Medi, contre l’obsession culturelle française
A force de culpabiliser les artistes français qui chantent en anglais, les chantres de notre exception culturelle risquent fort de la transformer en obsession contre-productive pour la production musicale française et même francophone, comme pour le rayonnement international d’un certain savoir-faire artistique français.
C’est assez rare pour être souligné : l’artiste français Medi (ex-& The Medicine Show), dont le premier album sous son seul nom, You Get Me (Moving), est sorti le mois dernier chez Atmoshériques, a presque fait un carton plein face aux deux Eric chez Laurent Ruquier, samedi soir sur France 2, lors de l’émission On n’est pas couché. "Presque" plein, en effet, car on ne pouvait espérer couper au chapitre du très prévisible chroniqueur Eric Zemmour, sur cette marque d’"aliénation" et de soumission à "l’Empire" culturel anglo-saxon que constitue selon lui pour de plus en plus d’artistes français, dont Medi, le fait de chanter en anglais.
On peut se demander si le "francophonisme" étroit d’Eric Zemmour ne dessert pas plus encore que Medi l’exception culturelle française, dont il s’est intronisé l’un des chantres, en la transformant en véritable obsession culturelle. Car à y regarder de plus près, l’album de Medi relève à bien des égards d’une certaine excellence française en matière de production musicale. Ou pour être plus exact, d’une excellence franco-belge. Cet album n’aurait en effet jamais vu le jour sans le flair artistique, le talent et l’investissement personnel de son producteur Marc Thonon, fondateur du label Atmosphériques, qui est d’origine belge.
Marc Thonon est de cette trempe de producteurs dont la fibre est essentiellement artistique (oubliez les gros cigares) et que rien n’arrête, pas même la crise du disque, ni des prises de risque financières que d’aucuns jugeraient inconsidérées sur la sortie d’un seul album, parce qu’elles pourraient le mettre sur la paille du jour au lendemain. Ainsi joua-t-il son va-tout, il y a deux ans, risquant d’hypothéquer l’avenir de son label, dont il venait de racheter la participation d’Universal Music, lorsqu’il misa ses fonds propres sur la production d’un jeune protégé de Peter Gabriel, parfaitement inconnu du grand public, l’anglais Charlie Winston, dont l’album Hobo s’est fort heureusement vendu à plus de 350 000 exemplaires sur le seul territoire français.
Avec Charlie Winston et Medi, qui se connaissent depuis l’adolescence et dont le second fut le batteur du premier, Marc Thonon a produit deux artistes qui chantent en anglais. Ce qui ne semble pas jouer en faveur du rayonnement culturel de la France à l’étranger, d’autant que Charlie Winston est anglais. Lui en faire le reproche, cependant, reviendrait à passer par pertes et profits les succès antérieurs d’artistes français qu’on lui doit d’avoir découverts, produits et développés, dont le rappeur Abd Al Malik, fait chevalier dans l’ordre des Arts et des Lettres lors du Midem 2008, ou encore le groupe Louise Attaque, emmené par le chanteur Gaétan Roussel, élu artiste masculin de l’année lors des dernières Victoires de la musique, qui a aussi raflé la Victoire de l’album de l’année (avec Ginger vendu à 200 000 exemplaires).
Village gaulois
Sauf que ni Abd Al Malik, ni Gaétan Roussel ne s’exportent vraiment. Et force est de constater que s’ils ne peuvent espérer s’exporter autrement que de manière très confidentielle, au Québec, en Belgique ou en Suisse, ce n’est pas dû à leur manque de talent, mais au fait qu’ils s’expriment en français. C’est lié à une réalité incontournable du marché international de la musique, qui est essentiellement dominé, et Zemmour n’a pas tort de le souligner, par la production anglo-saxonne.
Néanmoins, face au rouleau compresseur anglo-saxon, la production musicale française n’a jamais abdiqué. Telle un village gaulois - et épaulée, il faut bien le reconnaître, par une politique de quotas radiophoniques que justifie l’exception culturelle -, elle résiste très bien à ce rouleau compresseur sur son propre territoire, la part de marché de la variété française s’étant toujours maintenue à un niveau assez élevé (27,4 % des ventes de détail en 2010), supérieur en tout cas à celui de la variété internationale depuis 2002 (24,6 % de parts de marché en 2010), sauf en 2009. Par ailleurs, de plus en plus d’artistes français parviennent à s’exporter, et de manière de moins en moins confidentielle, y compris aux États-Unis, tels Phoenix (plus de 700 000 exemplaires de leur dernier album Wolfgang Amadeus Phoenix écoulés à l’international), Daft Punk ou encore David Guetta (2 millions d’exemplaires de l’album One Love vendus à l’export). Hors spectacle vivant, le Bureau Export évaluait le chiffre d’affaires de la filière musicale française à l’export en 2009 (musique enregistrée, droits d’auteur et perceptions directes des éditeurs) à 135 millions d’euros.
