Rencontres du cinéma de Dijon : Digital, forcément digital
Les Rencontres du cinéma de Dijon s’achèvent avec un débat tourné vers le futur, forcément digital, et la dimension européenne de la culture.
Si la colère était un moyen imparable d’arriver à ses fins, les professionnels réunis à Dijon pour les Rencontres du cinéma seraient définitivement tirés d’affaire. Seulement voilà, la colère n’est pas le viatique vers le nouveau monde. Et pourtant, lors du dernier débat, qui a vu les représentants de l’Internet (Dailymotion, Spotify, MySkreen) affronter un panel de cinéastes, épaulés par une conseillère européenne de Michel Barnier, la tension n’a pas fait défaut, et les esclandres furent nombreux. Le cinéma vit dans la peur. Il n’est pas aidé par les diffuseurs qui, eux aussi, sont habitués à une paranoïa galopante...
Tout ce monde d’artistes, de producteurs, craint pour sa cassette, mais trouve crédit dans le panache d’une industrie qui se voit artistique, avant tout. Alors, en clôture de trois jours de débats pas très intéressants, l’ARP (société civile des auteurs réalisateurs producteurs) adresse au gouvernement actuel, et surtout au futur, une supplique déjà éventée : "Nous souhaiterions, en premier lieu, que le futur Président prenne des engagements, qu’il portera avec vigueur, sur l’harmonisation fiscale des biens et services culturels." Un chantier noble, mais quasi insurmontable de l’avis même des experts reconnus du lobbying européen, dans un contexte de forte crise économique.
La société civile ne demande pas que cela : "La seconde demande consiste à expérimenter, y compris en France, la possibilité de diffuser sur des plateformes VoD des œuvres fragiles peu après leur sortie en salle. Nous pensons aussi qu’il est urgent d’accélérer le passage au numérique des salles." Voilà qui paraît cette fois dans les cordes de n’importe quel ministre de la Culture et de la Communication, alors attendons le prochain locataire de la rue de Valois... Mais la grande affaire de ces Rencontres fut évidemment l’amendement du gouvernement, redigé au cœur de Bercy, et qui entend plafonner les recettes du CNC. Un crève-cœur pour une industrie qui se veut tournée vers le progrès et les nouvelles formes de narration, surtout dans le numérique. Pour l’ARP, le législateur se doit "dans les prochaines semaines, d’asseoir le principe des taxes affectées au secteur culturel et de ne pas l’affaiblir par des ponctions arbitraires." Cela dit, et pour effectuer un retour au dernier débat de cette journée, il est intéressant de noter que le sentiment résiduel demeure une sorte de conception bien ancrée qu’il existe une dichotomie, voire une opposition radicale, entre le marché légal des biens culturels et les échanges libres et gratuits, que nous nommerons ici « piratage » afin d’eviter toute ambiguïté. Cette impression a culminé avec cette saillie partagée qu’il serait maintenant temps d’interdire l’accès aux sites de téléchargement illégaux, tel MegaUpload :"Puisqu’il est possible de couper tous liens vers CopWatch, pourquoi n’est-ce pas possible vers MegaUpload ?" Aux autorités de répondre, si l’on en croit les personnes présentes, mais certains s’amusent à pointer qu’il existe déjà des jugements, notamment celui concernant Dailymotion, qui sacralisent le rôle d’hébergeur. Un statut dont MegaUpload pourrait se prévaloir, à l’occasion.
Gouffre obscur
Or, il semble que ce constat sur le piratage comme manque à gagner pour les créateurs n’est plus aussi prégnant. Il fut certainement valable il y a quelques années, lorsque le marché légal n’existait pas encore vraiment pour le grand public. Aujourd’hui, cette situation a largement évolué. La consommation des biens culturels n’est pas un gouffre obscur dont il n’est pas possible d’extraire la juste rémunération des artistes. L’achat, le streaming rémunéré, l’abonnement, les voies de la monétisation ne manquent pas. Elles ont chacune des avantages, mais aussi des défauts importants, notamment par la valeur de retour, qui est plus importante pour l’achat que pour l’abonnement et bien évidemment le streaming.
