Fleur Pellerin : "Sur le numérique, Nicolas Sarkozy pratique l’art de l’enfumage"
Pour sa première interview depuis sa nomination au pôle "société et économie numérique" pour la campagne de François Hollande, Fleur Pellerin dévoile les grandes orientations du candidat socialiste pour le numérique. Elle confirme l’abrogation d’Hadopi, mais si la gauche ne conserve pas la forme actuelle, la haute autorité devrait renaître avec une instance de protection des ayants droit. Fleur Pellerin juge sévèrement le mandat de Nicolas Sarkozy sur le terrain de l’innovation, estimant qu’Eric Besson, l’actuel ministre du numérique, fait de la com’. Pour résoudre la question récurrente du financement de l’innovation, le PS proposerait la création d’une banque d’investissement et serait favorable à un dispositif visant à taxer les grandes sociétés du Net, comme Google.
ElectronLibre : Quel est précisément le périmètre de votre mission sur le numérique ?
Fleur Pellerin, en charge du pôle numérique pour la campagne de François Hollande : C’est l’appréhension de la transformation économique et sociale impulsée par le numérique, dans ses aspects positifs comme dans ceux qui le sont moins. Cette mutation crée de la valeur, de la croissance et de l’emploi, mais on oublie trop souvent qu’elle détruit aussi, et avec violence, des positions acquises. Dans le champ politique et social, le numérique donne à des millions de gens de nouveaux pouvoirs d’agir, en même temps qu’il fait naître de nouveaux dangers. Le numérique, c’est l’aventure collective de milliers d’entrepreneurs, mais aussi une dégradation des conditions de travail pour certaines catégories de salariés. Enfin, c’est une transformation diffusante qui impacte toutes nos grandes politiques : éducation, culture, santé, urbanisme, etc. C’est la raison pour laquelle nous ne travaillerons pas en vase clos, mais en étroite collaboration avec Alain Rousset, chargé notamment des questions industrielles, et avec les responsables des domaines concernés par le développement des services et contenus : la culture, avec Aurélie Filippetti, l’e-santé avec Marisol Touraine, l’e-éducation avec Vincent Peillon et la fiscalité numérique, avec Jérôme Cahuzac.
De façon plus générale, notre certitude est que le numérique constitue la ligne de front de la compétition économique d’aujourd’hui, et que nous y jouons une bonne partie de notre potentiel de croissance.
EL : Il y a une impression qui surnage depuis que François Hollande s’est proposé comme candidat à la primaire, et qui n’a pas été effacée depuis sa victoire. Il n’aurait pas encore pris conscience de l’importance du numérique et des réseaux pour la France. Qu’en est-il en vérité ?
FP : C’est drôle : votre question fait écho aux réactions de certains blogueurs – heureusement peu nombreux - qui croient avoir le numérique en apanage, et voudraient imposer les codes de leur petit monde en vilipendant tous ceux qui n’en font pas partie. François Hollande veut rendre à la France sa compétitivité, son prestige et le rang qui lui reviennent. Il veut restaurer la relation entre l’Etat et les citoyens. Il veut rassembler notre pays autour d’une cause essentielle : garantir aux jeunes générations un avenir meilleur que notre présent. Pensez-vous qu’il ignore que tout ceci ne peut se faire qu’avec les valeurs et les outils de la modernité ? Il en a parfaitement conscience, et n’a pas besoin de publier des #lolcats pour en convaincre les électeurs.
Vision trop planificatrice
EL : Quelle sera sa stratégie ?
FP : Profondément différente de celle du candidat de la droite, qui développe une approche sectorielle, clientéliste et sécuritaire du numérique. Il faut se souvenir que Nicolas Sarkozy a toujours favorisé les concentrations industrielles, notamment dans les médias et l’audiovisuel (cf. Dassault, Bolloré, Lagardère), ce qui est très anti-démocratique. Par ailleurs, son mode d’expression consiste à adapter chacune de ses interventions au public dont il veut s’attirer les faveurs, quitte à promettre tout et n’importe quoi et à se contredire en permanence. A Avignon, il a annoncé aux créateurs et aux producteurs la pénalisation du streaming et la création du Centre national de la Musique. A Paris cette semaine, il va tenter de séduire la communauté e-business en déroulant le tapis rouge à Google et en promettant monts et merveilles aux jeunes entreprises innovantes dont il vient pourtant de raboter le statut…
Notre démarche sera tout autre. Elle s’appuiera d’abord sur les travaux conduits depuis des années par le Laboratoire des Idées de Christian Paul. Le numérique est un monde très mouvant, dans lequel les modèles économiques ne sont pas stabilisés : nous nous adapterons à cette spécificité. Il y a évidemment un énorme gisement de croissance et d’emplois dans et par le numérique, mais son ampleur est difficile à quantifier. Nous ne puiserons sans doute pas toute notre inspiration dans le modèle de la Silicon Valley, où je me suis rendue il y a quelques semaines, modèle qui crée beaucoup de richesses mais détruit beaucoup d’emplois. En revanche, il est vrai que la vision de l’innovation « à la française » est encore, par certains aspects, très, voire trop « planificatrice ». C’est sans doute souhaitable pour développer des chantiers tels que le « cloud », l’optimisation, le THD ou le « big data ». Mais en matière d’internet des objets, de design ou de développement d’applications par exemple, l’environnement doit être moins contraint.
