L’OPA sur Meetic révèle les limites du financement de l’Internet en France
A l’occasion de l’OPA amicale de Match sur Meetic, nous avons demandé à Pierre-Eric Leibovici (Partner chez Orkos Capital) de nous livrer son analyse sur la panne qui touche le capital risque à la française.
Les champions français de l’Internet ont depuis toujours tendance à se faire racheter par des sociétés américaines. Aujourd’hui, Meetic passe définitivement dans l’escarcelle de Match. Musiwave quittait la France pour Openwave puis Microsoft au milieu des années 2000. A court terme, il y a fort à parier que Criteo finira dans les mains d’un Google ou d’un Microsoft. Aussi, il devient légitime de se demander quelles sont les raisons de cette situation.
Dans les années 2000, on aurait pu se rassurer en soulignant l’absence d’entrepreneur d’envergure capable d’accompagner sa société vers une position de leader mondial. Cette explication n’est plus pertinente car nombre d’entrepreneurs disposent désormais de cette dimension internationale. Est-ce lié au savoir-faire technologique américain ? Ce n’est pas davantage sur ce terrain que se trouve la raison. La France est parfaitement compétitive, voire en avance parfois.
Pas d’équivalent au Nasdaq
Il faut donc trouver les explications ailleurs. Elles se cachent probablement derrière la typologie des sources de financement à disposition de ces acteurs. Il n’existe en effet pas de fonds de capital risque capables d’investir plusieurs millions de dollars dans des sociétés en forte croissance mais encore en perte, contrairement à ce que permet le marché américain. Il faut se rappeler par exemple que Twitter depuis sa création a levé 360M$ avec notamment en 2009, alors que le nombre de visiteurs uniques par mois s’élevait à 40 millions ; un tour de 100M$ en septembre, qui sera suivi en 2010 par un nouveau tour de 200M$. Quelle société française de l’Internet peut revendiquer un tel track record de levée ? Outre cette différence structurelle au niveau des acteurs du private equity, l’Europe et donc la France n’offrent pas d’équivalent au Nasdaq. L’offre actuellement disponible est une offre de troisième division et les tentatives historiques (par exemple on peut se rappeler du Neuer Markt en Allemagne et du Nouveau Marché en France) ont globalement échoué (liquidité réduite, animation faible avec des volumes échangés modestes, montants levés infiniment plus réduits que sur le NASDAQ, valeurs souvent suivies par peu d’analystes financiers, difficulté pour les banques d’affaires de structurer une offre et une action comparable à leur collègues américains).
Le salut viendra de potentiels méga fonds
C’est avec des moyens financiers adaptés et importants que les acteurs français parviendront à conquérir rapidement le continent européen pour devenir champions sur ce territoire, et donc à pénétrer un marché de taille équivalente au marché américain. Dans un second temps, elles poursuivront leur croissance en devenant à leur tour acquéreurs de sociétés américaines et consolidateurs. On aura alors un « vente-privé.com » qui pourra assurer sa suprématie mondiale en rachetant des cibles plutôt qu’en s’alliant commercialement à des acteurs locaux américains comme c’est le cas aujourd’hui avec American Express, ainsi qu’un Meetic qui rachètera le leader américain et non l’inverse.
La création de méga fonds de venture capital européens se réalisera peut-être un jour. Elle dépendra du retour des institutions financières européennes vers cette classe d’actif à travers éventuellement des incitations publiques (fiscales et financières). Quant à la création d’un Nasdaq européen, elle semble à court terme très improbable.
