La création d’un Centre National de la Musique : une urgence absolue pour les producteurs de musique
La publication du rapport sur la création d’un Centre National de la Musique, co-rédigé par Alain Chamfort, Daniel Colling, Didier Selles, Marc Thonon et Franck Riester, est un événement majeur pour la culture et ses industries. Nous publions aujourd’hui une tribune de Jérôme Roger, Directeur Général de la SPPF.
Le désastre économique subi par les producteurs de phonogrammes depuis fin 2002 a provoqué une chute de 60 % de la production d’albums de création en moins de 10 ans. Plus de 1 500 albums produits en France avaient été publiés en 2003 pour moins de 650 en 2010 (dont les ¾ sont désormais produits par des labels indépendants).
Lors des travaux de la mission « Riester », nous avons mis en évidence que l’ensemble des revenus des producteurs phonographiques issus de la production de nouveautés francophones est évalué à 181 M€, alors que les charges de production fixes et variables étaient estimées à 213,4 M€. La production de nouveautés locales génère donc un déficit de 32,4 M€. Cette situation perdure depuis plusieurs années. La production locale présente donc un caractère structurellement déficitaire.
Le constat est désormais bien connu : une chute de 52 % en valeur des revenus des producteurs depuis 2002, une baisse importante du prix moyen au détail des albums (- 22 % entre 2003 et 2010) qui a entraîné une érosion des marges des producteurs et des détaillants, et une réduction par 2 du nombre d’emplois directs. Pour encourageante qu’elle soit, la progression des ventes numériques, qui représente 25 % des revenus de la musique enregistrée au premier semestre 2011, n’offre pas une perspective suffisamment forte pour inverser cette tendance lourde. De nombreuses incertitudes pèsent donc sur le futur modèle économique de la musique enregistrée. Face à un risque réel qui pèse sur l’avenir de la création musicale, la publication d’un album continuant d’être le pivot central autour duquel s’articule toute une démarche artistique (spectacle vivant, vidéomusiques …), les pouvoirs publics ont pris conscience des enjeux.
La publication du rapport établi par les membres de la mission de réflexion destinée à éclairer les choix des pouvoirs publics quant à la mise en place de nouvelles mesures de soutien en faveur de la filière musicale était donc très attendue par les professionnels de la musique.
Face à la dégradation des revenus des ayants-droit de la musique et des sources de financement de la production musicale, ce rapport a le mérite de souligner l’urgence de mettre en place des moyens ambitieux et durables afin de permettre à la création musicale française de continuer à assurer le rayonnement de notre culture, en France comme à l’étranger.
Le constat auquel la mission s’est livré est sans appel : au total, l’ensemble des aides allouées à la filière a atteint en 2010 moins de 80 M€ (dont 27 M€ pour la musique enregistrée), près de 90 % de ces aides directes et indirectes étant financées par des mécanismes de redistribution internes à la filière. Alors que la « consommation de musique » (musique enregistrée et spectacle vivant) a représenté en 2010 une dépense totale de 1 448 M€ TTC.
Le ratio « aides / consommation » est de 5 % dans la musique contre 13 % dans le cinéma. Il faut savoir que le producteur de phonogrammes assume seul la quasi-totalité du risque de son projet, et ce dans un environnement économique extrêmement difficile.
Ces quelques chiffres démontrent, s’il en était besoin, que notre objectif n’est pas de garantir le maintien de je ne sais quelle rente de situation mais de contribuer, grâce à un dispositif qui serait mis en place par les pouvoirs publics, à la préservation d’un outil de production, d’une diversité de la création et des entreprises (en particulier la préservation de la dynamique du tissu des PME indépendantes), dans le contexte d’une mutation technologique et économique qui a frappé de plein fouet le secteur de la musique, plus que tout autre secteur.
Il est indispensable que les aides supplémentaires attendues se tournent d’abord vers les entreprises car c’est leur initiative qui permet de générer sur un plan économique les rémunérations de l’ensemble des acteurs de la filière musicale.
A cet égard, la création d’un Centre National de la Musique s’impose comme étant la structure de nature à répondre à l’importance des enjeux et des besoins de la filière musicale. A l’instar du CNC, le CNM pourra être un lieu de dialogue, de médiation et de régulation des rapports économiques sociaux et juridiques entre les différents acteurs. Il sera surtout un guichet d’aides doté d’une large gamme d’instruments, tant au service des créateurs que des entreprises de production musicale (musique enregistrée, spectacle vivant).
Pour ce qui concerne la production phonographique, un budget d’aides de l’ordre de 54 M€ nous permettrait d’atteindre un objectif de doublement de la production de nouveaux albums sur une période de 5 ans et la création de plusieurs centaines d’emplois. C’est un pari ambitieux mais réalisable grâce à une croissance soutenue des offres légales de musique en ligne.
Reste à trancher la question du financement d’un tel organisme. Alors que la plupart des acteurs de la filière musicale rencontrent de profondes difficultés, des opérateurs extérieurs à la filière ont pu capter une part croissante de la valeur liée à la création de contenus musicaux qui sont pour eux un « produit d’appel », c’est-à-dire un moyen de vendre leurs biens ou services. Le chiffre d’affaires des opérateurs de communication électronique, fixes et mobiles, a progressé de plus de 20 % entre 2002 et 2010, passant de 34,1 milliards d’euros à 41,2 milliards d’euros. La musique est l’un des principaux usages d’Internet devant le film et la vidéo, que ce soit en nombre d’usagers ou en temps consacré à cette activité.
C’est pourquoi il est indispensable que les opérateurs de télécom, à tout le moins les FAI, contribuent au financement de la création et de la diversité musicale, comme ils le font depuis 2007, au travers de la taxe fiscale sur les services de télévision, dont le produit est aujourd’hui versé intégralement au compte de soutien des industries de programmes (COSIP) gérés par le CNC.
Le rapport remis à Frédéric Mitterrand a mis en évidence qu’un prélèvement d’une fraction limitée de cette taxe ne porterait pas préjudice au financement du cinéma, dont les ressources viennent effectivement d’être confortées par l’Etat à 700 M€ pour le budget 2012, tout en procurant à la filière musicale les ressources dont elle a besoin. Ainsi, la dévolution des ressources publiques nécessaires à la création d’un CNM s’effectuerait sans pression fiscale supplémentaire sur le budget de l’Etat et sur les FAI.
Il convient, à ce stade, de saluer le soutien apporté cette semaine par le Président de la République en faveur d’une mise en œuvre rapide de ces mesures d’aides à la filière musicale. L’appui constant apporté par Nicolas Sarkozy aux créateurs et aux producteurs de musique depuis 2007 constitue un encouragement dans notre volonté de mettre en place un Centre National de la Musique dès 2012.