Menons donc plusieurs combats de front ! Encourageons l’innovation planifiée, en veillant à ce qu’elle ne profite pas qu’aux géants de l’industrie. Inventons un écosystème qui permette aux entreprises innovantes de se développer, de créer de la valeur et des emplois en France. Ne laissons pas nos excellents ingénieurs, développeurs, créateurs s’exiler aux Etats-Unis ! Nous sommes favorables à un certain volontarisme, quitte à ce que nous fixions des objectifs en termes de points de croissance ou de création d’emplois. L’UMP plastronne, mais son programme pour le numérique s’appelle étrangement « le meilleur reste à venir », autre façon de dire « le pire est derrière nous », ce qui correspond assez bien au bilan des équipes qui se sont succédé au Gouvernement depuis dix ans.
EL : Quel bilan tirez-vous du quinquennat de Nicolas Sarkozy ?
FP : Le bilan Sarkozy est très léger. Certes, Eric Besson fait beaucoup de communication, mais communiquer, ce n’est pas agir. De manière plus générale, le Président pratique, avec un certain brio, reconnaissons-le, l’art de l’enfumage sur de nombreux dossiers. Le dernier exemple en date est celui du Centre national de la musique (CNM), dont la création a été annoncée avec tambours et trompettes, alors qu’elle se révèle techniquement impossible à réaliser avant la fin de la législature. Le Président est un peu comme un camelot qui promettrait du pain alors qu’il n’a ni farine, ni four. Tout ce qu’il nous laissera, c’est le pétrin !
Abroger Hadopi
EL : Et concernant l’Hadopi, François Hollande n’a pas évité le cafouillage. Que fera-t-il ?
FP : Sur Hadopi, je note que l’orientation très claire donnée par le Président de la République à Avignon, c’est un pas de plus dans la répression. Il veut pénaliser les pratiques de streaming : on voit mal comment il s’y prendra sans renforcer encore les moyens d’investigation de l’Hadopi, qui pourra donc désormais contrôler les contenus visionnés par les utilisateurs sur les sites comme Youtube ou Dailymotion ou alors tout bonnement fermer ces sites … Alors que la droite ne cesse de parler de net-neutralité, comment ne pas voir, dans le projet Hadopi 3, un pas de plus vers le filtrage profond ou vers une surveillance renforcée des utilisateurs ? La répression, c’est définitivement LE marqueur de la droite. Si vous en avez la patience, comptez donc le nombre de fichiers informatiques créés par cette majorité depuis 2007 pour passer au crible la population française : c’est impressionnant.
Pour sa part, François Hollande a toujours été clair : il faut protéger les droits d’auteurs sans porter atteinte à cette liberté fondamentale qu’est l’accès à Internet et développer de nouveaux modèles de financement de la création. Hadopi doit être abrogée car contrairement à ce qu’affirme Nicolas Sarkozy, elle n’a pas fait la preuve de son efficacité. Une piste consisterait à remplacer cette autorité par une instance de protection du droit d’auteur, dont les missions de contrôle et d’avertissement seraient la contrepartie d’une gestion concertée de la propriété intellectuelle et du développement de l’offre légale. Cette instance pourrait également être un « think tank » sur la création, l’évolution des usages et des pratiques d’Internet. Nous consultons actuellement les représentants des ayants droit et les SPRD, mais aussi les producteurs, et l’ensemble des professionnels et des publics concernés. François Hollande n’arbitrera pas sur le sujet avant que nous n’ayons entendu leurs points de vue.
EL : Êtes-vous d’accord pour taxer Google, et si oui, comment faire ?