Alors bien sûr, en valeur, 73 % des ventes à l’export réalisées en 2009 se sont faites en Europe. Quant aux artistes français qui parviennent à s’exporter dans les territoires anglo-saxons (les Etats-Unis ont représenté 9 % des ventes à l’export en valeur en 2009), ils chantent presque tous en anglais (citons néanmoins le contre-exemple de Manu Chao, qui chante surtout en espagnol), ce qui attriste particulièrement Eric Zemmour, qui ne pipe pas un mot de cette langue. Fort heureusement pour la production musicale française, ce n’est pas le cas des nouvelles générations d’artistes français ou d’artistes étrangers signés en France, de The Do à Cocoon, en passant par Gush, The Bewitched Hands, Lilly Wood & The Prick, Aaron ou Revolver, qui sont nombreux à maîtriser parfaitement l’anglais et peuvent prétendre plus que d’autres, de ce fait, à un rayonnement international au-delà de l’Europe continentale.
Pour autant, il ne faut pas croire que cette production musicale française d’obédience anglophone puisse s’exporter aux Etats-Unis ou en Angleterre les doigts dans le nez, ce qui, à défaut d’ajouter au rayonnement de la francophonie, ajouterait à celui des producteurs de musique français. Même si un nombre croissant de labels indépendants français réalisent plus de la moitié de leur chiffre d’affaires dans le numérique hors de l’Hexagone aujourd’hui, la crise du disque a touché durablement tous les marchés. Exporter un artiste français relève toujours d’un véritable parcours du combattant, a fortiori sur ces territoires.
Dans le cas de Medi, que Marc Thonon espère bien "breaker" au niveau international, à commencer par l’Amérique du Nord, le patron d’Atmosphériques a mis toutes les chances de son côté, en particulier sur le plan artistique, qui est pour lui le tout premier levier à actionner. Les racines musicales de Medi sont à chercher du côté de labels américains mythiques, de soul et de rythm’n blues, comme Stax et Motown, dont il se montre capable de transcender l’héritage. C’est pourquoi "il fallait que son album sonne vraiment comme un album américain", confie Marc Thonon, qui est allé chercher à Los Angeles, pour en superviser l’enregistrement, une grande figure de l’industrie musicale locale, en la personne de Tony Berg, ancien directeur artistique de Geffen Records (Universal), label au sein duquel il a notamment signé Beck et Black Rebel Motorcycle Club.
"Excuse my french"
Réalisateur hors pair, éclectique et reconnu, qui a officié auprès d’artistes aussi divers qu’Aimee Mann, Public Image Limited ou Wendy & Lisa, Tony Berg a mis à la disposition du jeune artiste français son studio personnel, véritable temple de matériel vintage, dans lequel Medi a enregistré "à l’ancienne" pratiquement seul, ne cédant la place qu’aux fulgurances de Mike Finnigan, légendaire organiste de Jimi Hendrix, pour les parties d’orgue Hammond B3, et à celles du jeune guitariste prodige Blake Mills pour quelques riffs de circonstance.
C’est pourquoi l’album You Get Me (Moving) parvient à ressusciter si fidèlement le son Stax et Motown, avec un degré d’authenticité qui ravit les oreilles, à commencer par celles d’Eric Nolleau. Même Eric Zemmour, grand fan des Rolling Stones devant l’Eternel, a pu y retrouver tous ses petits, à l’exception de la langue française. Mais, à défaut d’être un ambassadeur de la francophonie, Medi parviendra-t-il peut-être à exporter un certain savoir-faire français - en matière de création comme de production musicales -, et à défier les anglo-saxons sur leur propre terrain.
C’est tout le mal qu’on lui souhaite, ainsi qu’à la production musicale française. Car si des artistes français comme Medi parviennent à percer sur la scène internationale, serait-ce au sacrifice immédiat de leur francophonie, leurs producteurs disposeront d’autant plus de moyens de produire et développer des artistes francophones sur notre territoire, et la production musicale française aura d’autant plus de chances de rester florissante et de résister au rouleau compresseur anglo-saxon.
Et puis, qui sait ? Peut-être les Anglo-saxons pardonneront-ils un jour à Medi, comme ils ont pardonné à Gainsbourg, pour avoir si bien su s’approprier et transcender leurs propres références culturelles, de chanter en français, ce qu’il ne s’interdit pas de faire à l’avenir. "Excuse my french", dit-il dans une de ses chansons à leur adresse. C’est déjà semer une graine dans leur esprit. "Veuillez bien excuser son anglais", devrait-on dire en écho à Eric Zemmour, afin de semer le même genre de graine dans le sien, celle d’une certaine ouverture d’esprit. A la française ?
Ecouter l’album You Get Me (Moving) de Medi : sur Spotify, sur Deezer
