Hadopi : les chercheurs américains répondent aux critiques du "Monde"
La publication des résultats d’une étude menée par quatre américains sur les effets supposés de l’Hadopi avait créé la polémique. L’étude à laquelle l’ifpi a contribué pour la collecte des données iTunes, montrait nettement une augmentation des ventes sur iTunes en France, depuis l’installation d’Hadopi. Les critiques n’avaient pas manqué pour tenter de déceler dans cette étude les biais ou les manques méthodologiques. Sur ÉlectronLibre comme sur d’autres médias, nous avions pointé du doigt l’effet iPhone sur les chiffres de vente. Si nous avions très tôt sur EL pris nos distances avec cette thèse, elle était le pivot central d’un article du Monde . Brett Danaher, de Wellesley College, l’un des auteurs de l’étude a donc répondu sur ce point. Voici sa réponse :
La Loi HADOPI est une loi importante et controversée, avec des partisans passionnés, et des détracteurs tout aussi passionnés. En tant que co-auteurs d’une étude analysant l’impact de la Loi HADOPI sur les ventes de musique, nous nous sommes inquiétés car notre étude a été interprétée de plusieurs manières déviant de nos intentions premières, et nous avons trouvé utile de clarifier ce qu’elle peut ou ne peut pas dire sur HADOPI.
Notre problématique était : "la promulgation de la Loi HADOPI a-t-elle provoqué une augmentation des ventes musicales d’iTunes en France ?". En posant cette question, nous voudrions tout d’abord souligner qu’en tant qu’universitaires, nous n’avons aucune idée préconçue ni philosophique ni pratique, sur ce que la réponse est ou devrait être. Notre seul objectif est d’essayer de comprendre ce que nous disent les données.
Cela dit, nous soulignons également, après avoir mené des recherches de sciences sociales empiriques, qu’il n’existe pas de manière parfaite de répondre à cette question. Ceci étant précisé, nous avons eu recours à une technique statistique reconnue pour constituer un groupe de pays dont les tendances de ventes iTunes étaient similaires à celles d’iTunes France avant HADOPI, et nous avons ensuite examiné si les ventes d’iTunes France différaient des ventes dans ces pays du "groupe surveillance".
Genres piratés
Selon notre analyse, les ventes d’iTunes France ont augmenté de 22,5-25%, par comparaison relative avec les ventes dans les pays du "groupe surveillance". De plus, nous signalons dans notre étude que si cette augmentation était due à HADOPI, l’on devait s’attendre à voir une augmentation plus importante des ventes dans les genres très piratés, ce qui est exactement ce que nous avons trouvé : l’augmentation des ventes post-HADOPI dans le Rap, le Hip Hop, le Rock et la Pop est plus importante que l’augmentation des ventes de Classique, de musique chrétienne, de Folk et de Jazz.
Enfin, nous pouvons également démontrer que nos résultats ne semblent pas être dus à des promotions spéciales, ni à des publicités de labels ou groupes individuels spécifiques à la France.
En soi, cela démontre-t-il de manière incontestable que l’augmentation observée dans les ventes françaises en comparaison avec celles des pays du groupe surveillance était due à HADOPI ? Pas nécessairement. En effet, nous soulignons dans notre étude que toute cause n’ayant pas de lien avec HADOPI et qui a pourtant mené à une augmentation plus significative des ventes de musique en France en début 2009 - (comparé aux pays du groupe surveillance) ainsi qu’une augmentation plus importante dans les genres très piratés que dans les autres genres, pourrait avoir causé les effets observés.
Après que nous ayons publié le premier jet de nos découvertes, Le Monde a affirmé que les ventes d’iPhone pouvaient fournir une explication identique, si les ventes d’iPhone en France ont flambé par rapport aux pays du groupe surveillance au début de l’année 2009, si les achats d’iPhone influencent les ventes d’iTunes, et si les personnes qui achètent des iPhone sont beaucoup plus susceptibles d’acheter de la musique dans des genres plus piratés que les autres genres.
