Yves Riesel, "Le prestige de la musique n’a jamais été vraiment établi"
Qobuz se lance dans la musique en ligne. Il s’agit d’un site qui a fait le pari que la qualité du son, avec une large gamme de choix de fichiers et de type de compression représente une véritable valeur ajoutée sur le Net. Yves Riesel, le patron de Qobuz, donne sa vision du marché et annonce que Qobuz devra peser 10% du marché dans les deux ans.
ElectronLibre : Quelle est la particularité de Qobuz sur le marché de la musique en ligne ?
Yves Riesel : Qobuz est un site généraliste, qui va stoker et proposer l’intégralité des répertoires. Le périmètre de l’offre sera aussi large que possible, mais les rodomontades sur le fait d’avoir trois ou six millions de titres de plus sont stériles, car cela consiste trop souvent à proposer l’intégralité de la country américaine ou de la pop coréenne ! Ce sont des arguments idiots. A la différence des autres sites, Qobuz a un contenu rédactionnel journalistique très fort. On essaie de travailler sur le 360°, notamment pour le développement d’artistes, lors de concerts. Le site doit être un endroit le plus agréable possible.
EL : Quels sont les labels qui seront disponibles sur le site ?
YR : Qobuz travaille avec tout le monde : les quatre majors et l’ensemble des indépendants. Nous nous définissons comme un site généraliste multispécialiste, mais nous souhaitons proposer des zones d’expertises, pour les clients fans de jazz, de rock, etc., dans lesquelles il est possible de creuser à fond dans leur passion. C’est un peu l’idée d’un grand magasin à plusieurs étages... Mais sur internet.
L’autre concept à la base de Qobuz, c’est la qualité du son, de la documentation et de l’accompagnement. J’ai toujours pensé que la promesse d’internet, pour ce qui est de la musique, c’est d’avoir un immense catalogue disponible où que je sois, ce qui se double d’un enjeu culturel très important. Il faut se rendre compte que l’on est assis sur un siècle de discographie, et pourtant ce n’est pas encore considéré comme un patrimoine culturel, alors que c’est au moins aussi important qu’un siècle de livres. Le prestige de ce produit, la musique, n’a jamais été réellement établi, même auprès des pouvoirs publics.
Qualité variable des fichiers
EL : L’internet promet également l’accès à une richesse de catalogue à nulle autre pareille. Comment abordez-vous cette problématique ?
YR : Ces derniers années est apparu en effet un nouveau concept avec l’Internet : le fond de catalogue. Avec le CD on avait appris un peu à exploiter la discographie d’un artiste. Et je tiens à préciser que de mon point de vue, il n’y a pas de mal à faire une exploitation des fonds de catalogue, d’autant qu’il reste tout à faire dans ce domaine en numérique. La vraie valeur ajoutée, c’est de disposer de cette documentation.
Malheureusement, le numérique n’a pas disposé de la qualité et du même soin que les disques. Une fois que nous disposons des droits, et que l’on reçoit les fichiers, on s’aperçoit bien souvent que la qualité est très variable. C’est très décevant. Avec la musique en ligne, de nouveaux acteurs sont arrivés, des pure-players, comme distributeurs spécialisés, qui ont fait véritablement n’importe quoi, et on a vu alors des labels qui ont toujours attaché beaucoup d’attention et de soin à leur disque, accepter de livrer des choses vraiment indignes, dans la qualité, la documentation, dès qu’il s’agit de numérique. C’est déplorable. La qualité est importante, pour tous et pas que les audiophiles. Par exemple, nous allons avoir bientôt la totalité du catalogue Sony en format "Lossless" (compression numérique qui n’affecte pas l’intégrité du son d’origine, ndlr), et mine de rien c’est important. On sera les seuls au monde à proposer Michael Jackson au plus haut niveau de qualité sonore.
Ensuite, il faut bien le dire, la documentation sur le numérique, c’est pathétique. Avant, il y avait tout dans les pochettes des disques. Prenons comme exemple l’intégrale de Charles Trenet édité par Frémeaux & associés. Sur la collection Trenet, l’intégrale propose même les pubs radios, etc. Si l’on achète le disque, il y a un livret qui explique tout cela ; et bien sur le numérique, il n’y a rien, et on paie le même prix ! C’est inadmissible et ce n’est pas la faute du piratage. Il y a encore une mentalité chez les labels qui veut que le numérique, c’est de la "merde" ! Et que si le client cherche la qualité il doit acheter le CD. Eh bien, il ne faut pas se plaindre ensuite qu’on ait un effet ciseau redoutable.
EL : Comment vous situez-vous par rapport à iTunes ?
YR : Aujourd’hui, si vous achetez sur iTunes un disque de Carla Bruni, je vous mets au défi de savoir qui l’a composé... Ce sont des limitations très dommageables. Il faudrait discuter de l’interopérabilité des gros acteurs de la musique en ligne. Les fichiers achetés sur Qobuz sont compatibles avec le logiciel iTunes. Notre optique c’est que nos clients puissent se servir de ce qu’ils veulent, mais nous avons des contraintes supplémentaires sur les métadonnées des fichiers, qui sont autant d’obstacles absurdes.
Masters égarés
EL : Quand allez-vous proposer des fichiers issus des masters des enregistrements ?
Les fichiers "master" arrivent le 10 septembre. Avec des labels tels que "Plus loin", "Bee Jazz", "Chandos", "Hyperion", "Aeolus", et beaucoup d’autres derrière. Mais sur le "lossless" on sera à 100 000 albums avec l’adjonction du catalogue Sony, puis nous aurons bientôt celui d’EMI, c’est en cours.
EL : Avez-vous rencontré des difficultés pour obtenir les fichiers des titres de très haute qualité ?
YR : Il y avait une religion quand le CD est arrivé qui le présentait comme l’idéal indépassable. Et quand le label avait besoin de faire une reédition, il reprenait le CD, car souvent, il avait égaré la piste. Souvent la bande avait disparu chez le presseur, qui avait fait faillite... Le CD était devenu le master. Mais il faut bien comprendre que la nottion de "master" est très fuyante. Qu’est-ce qu’un master des années 50 ? C’est une vieille bande pourrie, même si elle a été bien conservée. Elle est dégradée et souvent difficile même à lire... Un master en péril c’est à l’identique des archives de l’audiovisuel ou de l’INA. La fameuse qualité d’origine, cela reste très sujet à interprétation. Il faut aussi signaler qu’il y a des maisons de disques qui refusent tout simplement de livrer sur le monde entier autre chose que des fichiers compressés en 256 kbps, comme Warner Music. On espère que cela va se débloquer bientôt. C’est invraisemblable qu’on n’ait pas cette major. Il faut certainement les excuser aussi, car le numérique représente une telle révolution... D’ailleurs, je suis plus dur avec les indépendants dont rien ne peut expliquer les attitudes conservatrices de certains !
EL : Quels sont vos objectifs avec cette nouvelle offre axée sur le haut de gamme ?
YR : Notre vocation à 2 ans c’est d’avoir 10% du marché de la musique. Demain le lossless sera la norme. Le prix va évoluer. L’exigence de qualité ne va pas être totalement ésotérique. On va vers la qualité. Enfin, sur le streaming, nous ne sommes pas pressés. Le 20 octobre, nous proposerons une offre haut de gamme, bien au-dessus de ce qui se fait ailleurs, et qui sera un peu plus chère également.
