Quand TF1 s’en prend aux chaînes de la TNT
Dans une note confidentielle, destinée aux députés, le groupe TF1 s’attaque aux nouveaux entrants de la TNT. L’argumentaire est d’une rare violence pour tenter de bloquer les demandes de ces derniers avant le vote de la loi sur la réforme de l’audiovisuel prévu le 25 novembre.
La défaite laisse un goût amer dans la bouche, mais chez TF1, on préfère cracher son venin... Dans une note adressée à l’ensemble des députés, à quelques jours du vote sur la réforme de l’audiovisuel, le groupe présidé par Nonce Paolini s’en prend violemment aux nouveaux entrants de la télévision numérique terrestre (TNT). NRJ12, Virgin 17 ou encore Direct8 sont accusés dans un vocabulaire d’une rare franchise, d’être à peu de chose près des menteurs et des tricheurs.
Dans cette note, dont ElectronLibre s’est procuré un exemplaire, Le groupe TF1 veut démontrer aux députés que les autres chaînes de télévision, apparues avec la TNT, sont nuisibles à la création, et que leurs demandes sont sans fondement ; quitte pour cela à jouer d’arguments à double tranchant. Ainsi, TF1 estime que "La situation économique des nouveaux entrants de la TNT n’est aucunement fragile et leurs perspectives de croissance sont particulièrement importantes". Et la Une d’ajouter, "Cette croissance économique se fait au détriment du secteur de la création et des chaînes historiques". Le risque serait évidemment dans pareil cas, de se voir rétorquer qu’il est important de privilégier dorénavant les acteurs possédant le meilleur potentiel de croissance... D’ailleurs, TF1 se fait bon avocat des nouveaux entrants, chiffres à l’appui sur leur potentiel d’audience. Tout d’abord sur la couverture du territoire : "Lancement de la TNT le 31 mars 2005 ; Couverture actuelle de 85 % de la population métropolitaine ; Objectif : Fin 2008, 89 % de la population desservie et fin 2011 de la population". Avec comme conséquence évidemment, une croissance du chiffre publicitaire. Et là encore, TF1 n’hésite pas à donner aux députés un tableau comparatif peu glorieux, dans lequel les revenus de TF1, M6 et France Télévision sont marqués du rouge de la honte, quand ceux de la TNT sont en progression très nette (+115%, à 258 millions d’euros).
Média du passé
Le risque est grand de passer pour un média sans avenir après un tel constat, qui pourrait bien être perçu pour un hommage en creux, alors TF1 change de braquet rapidement pour accuser ces chaînes. Elles ont "des demandes auprès des Pouvoirs publics d’aménagements des nouveaux dispositifs réglementaires et législatifs audiovisuels", "multiplient (...) les attaques à l’encontre des chaînes historiques", souligne TF1, mais ces chaînes sont les mauvaises élèves du paysage audiovisuel français. Car, elles ne contribuent pas à la création ou si peu, "alors que la contribution cumulée des chaînes TF1, M6, Fr2, Fr3 et Canal + à la production d’œuvres s’élevait à 807 M€ en 2007, celle des nouveaux entrants ne dépasse pas 20 M€ sur la même période". On pourrait faire remarquer qu’il est parfois étonnant de voir comment TF1, qui a tant lutté à l’époque de TPS, se fait aujourd’hui un défenseur des obligations liées à la création audiovisuelle !
Passons sur un détail que l’on qualifiera d’opportuniste, car TF1 se garde le meilleur pour la fin. "Le développement et les performances d’audience des nouveaux entrants de la TNT sont obtenus en partie par le non respect d’obligations conventionnelles d’ores et déjà plus souples que celles de leurs concurrentes". Tout est dit.
Laurence Ferrari
Mais qu’est ce que les nouveaux entrants ont demandé avec tant de véhémence pour déclencher une riposte aussi peu graduée de la part de TF1 ? Même pas le maintien de Laurence Ferrari au 20 heures, mais quelques mesures aménageant la législation sur la publicité notamment. Et TF1 de les rappeler : "Le maintien du principe d’un régime dérogatoire en matière de publicité ; le bénéfice d’un canal compensatoire sur la TNT ; l’aménagement du projet de taxe sur la publicité afin de relever la franchise de 11 M€ (prévu actuellement) à un nouveau seuil de 50 M€ de manière à être exonérés du paiement de la taxe ; le report dans le temps de la seconde coupure publicitaire dans les œuvres". La balle est dans le camp des députés.
