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Les vrais faux mirages du Web participatif

On n’est même plus dans le cadre de la loi de Pareto. 0,7 % des utilisateurs de l’encyclopédie en ligne Wikipedia effectuent 50 % des éditions du site, selon son fondateur Jimbo Wales, ce qui semble tordre le cou au mythe du Web collaboratif. Pourtant, sur Wikipedia comme ailleurs, l’effet de longue traîne est plus que jamais à l’œuvre.


Fin 2005, une étude de la revue Nature créditait les articles de l’encyclopédie participative en ligne Wikipedia d’une plus grande pertinence que ceux de la vénérable Encyclopaedia Britannica. Ce fut une véritable consécration pour ce fleuron du Web collaboratif, auquel chacun peut apporter sa pierre en écrivant des articles encyclopédiques ou en amendant et corrigeant ceux des autres, dans le respect de certaines règles d’autorégulation. Un des rêves les plus libertaires d’Internet - mettre en oeuvre des formes d’intelligence collective et de démocratie participative à l’échelle planétaire – devenait enfin réalité. A moins qu’il ne se soit agi d’un mirage.
L’une des figures fondatrices de Wikipedia, Jimbo Wales, tordait déjà le cou à ce mythe l’année suivante, lors d’une conférence à Stanford dont rend compte sur son blog Aaron Swartz, écrivain, activiste du Net et hacker, qui compte parmi les contributeurs les plus actifs de l’encyclopédie en ligne. "L’idée que beaucoup de gens se font de Wikipedia", devait déclarer Wales, "c’est qu’il s’agit d’un phénomène émergent - la sagesse des foules, une intelligence qui essaime, ce genre de choses... - avec des milliers et des milliers d’utilisateurs qui ajoutent chacun leur petite contribution au contenu, d’où il émergerait une somme de travail cohérente.". Mais la réalité est tout autre, confiait-il : Wikipedia est essentiellement écrit par "une communauté... un groupe dédié de quelques centaines de volontaires. Je les connais tous et ils se connaissent tous. Nous sommes plus proches d’une organisation traditionnelle quelconque.".


Quand l’utopie du Web participatif vole en éclat

Selon les données fournies par Wales, qui a fait mener une étude en interne, 524 personnes, soit 0,7% des utilisateurs de Wikipedia, sont responsables de 50% des éditions ou modifications du site. “Je pensais trouver un résultat proche de la règle des 80-20 : 80% du travail effectué par 20% des utilisateurs, parce que cela se produit souvent.", expliqua-t-il. "Mais en réalité, c’est beaucoup plus ténu que cela. [...] En fait, les 2% les plus actifs, soit 1 400 personnes, ont réalisé 73,4% de toutes les modifications. Les 25% de modifications restantes correspondent à des corrections mineures.”
Avec de telles statistiques, c’est toute l’utopie du Web participatif qui vole en éclat. Celles que fournit sur ses membres les plus actifs le site Digg.com, autre bastion communautaire qui agrège les liens vers des articles signalés par ses utilisateurs et affiche les plus populaires en Une, vont malheureusement dans le même sens : celui, in fine, d’une confiscation systématique du pouvoir éditorial par une minorité. Il apparaît en effet que 20% des articles qui gagnent la Une de Digg.com sont proposés par un groupe extrêmement sélectif d’une vingtaine d’utilisateurs. En juillet 2006, ce top 20 d’utilisateurs avait proposé 5 257 articles s’affichant en Une, sur un total de 25 260, soit exactement 20,81% du total. Le top 100 des diggers avait poussé 14 249 articles en Une, soit 56,41% du total.
On est loin d’un système d’élection purement démocratique des meilleurs articles, qui s’appuierait sur une sélection effectuée par le plus grand nombre. Dans la réalité, la Une de Digg.com reflète surtout les choix et les opinions d’une petite minorité d’utilisateurs, phénomène accentué, qui plus est, par les algorithmes du site, qui privilégient les contributeurs les plus actifs.
Il se pourrait cependant que certains effets de réseau finissent par renverser la vapeur. En analysant l’évolution de l’article de Wikipedia consacré à l’acteur, réalisateur et activiste politique américain Alan Alda, Aaron Swartz constate que, si la majorité des modifications dont il a fait l’objet portent sur des détails (ponctuation, formatage, ajout de liens, etc.), avec une très faible proportion (1%) de vandalisme encyclopédique, l’essentiel des modifications substantielles est le fait d’utilisateurs très peu actifs, qui ne sont même pas enregistrés et ont à leur actif moins de cinquante éditions du site (une dizaine en moyenne), la plupart du temps sur des pages relatives à cet article.