Mais surtout, les comportements des internautes ne sont pas excluants. Ils circulent parfaitement entre le p2p, le streaming ou l’achat. Par exemple, il paraît clair que des offres comme Spotify sont bienvenues sur le marché, car elles créent de la récurrence économique pour les producteurs, grâce aux formules par abonnement. Néanmoins, elles sont aussi peut-être un vecteur de piratage sur le long terme, car les utilisateurs qui voudraient suspendre leur abonnement perdant tout, n’ayant plus aucun moyen d’écouter de la musique, auraient certainement la tentation de télécharger illégalement, persuadés d’avoir donné suffisamment jusque là... Pour l’instant cet effet n’est pas encore perceptible, cependant il est à surveiller. Spotify ou Deezer font en effet le pari risqué aujourd’hui que leurs clients préfèreront rester abonnés (toute leur vie ?) ou qu’ils accepteront de payer à nouveau pour s’approprier une oeuvre définitivement !
Ces passerelles entre le marché et son opposé illicite sont empruntées chaque jour par des millions d’adeptes, et d’amoureux du septième art. Le grand problème serait plus alors d’en cerner les comportements inédits, et non pas de les réprimer, car la loi doit accompagner la société et non pas l’inverse. Chose amusante, ces outils, disons de marketing avancé, capables de faire l’analyse d’une consommation en clair-obscur, existent déjà, mais pourraient aussi être proposés par un organisme inattendu : l’Hadopi. Oui, le gendarme des droits d’auteur, qui se dresse aujourd’hui entre la droite et la gauche, travaille sur ce genre d’outils, et prépare tout cela à la sauce "open data".
Flots financiers
Non, vous ne rêvez pas, insidieusement, après des années de lutte inégale, le noir et le blanc pourraient enfin s’épouser dans un univers numérique apaisé, car les outils seraient là pour développer l’offre, monétiser les échanges et optimiser la force de la popularité. Mieux, il serait alors possible de supprimer la suspension de la connexion au Net, cette sanction mal comprise, pour la remplacer par une amende, de celle qu’on colle sur le pare-brise des voitures mal garées.
Dans ce monde qui serait bientôt le nôtre, les artistes n’auraient plus à craindre les échanges gratuits, pardon les pirates, puisque la copie privée, du moins, un avatar juridique ad hoc élargi à tous les supports, permettrait d’alimenter des flots financiers, sans commune mesure avec ce que l’on connaît aujourd’hui.
La révolution serait aussi présente au niveau des œuvres, dont la chronologie d’exploitation pourrait être ajustée au mieux en prenant en compte également sa fuite dans le darknet... Oui, cela sera possible. Et ce n’est pas si loin. En fait, c’est déjà notre monde actuel, s’il est regardé sans la colère et les craintes des entreprises qui se croient menacées.
T-Rex
Il est vrai qu’elles le sont, pour parler des studios, des chaînes de télévision, des maisons de disque, ou encore des distributeurs. Cependant, pas forcément comme l’on pourrait le croire. Il n’y a pas eu de disparition des maisons de disques, en tant que telles, et il n’y en aura pas non plus de chaînes de télévision, par exemple. Les cartes seront rebattues. Ne le sont-elles pas déjà d’ailleurs ? Tous ces métiers sont dans la gueule du T-Rex !
Pour faire simple, la chaîne de télévision perd sa place de favorite de l’écran. Elle l’a perdu sur le réseau et cela ne devrait pas tarder sur le poste de télévision. Le studio n’aura plus à gérer l’empilage des métiers du cinéma, et perdra d’ailleurs définitivement celui de la distribution, notamment. On pourrait continuer la liste, mais il serait préférable de parler de ce qui va faire la force des empires de demain : tisser les meilleures relations possibles avec les distributeurs, portails streaming, ou plateformes de vente, créer des marques aussi à l’aise dans le légal que l’illicite, développer les stratégies d’audience concomitantes, mettre en place des mécaniques de productions capables d’alimenter ces réseaux voraces, enfin, des services de communication répondant à l’immédiat. Liste à compléter...
