Presse : l’exclusion des publications invendues déchaîne les passions
Le Conseil Supérieur des Messageries de Presse, l’équivalent pour la presse de ce qu’est le CSA pour l’audiovisuel, autorise un marchand de journaux à retirer de la vente les publications qui ne se vendent pas du tout ou réalisent moins de 3% de son chiffre d’affaires. Concurrent de Presstalis, les MLP s’opposent à cette réforme. Tout comme le syndicat de l’association des éditeurs de presse qui représente les petits éditeurs. Gérard Proust, président de l’UNDP, le patron des diffuseurs de presse, nous donne les raisons qui le conduisent à soutenir cette réforme.
La grève de la distribution n’est pas encore terminée qu’une autre réforme accapare les diffuseurs, les éditeurs et le monde de la presse, dans son ensemble, celle de l’assortiment. Derrière ce nom technique se cache la volonté de retirer de la vente les titres qui ne se vendent plus. Si tout le monde est d’accord avec une telle démarche, son application suscite la passion. Les Messageries Lyonnaises de Presse, d’une part, le Syndicat de l’Association des Editeurs de Presse, de l’autre, s’opposent à ce projet voulu par le Conseil Supérieur des Messageries de Presse (l’organe de régulation de la presse). Les MLP qui assurent représenter 611 éditeurs considèrent que les modalités de la mise en oeuvre de cette réforme vont aggraver la baisse de chiffre d’affaires de la vente au numéro, "si elles n’intègrent pas des critères objectifs, quantifiables, pour juger du potentiel de vente d’un titre dans un point de vente". Les MLP demandent "que l’on maintienne sur un point de vente un titre dont le nombre total d’exemplaires vendus atteint au moins un tiers du nombre de ses parutions sur les douze derniers mois".
Retrait possible de certains titres de la vente
La réforme prévoit que pourrait être retiré de la vente tout titre qui, au-delà d’un certain niveau de rang de performance (palmarès de ventes nationales ou locales), ne réaliserait pas au moins 3% du chiffre d’affaires du diffuseur. Un diffuseur « pourra ainsi retirer tous les six mois jusqu’à 20 % des publications de ses linéaires, de sa propre initiative, dès lors que ce ou ces retraits n’excéderaient pas semestriellement plus de 3% de son chiffre d’affaires « presse »" . Il n’en faut pas plus pour que l’on fasse le procès de certains diffuseurs qui profiteraient de la place libérée pour installer des produits non-presse, des dvd, des jeux.
Le syndicat de Association des Editeurs de Presse qui représente les petites publications est vent debout contre cette réforme. Il affirme que "sous couvert de vouloir donner aux diffuseurs la possibilité de mieux ajuster leur offre ne se mettent insidieusement en place des pratiques de déréférencement issues du monde de la grande distribution, au profit exclusif des grands groupes d’édition, et ce, sans aucun garde fou". »
Remise en cause de la loi
Prenant à partie le Conseil Supérieur, ce syndicat affirme qu’il « s’apprête en effet à faire voler en éclats la loi (Bichet) qui l’a instituée et à renier sa mission première, garantir le pluralisme de la presse à travers l’impartialité de sa distribution ». Il réclame « une consultation en ligne pour pallier l’absence totale de dialogue du CSMP avec les éditeurs ».
Gérard Proust, président de l’Union Nationale des Diffuseurs de Presse, donne les raisons qui le conduisent à soutenir cette réforme. Electron libre la verse comme une pièce essentielle au dossier :
Electron libre. Pourquoi cette réforme dite de l’assortiment ?
Gérard Proust : Rendez-vous compte de la situation : le diffuseur reçoit des fournitures qui se traduisent par 50% d’invendus. Cette gestion nous prend la moitié de notre temps, entre trois et cinq heures chaque jour pour traiter les livraisons et préparer les retours d’invendus. Un diffuseur expose, en moyenne, 18 à 21 titres au mètre, ce qui anéantit toute visibilité des titres. En face de ce constat, on a aussi relevé qu’un client sur cinq repart du magasin sans avoir trouvé le titre qu’il était venu chercher. Nous devons donc adapter l’offre à la demande en partant d’éléments précis d’information. 15 à 18% des références servies ne réalisent aucune vente sur nos points de vente.
Ajustement de l’offre
L’assortiment, ce n’est pas de réduire l’offre, mais de l’ajuster : ce n’est rien d’autre que de mettre de l’intelligence dans tout ça afin que les titres se vendent mieux et que les consommateurs soient plus satisfaits.
EL Que se passera-t-il si la réforme n’est pas mise en application ?
GP : La situation actuellement constatée ne fait qu’empirer : un consommateur égaré, qui se détourne du réseau de vente : un diffuseur découragé, qui se démobilise ou renonce à vendre la presse et change son activité : des candidats à entrer dans la profession qui abandonnent face à la paralysie du métier. Ainsi s’explique, plus que par la concurrence d’Internet ou des gratuits, la baisse de la diffusion que tout le monde déplore. Nous sommes résolus à ce que la réforme aboutisse pour arrêter ça.
EL : Quels sont les atouts des diffuseurs pour réussir à adapter leur offre ?
GP : Le marchand sait précisément quelle offre correspond à sa clientèle potentielle. Les goûts, les désirs ne sont pas les mêmes selon les régions, selon les villes, les quartiers ou les environnements : et il faut, à chaque fois, adapter l’offre de presse. Nous ne voulons donc pas réduire l’offre mais répondre mieux aux goûts, en favorisant l’installation des titres aux bons endroits. Encore une fois, il ne s’agit pas de réduire l’offre a priori, mais de l’ajuster aux attentes du consommateur, telles que nous avons les moyens de les connaître. Il ne s’agit pas non plus d’exclure les petits titres car ce sont eux qui, précisément, identifient aux yeux du public les spécialistes de la presse. Mais nous voulons les titres là où ils sont utiles.
Offre irraisonnée
EL : Certains accusent le Conseil Supérieur des Messageries de remettre en cause la loi Bichet avec cette réforme.
GP : Mais c’est faux ! D’abord, parce que la loi n’oblige pas le diffuseur à recevoir toute la presse, et n’importe comment. Et par ailleurs, s’il le fallait, je rappellerais que la loi de 1947 était dédiée à la presse d’information politique et générale. Tant mieux si elle profite à un large éventail de presse. Mais à la condition de ne pas sombrer sous le poids d’une offre irraisonnée.
EL : Après l’adoption de cette réforme, le réseau continuera-t-il de promouvoir de nouveaux titres ?
GP : Les diffuseurs continueront toujours de vendre de nouveaux titres quand ils seront lancés. Le marché continuera d’être ouvert. 60% des espaces seront réservés aux meilleures ventes, et le diffuseur disposera toujours d’un espace réservé à cinq titres de son choix au m2.
A l’époque, il n’était pas question d’étendre cette disposition à la presse spécialisée. Ce que la réforme préconise, c’est de retirer des références 20% des titres qui ne réalisent plus aucune vente et qui représentent sur une période moins de 3% du chiffre d’affaires du diffuseur. De très nombreux titres continueront à être vendus même s’ils réalisent des scores de vente très bas.
EL : Les nouveaux titres seront-ils toujours acceptés sans restriction par les diffuseurs ?
GP : Oui, parce que le dispositif de l’assortiment tel qu’il a été déterminé garantit de droit aux nouveautés l’accès à nos linéaires, le temps que leur performance se constate. Le marché continuera donc bien d’être ouvert à une offre de presse dynamique.
