Martin Rogard : "Il ne s’agit pas de faire un geste envers la culture mais de construire un business viable"
Après avoir levé 25 millions d’euros en juillet dernier, le site de partage et de diffusion de vidéos Dailymotion entend être à l’équilibre financier à fin 2008. Une nouvelle stature acquise par la start-up française qui se confirme avec l’invitation faite à son directeur général, Martin Rogard, de participer à la commission Copé sur le renouvellement de l’audiovisuel public. Cependant, parmi les représentants de la musique, ou de l’audiovisuel, la grogne se fait entendre envers un acteur qui bouscule la nomenclature du paysage médiatique français.
ElectronLibre : La participation de Dailymotion à la commission Copé, chargée de la refonte du service public, a surpris. Comment l’expliquez-vous ?
Martin Rogard : Dailymotion est aujourd’hui, sans doute, le média numéro un avec YouTube sur le Net. Lorsqu’il est question de la "télévision du futur", on ne peut pas le nier. De plus, Dailymotion est un acteur français.
EL : La position de DM sur l’Internet est incontestable, mais que pouvez-vous apporter à une réflexion qui concerne l’audiovisuel public, et une définition de son nouveau cahier des charges ?
MR : L’une des questions posées à France Télévisions dans les années à venir est de relever le défi de la diffusion des programmes sur le Net. Il me semble naturel de se tourner vers des personnes qui le font pour comprendre comment faire au mieux. Nous apporterons donc notre point de vue, pour expliquer comment va s’opérer la transition numérique des contenus audiovisuels. Cette transformation de France Télévisions sur le Net, amorcée d’ailleurs depuis plusieurs années par la filiale France Télévisions Interactive, est plus une question de prospective.
EL : Vous êtes un transfuge du ministère de la Culture (Martin Rogard est un ancien conseiller de Renaud Donnedieu de Vabres). Est-ce que vos relations avec le pouvoir en place ont joué un rôle dans cette nomination ?
MR : J’ai été sollicité par les conseillers du président, et non par Matignon ou le ministère de la Culture. Je n’ai pas de rapports réguliers avec les services du président de la République. Mais je ne dis pas non plus que je n’ai pas conservé des relations. Mais ici, à Dailymotion, mon rôle est de monter un business, de nouer des partenariats, etc.
EL : Avez-vous sollicité cette nomination ?
MR : Certainement pas.
EL : Comment va travailler la commission Copé ?
MR : MR : Je n’en sais rien encore. La première réunion est prévue pour mercredi. Nous allons réfléchir de façon sereine à l’avenir du service public. Il est possible que les membres de la commission travaillent par groupes, pour réfléchir sur différents aspects de la stratégie de FTV. A part ça, je n’ai pas d’idées préconçues et je suis convaincu que la discussion sera libre.
EL : Quelle est aujourd’hui la place de Dailymotion dans l’industrie de la culture ?
MR : Dailymotion est une société privée dont l’objectif est de diffuser des vidéos au plus grand nombre, et d’être un portail ouvert à la mise en ligne de contenu. Nous proposons des outils de qualité aux créateurs pour se diffuser. On peut trouver des points d’accord avec les politiques culturelles, notamment sur le financement, via des accords de partage de revenus sur la diffusion d’oeuvres. Il ne faut pas confondre un objectif de société privée, qui n’a pas à se substituer à l’Etat. Nous sommes un agrégateur de contenu avant tout amateur, mais également professionnel.
Grâce à notre audience, on s’impose comme partenaire culturel. Les producteurs qui souhaitent accroître la visibilité de leur contenu nous considèrent comme incontournable. Dans un premier temps, ils recherchent de l’audience, et ensuite à percevoir un revenu supplémentaire.
Notre politique a toujours été claire. On est en effet le partenaire d’un certain nombre d’acteurs de la musique avec lesquels il existe des points de convergence autour de la promotion des artistes, autour du spectacle vivant, ou de la diffusion de vidéos. Mais si Dailymotion devient ainsi une source de revenus complémentaires pour l’industrie de la musique, nous ne serons jamais le premier financier.
EL : A ce propos, des producteurs indépendants se plaignaient au dernier Midem de n’avoir reçu en tout et pour tout que 900 euros provenant des accords passés avec Dailymotion pour l’année 2007. Est-ce vrai ?
MR : Lorsqu’on signe des accords, c’est que le partenaire y trouve son compte. 900 euros, c’est faux. Cela ne tient pas compte des avances que nous avons consenties. Dailymotion a internalisé sa régie depuis juillet. Les publicités sur la musique n’ont fait leur apparition que depuis janvier. Il faut bien se rendre compte qu’avant, la publicité n’était pas ciblée, et donc bien moins efficace. Aujourd’hui, on est confiant sur la montée en puissance des revenus.
EL : Certains demandent que la loi impose aux sites de diffusion de vidéos des obligations de financement de la culture. Qu’en pensez-vous ?
MR : Il ne s’agit pas pour Dailymotion de faire un geste envers la culture, mais de construire une économie viable avant tout. C’est la meilleure garantie que l’on puisse offrir à nos partenaires. Les obligations de la télévision sont la résultante d’une occupation de la ressource publique, les fréquences hertziennes. Sur le Net, nous n’occupons pas une fréquence appartenant à l’Etat. Internet est un espace libre où la concurrence est totale. Les deux modèles ne peuvent être comparés. Pour ma part, je suis persuadé que le partage de revenus est un système franc car chacun sait ce que gagne les autres.
C’est faire preuve d’une méconnaissance du fonctionnement du Net que d’assimiler les contenus diffusés à la télévision et ceux qui sont sur le Net. Nous assurons la diffusion de milliers d’oeuvres qui ne trouvaient pas de fenêtres de diffusion avant. La réussite de Dailymotion illustre bien ce besoin de diffusion énorme qui concerne les oeuvres de catalogue, les nouvelles créations, ou les oeuvres qui ne correspondent pas à des critères professionnels.
EL : Comment vous situez-vous sur le terrain de la lutte contre le piratage des oeuvres sur le Net ?
Dailymotion est un hébergeur. Nous ne filtrons pas les contenus. Nous disposons d’outils pour la détection des oeuvres protégées par les droits d’auteurs, mais nous recevons 15 000 vidéos par jour. On ne peut évidemment pas tout contrôler. On retire celles qui posent problème sur demande des ayants droit. Par ailleurs, nous partageons les objectifs de la commission Olivennes. Il faut trouver des solutions pour régler le fléau de la piraterie. Mais nous n’avons pas signé les accords issus de la commission car nous avons été mis dans la boucle trop tardivement, et un paragraphe nous est apparu contraire à la directive commerce électronique. Pour autant, nous poursuivons les discussions dans le cadre du projet de loi.
