TV connectée : le temps de cerveau disponible pour Angry Birds (épisode 2)
La télévision connectée est bien devenue, en quelques mois, la nouvelle machine à fantasmes. Les jeunes loups l’imaginent magnifique et terrible, capable de faire table rase du passé. Finies les chaînes de télévision de papa et maman, terminés les programmes de l’ORTF revus et corrigés mais pas trop. Bref, laissons la place à un avenir forcément radieux et débarrassé des scories. Puis, il y a les autres, ceux qui font la télévision justement, et qui, le nez dans le guidon, et les hurlements des hyènes aux oreilles, se cramponnent. Elle va secouer, la télévision connectée ! Si elle emporte la mise, autrement dit, si elle réussit le mariage de la carpe et du lapin, elle sera le fossoyeur de cette image qui tremble déjà sous le logo de TF1, France 2, etc.
Les révolutions techniques ne sont pas des ouragans ; elles ont plus à voir avec une inondation. Les anciennes formes de travail ne sont pas éliminées, mais noyées dans un contexte qui les dépasse. C’est à partir de cet événement que l’on peut entamer une juste théorie. Bref, rien ne sert de crier à la mort des chaînes de télévision, pour être sûr d’avoir raison, car ce qu’elles vont vivre avec l’avènement de la télévision connectée est tout à fait différent.
Dans les faits, c’est assez simple, pour ne pas dire basique. La télévision connectée préfigure pour le téléspectateur, le passage d’une interface inexistante,- formalisée par le choix qu’offre la télécommande de sélectionner telle ou telle chaîne-, à une commande déportée sur l’écran. L’utilisation de la télécommande reste centrale, mais elle n’est plus qu’un accessoire de pointage associé à l’écran sur lequel prend place une véritable interface. Ce glissement, de la main qui choisit à la main qui se sert de l’objet pour pointer, illustre bien la façon dont les choses vont changer. Car, en retirant à la main le choix simple et premier de la chaîne, il éloigne aussi cette dernière de la priorité du téléspectateur. Ce temps de cerveau, si cher à TF1, la chaîne va devoir le partager avec des concurrents inhabituels. La fin de cette suprématie de la chaîne sur l’écran, son écran, voilà l’évidence qui va tout ébranler.
La télévision connectée sera un choix de contenus plus vaste pour le consommateur, du flux d’émissions, à l’application, le jeu, le widget, ou le service interactif quelconque. Mais, plus que cela, elle sera le point de départ d’un déclin inexorable des éditeurs. Ils se battront, lutteront pour leur survie, trouveront certainement des alliés de poids, surtout du côté de la force publique. Mais rien ne sert d’anticiper...
La chaîne de télévision connaît déjà cette situation. On peut dire qu’elle est une habituée de cette concurrence nouvelle, puisque la console de jeux est déjà bien installée dans le foyer, ainsi que le lecteur de DVD, et maintenant le boîtier de l’opérateur internet, qui offre l’accès à un service de video à la demande, ou même à quelques jeux. Donc voici plusieurs années déjà que l’éditeur de programme et son corollaire, le distributeur, luttent pied à pied pour conserver la place de leader sur l’écran. Si l’on regarde les études, il est vrai que la victoire fut souvent au rendez-vous. Le temps de consommation de la télévision est en hausse, partout dans le monde industrialisé. Il baisse de quelques points chez les ados américains, mais qui s’en soucie vraiment...
Accessoire
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En réalité, l’ajout à côté de l’écran de ces quelques appareils n’a ni distrait, ni dispersé, l’attention du téléspectateur. Face à cette menace, les concepteurs de programmes ont su trouver les failles du système et s’y introduire pour s’emparer, une fois de plus, du temps de cerveau. Sans doute doit-on analyser la naissance de la real TV sous ce prisme, comme une nécessité de combat de l’éditeur de programme. L’inflation des droits pour des programmes de plus en plus chers, comme le sport ou les séries américaines de qualité, sont aussi des conséquences de ces nouvelles concurrences.
Que changerait alors l’arrivée de la télévision connectée, si les points de fuite ont déjà été colmatés ? En fait, la télévision connectée réorganise la place de chacun des concurrents. Pour prendre une image, le lecteur DVD est un accessoire, la console de jeux aussi. Jamais ces appareils n’ont droit d’être en première position. Ils sont dans le halo, pas au centre du phénomène. Avec la télévision connectée, telle que Google et Apple la préparent, l’écran doit aussi être partagé par les chaînes avec les services. Tous ces contenus seront au même niveau, le décloisonnement deviendra alors la règle. Une autre image, pour bien comprendre : il suffit d’observer ce qui se passe sur iTunes Store... Au début, la musique était seule, aujourd’hui elle est un élément parmi les autres vendus à la sauce Apple. En perdant cette suprématie, comme les chaînes la perdront, elle est entrée dans un univers concurrentiel plus large et bien plus profond.
C’est le choc médiatique de ce début de siècle ! Imaginez : Vous allumez votre écran, sur votre téléviseur connecté ; apparaît alors l’icône de TF1, rangée en bas à gauche, tandis qu’en haut, plus grosse, marquée du sceau du favori, figure celle d’un jeu qui s’est si bien adapté aux envies de votre famille : Angry Birds family networtk ! La fiction est à nos portes. Déjà, chez TF1, on se soigne pour ne pas risquer la déprime. La chaîne détrônée par un jeu de casse avec des oiseaux ! Funeste destin...
Fusions/acquisitions
Et maintenant, les conséquences ! Que dire, si ce n’est que tout cela ne tenait à pas grand-chose. Le financement, la création, la distribution, l’exception culturelle française, tout ce barnum, aussi indispensable soit-il, aussi respectable soit-il bien sûr, va chanceler. Le scénario est bien connu. Délaissées, les chaînes de télévision ne tenteront pas la surenchère. Elles n’investiront pas dans les programmes pour attirer toute l’attention. Et d’ailleurs à quoi bon ? La publicité, ce n’est plus pour elles non plus ! Google, Apple gèrent très bien tout cela, et prélèvent leur dîme sans qu’on puisse rien leur reprocher. N’est-ce pas ce qui se passe déjà sur l’iTunes Store, où Apple se garde 30% des transactions ? Google fera de même, directement sur les revenus de la publicité.
Voilà nos chères chaînes dans l’étau, prises au pièges, contraintes pour satisfaire les actionnaires de réduire les budgets, tout en demandant l’aide du gouvernement. Le temps des taxes encore... Rien n’y fait pourtant. Les marges s’effondrent littéralement, les emplois ne sont plus assurés. Le temps est à la restructuration, aux fusions/acquisitions. Pour se sauver, chacun pense qu’il faut être le seul et loin devant. Alors, en désespoir de cause, les pouvoirs publics se lancent dans une contre-attaque. Les lois sont durcies. L’audiovisuel public devient un sanctuaire largement subventionné, que dis-je, quasi nationalisé, pour mieux lutter contre l’envahisseur américain, qui a su balayer en quelques années le vieux monde télévisuel. Cela ne vous rappelle rien ? Cela s’est pourtant déjà passé...
Retrouvez le premier épisode "Télévision connectée : Google branche, Apple patiente (épisode 1)"