Qui du wiki ou de l’encyclopédie était là le premier ?

“Si vous vous basez sur le nombre d’éditions, il apparaît que les plus gros contributeurs à l’article sur Alan Alda (7 sur le top 10) sont des utilisateurs enregistrés qui ont plusieurs milliers d’éditions du site à leur actif", indique Aaron Swartz. "Mais si vous comptez le nombre de caractères ajoutés à l’article, la figure change radicalement : sur le top 10 des plus gros contributeurs, seuls deux sont enregistrés et la plupart (6 sur 10) ont effectué moins de 25 éditions sur le site.”
De quoi tordre le cou à l’affirmation de Jimbo Wales selon laquelle un nombre extrêmement réduit d’utilisateurs produirait l’essentiel du contenu de Wikipedia. En réalité, le club des 500 plus gros contributeurs domine les statistiques en nombre d’éditions car il effectue de nombreuses tâches de secrétariat de rédaction et d’édition, qui entraînent une multitude de modifications mineures. Mais si l’on considère les volumes de mots ou de caractères ajoutés, la longue traîne des utilisateurs ponctuels reprend le dessus.
“Je ne suis pas quelqu’un qui vient du wiki et qui s’est lancé dans l’encyclopédie", a confié Wales. "Je suis un encyclopédiste qui est venu au wiki.” Rien d’étonnant à ce qu’il se range à l’idée qu’en définitive, par la force organique des choses, l’encyclopédie Wikipedia s’écrive de manière assez traditionnelle. A ce qu’une élite d’insiders réalise l’essentiel du contenu, le plus gros des outsiders ne commettant que des modifications mineures et quelques actes de vandalisme.
Une vision élitiste à l’opposé de l’idéal participatif, qu’Aaron Swartz estime dangereuse : “Si Wikipedia continue à privilégier l’encyclopédie aux dépens du wiki, il finira pas n’être aucun des deux.”


Le retour de la longue traîne

Une étude du Palo Alto Research Center abonde dans ce sens. Elle établit de manière formelle, indépendamment de la méthode utilisée (comptage des mots ou des éditions), que depuis trois ans, la longue traîne des utilisateurs produit une part croissante et majoritaire des contenus de Wikipedia. “Dans cette étude, nous examinons comment la prédominance d’une élite ou celle des utilisateurs du commun ont évolué dans le temps", écrivent les auteurs. "Les résultats suggèrent que, bien que Wikipedia ait été très tôt sous l’influence d’une élite, un changement radical s’est produit récemment dans la répartition de la charge de travail, en direction de l’utilisateur lambda.” Le Palo Alto Research Center observe la même tendance sur del.icio.us, site Web leader du “social bookmarking” (annuaire Web collaboratif).
La proportion de contributions effectuées par les “administrateurs” de Wikipedia (les super-utilisateurs du club des 500, qui disposent de droits d’administration du site) a connu un pic à 59% fin 2002. Cette influence d’une élite a perduré jusqu’en 2004, avant de décliner progressivement, pour ne plus représenter, fin 2006, que 10% des contributions.
“La hausse ou le déclin du pourcentage d’éditions effectuées par les “admins” ne s’explique pas par une baisse de leur activité d’édition ou de leur charge de travail”, indiquent les auteurs. Au contraire, les données collectées “suggèrent l’hypothèse que ce déclin serait dû à une envolée du nombre d’éditions effectuées par les non-administrateurs, ce qui accréditerait l’idée d’une influence croissante des masses.”
Le retour de Karl Marx ? Rien n’est moins sûr, si l’on ne sort pas de ce cercle éternel qui voit toujours une nouvelle élite ressurgir des masses. C’est tout l’enjeu du Web collaboratif, celui de parvenir à superposer une structure verticale d’édition gage de qualité à une structure horizontale qui favorise une contribution et une participation croissante de la longue traîne, au contenu comme à sa gestion.



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