artistiques, Christophe Lambert précise, à juste propos, que la directive est au contraire très protectrice de l’indépendance artistique.
Economies importantes dans le service public
Tout cela est très intéressant. La création d’un fonds abondé par le surplus de recette des taxes sur les opérateurs de télécommunication, ou encore la taxe de 3% (passée récemment à 1,5% par les députés) sur le chiffre d’affaires régie des chaînes privées, mais comme l’indique Pascal Rogard, le président de la SACD, "il n’est pas sûr qu’il y ait un effet d’aubaine pour les chaînes de télévision privées (à la suite de l’arrêt de la publicité sur France Télévision". Une perspective inquiétante qui n’effraie pas le député des Hauts de Seine : "Il y a encore d’importantes économies devant nous" en ce qui concerne le service public audiovisuel. "Il y a 11 500 personnes qui y travaillent, alors que toutes les chaînes privées n’emploient pas plus de 8 à 9 000 personnes", souligne t-il. Dans la même veine, celle d’un grand scepticisme concernant l’efficacité de ces aides, Marcel Rogemont, rapporteur du Budget 2009 sur la culture, Président du groupe d’études sur le cinéma et la production audiovisuelle, s’inquiète du fait que cette taxe sur les revenus publicitaires des chaînes privées "aille aux financiers de la création (France Télévision), et non pas directement à la création". Il complète son intervention en demandant aux membres présents lors de ces assises d’être "offensifs", quant à la définition d’un nouveau système de financement de la chaîne de valeur de la création.
Big Bang
La suite du débat n’apporte pas de réelles nouveautés. Les intervenants répètent leurs positions face à cette nouvelle donne. Bertrand Burgalat, le producteur de musique, demande que l’on évite le "saupoudrage" de subventions dans la musique, sinon "on aura de la musique populaire pas vraiment populaire, et des comiques pas très drôles". De son côté, Hervé Rony, le directeur général du SNEP, rappelle la position du syndicat qui demande à être invité pour discuter en amont du contrat d’objectif et de moyens de France Télévision, afin de garantir qu’il y ait bien une somme investie par le service public dans la production d’émissions musicales. Et Frédéric Lefebvre rappelle de son côté, qu’il souhaiterait parvenir à une "sanctuarisation" de l’ensemble de ces financements.
Le temps est venu de conclure, et la ministre de la Culture et de la Communication, qui était attendue, est finalement remplacée par Christophe Tardieu, le directeur adjoint du cabinet de la rue de Valois. Il se félicite d’entrée du vote de la loi "Internet et Création" au Sénat, comme du renouvellement des décrets Tasca sur les obligations de production, qui va bientôt s’achever avec la signature de M6. Ensuite, il estime que le vote de la loi audiovisuelle, "qui est un véritable Big Bang" et interviendra dans quelques jours au parlement, "va faire en sorte qu’entre le monde de l’audiovisuel et le monde de la création, ce soit une véritable association, qui concourt à des investissements plus importants".
Frédéric Lefebvre conclut ainsi cette première journée des Assises de la création en proposant qu’elle se réunisse "une prochaine fois, dans cette formation ou une autre, pour aller plus loin dans ce débat".
Mise à jour : la vidéo retraçant ces premières Assises de la création, est en ligne.