Mise à jour : La réaction n’a pas tardé. Mises au banc des accusés, les chaînes de la TNT ont rapidement répondu point par point aux accusations de TF1. Morceaux choisis :
"Les récentes attaques à l’encontre des nouveaux acteurs de la TNT (largement diffusées et adossées à une étude du cabinet ATKEARNEY - elle-même financée par TF1 et M6) nécessitent de rappeler un certain nombre d’éléments tangibles sur la situation des différents acteurs de ce nouveau paysage audiovisuel.
Ce succès populaire n’est pas encore, pour les nouveaux opérateurs, un succès commercial : l’équilibre financier des nouveaux acteurs de la TNT n’est toujours pas atteint et les pertes restent importantes.
• Via leurs chaînes TMC et W9, TF1 et M6 confortent leur position en termes
d’audience et de recettes publicitaires sur la TNT.
Les nouveaux entrants de la TNT remplissent leurs obligations en matière de
production, leur investissement dans la création est calculé, comme l’ensemble des chaînes, sur la base de leur chiffre d’affaires publicitaire.
• L’accès aux œuvres est encore difficile pour les chaînes indépendantes. Les
opérateurs historiques bloquent la circulation des œuvres en dehors de leur
groupe". Voilà, pour ce qui est d’un début de réponse aux attaques de TF1 concernant la contribution des chaînes de la TNT à la création audiovisuel.
Il s’agit maintenant de rappeler quelques données sur le marché de la télévision française :
"TF1 et M6 ont créé des positions de force en TNT : grâce à leurs filiales TMC et W9, TF1 et M6 sont en mesure de compenser la diminution de l’audience de leur chaîne principale.
A 4,4% de parts d’audience nationales au mois d’octobre, TMC et W9 représentent, à elles seules, autant que les nouveaux entrants de la TNT.
La situation française de concentration des recettes publicitaires est unique en Europe. Avec environ 40% de l’audience nationale, TF1 et M6 concentrent plus des ¾ des recettes publicitaires du marché national".
Domination du marché publicitaire
Pis, encore la part de marché publicitaire de la Une, "atteint plus de 60% sur les 10 premiers mois de l’année, compte tenu notamment d’arbitrages des annonceurs qui anticipent la disparition progressive de la publicité sur les antennes de France Télévisions. Les nouvelles pratiques commerciales en net tarif de France Télévisions Publicité en 2008 ont également mécaniquement baissé les parts de marché de France 2 et France 3 au profit de TF1 et M6".
Enfin, les chaînes rappellent qu’elles subissent des conditions publicitaires très difficiles : "Si la TNT est un vrai succès populaire, elle est encore loin d’être un succès commercial. Plus de trois ans après leur lancement :
La plupart ont dépassé les 1% de l’audience télé mais presque aucune n’a atteint l’objectif de 1% des recettes publicitaires audiovisuelles.
Pour attirer les annonceurs, les chaînes doivent consentir des remises de l’ordre de 60 à 80%, très largement supérieures à celles consenties par les chaînes historiques, ce qui amplifie encore la distorsion avec les grandes chaînes. Les recettes nettes demeurent donc très faibles.
Avec près de 36% du marché publicitaire de la TNT depuis le début de l’année 2008, TMC et W9 bénéficient d’une concurrentes". Et qu’elles ont bien sûr à coeur de défendre la production audiovisuelle, "Ainsi, leurs deux chaînes leaders TMC et W9 n’ont-elles respectivement investi en 2007 que
2 M€ et 1,1 M€, alors que Virgin17 a investi 3,3 M€ et NRJ12 5,8 M€. L’investissement cumulé de ces deux dernières chaînes indépendantes est donc 3 fois supérieur à l’investissement cumulé des deux chaînes filiales des groupes historiques et qui sont au surplus les plus « riches » en audience et en revenus publicitaires". A bon entendeur ...