FP : Le texte voté fin 2010 n’était pas mauvais dans son intention initiale. Il visait les gros opérateurs qui réalisent un important chiffre d’affaires publicitaire en France sans y payer un euro d’impôt ! Malheureusement, en pratique, le dispositif était facile à contourner par les entreprises étrangères et risquait de faire perdre plus de recettes de TVA que ce que la taxe rapporterait au budget de l’Etat ! Il est logique d’imposer en France les profits réalisés en France, mais les conventions fiscales bilatérales placent aujourd’hui cet objectif hors de portée lorsqu’une société étrangère se passe d’un établissement stable en France pour y réaliser ses profits. Or c’est bien ce que permet la dématérialisation des flux économiques. La conséquence en est une sévère distorsion de concurrence entre ces sociétés et nos startups. Nous devons sortir de cette impasse, qui est celle dans laquelle se trouvent beaucoup de nos partenaires européens, et il est peu probable que nous y parvenions durablement sans renégocier les conventions fiscales.
EL : L’un des échecs flagrants de cette mandature est l’incapacité du gouvernent à faire un vrai ministère du numérique, qui ait la capacité d’en imposer autant à Bercy qu’à la rue de Valois. Quels sont vos projets pour le faire enfin exister ?
FP : Beaucoup d’acteurs du secteur trouvent qu’il serait judicieux d’avoir un grand ministère du numérique. Ce choix relèvera du prochain chef de l’Etat, sur proposition de son Premier ministre. Gardons-nous de voir dans un tel schéma une solution administrative optimale, puisque le numérique est transversal par essence ! En tout état de cause, nous défendons, à la demande de François Hollande, une approche plurisectorielle, dans le but d’irriguer l’ensemble du programme présidentiel.
Banque publique d’investissement
EL : Qui avez-vous déjà rencontré ?
FP : Nous avons consulté dans de nombreuses directions : producteurs indépendants de la filière musicale, SPRD, parlementaires (sur le très haut débit ou l’e-éducation, par exemple), financeurs (comme la Caisse des dépôts ou des fonds de capital risque spécialisés dans le financement de l’innovation), organisations et fédérations professionnelles… Nous partons à présent à la rencontre de grands opérateurs, de start-ups, d’incubateurs, de pôles de compétitivité, de centres de recherche. Nous voulons également entendre les activistes et défenseurs du logiciel libre. A cet effet, nous sommes en train de créer un lieu de rencontre et d’échange avec ces communautés. Enfin, l’appel à contributions que nous avons lancé le 24 novembre sur Rue89 a fait remonter en trois jours plus de cent contributions, fournies et argumentées… Dans un monde où les citoyens aspirent de plus en plus à être associés à la décision publique, je m’étonne de voir certains consacrer tant de temps et d’énergie à railler cette consultation ! C’est, j’imagine, leur manière de démontrer qu’ils sont à la pointe de la modernité.
EL : Et lorsque le moment viendra de chiffrer tout cela, quand il faudra mettre des lignes budgétaires en face de chacun de vos projets, quelles seront vos marges de manœuvre ?
FP : C’est un peu de la « prospective budgétaire fiction » que vous me demandez ! Ne prenons qu’un exemple : si nous devions proposer, comme le fait ce gouvernement qui se prétend si vertueux, « la fibre optique pour tous », nous savons qu’il faudrait dégager entre 25 et 30 milliards d’euros. Or pour le moment, les opérateurs se disent prêts à engager entre 8 et 10 milliards et l’Etat, … 900 M€. Qui va payer la différence ? Les collectivités locales ? Vous rendez-vous compte de la légèreté des propositions de la droite ? Donc, lorsque nous définirons nos propositions, nous veillerons à retenir une approche réaliste et à examiner les modalités de financement possibles. Nous travaillerons sur plusieurs scénarios budgétaires, afin que le candidat puisse, une fois élu, prendre rapidement des décisions en fonction de la situation économique et budgétaire dont il héritera en mai 2012. Et pour les sujets transversaux (e-education, e-santé, ville intelligente, etc.), il faudra avoir réfléchi à la gouvernance de ces chantiers, afin de déterminer quel budget ministériel sera mis à contribution.
EL : Comment remédiez-vous au déficit d’investissement pour les start-up ?
FP : Sur ce sujet complexe, nous nous coordonnons avec le pôle « économie » mais aussi avec le pôle chargé de la recherche. Nous travaillons déjà sur la fiscalité et le financement de l’innovation. François Hollande a évoqué la possible création d’une banque publique d’investissement. Cette banque pourrait jouer un rôle majeur dans le financement de l’innovation, pour lequel les notions de risque et de retour sur investissement ne sont pas du tout à appréhender de la même manière que dans les autres secteurs industriels et marchands.
EL : Quand allez-vous dévoiler les détails de votre plan ?
FP : Lorsque le candidat aura arbitré ! Je compte pour ma part lui rendre ma copie avant la fin de l’année.