La preuve sur laquelle s’appuie Le Monde pour cette contre-explication est disponible sur leur site Internet.
iPhone
Leur argumentation est basée sur les recherches du terme “iPhone” dans Google en France et dans les pays du groupe surveillance. Ces recherches montrent un pic dans les ventes d’iTunes France qui semble correspondre aux vacances de Noël ainsi qu’à la sortie de nouveaux modèles d’iPhone.
Cependant, après avoir examiné attentivement cette argumentation, nous ne croyons pas qu’elle explique nos résultats, et ceci pour deux raisons.
Premièrement, il est important de souligner que nos résultats ont été obtenus selon des changements relatifs dans les ventes françaises, pas des changements absolus, et ceci si l’intérêt porté aux nouveaux iPhones atteint un pic environ égal aux pays du groupe surveillance, ce qui n’expliquerait pas nos résultats empiriques.
En effet, nous avons reproduit dans le graphique ci-dessous les données de Google sur les tendances de recherche pour le terme "iPhone" en France et dans les pays de notre groupe surveillance (normalisés pour être sur la même échelle au départ) et ce graphique semble montrer que les recherches du terme "iPhone" en France ne divergent pas de manière notoire des niveaux normalisés de recherches dans les pays de notre groupe surveillance.
Mais même ces données ne fournissent qu’une faible approximation des ventes réelles d’appareils iOS. Pour vraiment tester l’hypothèse du Monde selon laquelle les ventes d’appareils iOS ont mené à l’augmentation observée sur les ventes d’iTunes France, il serait bon de connaitre les niveaux réels de présence des appareils iOS en France et dans les pays du groupe surveillance.
Par chance, ces données sont disponibles grâce à IHS Screen Digest. En tant qu’annexe à notre étude (disponible à cette adresse) nous avons analysé ces données, et trouvé que ces changements dans la présence des appareils iOS ne semblent pas confirmer nos résultats. On remarque que le changement dans la présence des appareils iOS en France entre 2008 et 2009 est presque identique au même changement dans les pays du groupe surveillance. Et ce changement n’est que légèrement plus faible que dans les pays du groupe surveillance de 2008 à 2010.
Bonne loi
Bien sûr, cela ne s’adresse qu’à une seule contre-explication possible de nos résultats, et nous restons ouverts à l’exploration d’autres contre-explications potentielles sans lien avec HADOPI, et à l’explication des résultats observés. Ce que nous disons, c’est que selon les meilleures données dont nous disposons, nous continuons de penser qu’HADOPI offre l’explication la plus plausible à l’augmentation des ventes en France, et l’augmentation disproportionnée des ventes de genres très piratés.
Cela dit, tout en acceptant ces résultats, on peut toujours se demander "vos résultats démontrent-ils qu’HADOPI est une « bonne loi » ?" Comme nous l’avons précisé dans notre étude, il y a plusieurs raisons pour lesquelles cette question se trouve hors du domaine de notre étude actuelle. Tout d’abord, même si les ventes de musique en France ont augmenté grâce à HADOPI, nous n’avons pas les données nécessaires pour répondre à des questions comme "quels sont les coûts directs et indirects d’HADOPI ?" "les bénéfices d’HADOPI dépassent-ils les coûts ?", ou "les Droits de l’Homme et la sécurité juridique sont-ils respectés ?".
Ensuite, nous signalons que nous ne pouvons observer l’impact de la promulgation d’HADOPI, ni de ses résultats à ce jour. Nous ne pouvons dire si l’augmentation des ventes de musique observée va persister, ou si une différente version de la Loi HADOPI (par exemple, une version basée sur l’éducation et la prévention anti-piratage sans la menace d’être condamné) aurait le même effet. Et nous ne pouvons en aucun cas utiliser nos données pour évaluer l’efficacité potentielle d’autres formes de régulation anti-piratage (par exemple, le blocage de site prévu par le Stop Online Piracy Act aux Etats-Unis).
Cependant, malgré l’aveu de ces limites, nous continuons de penser que nos données apportent la preuve empirique et impressionante que la loi HADOPI a influencé les ventes de musiques en France. De plus, nous pensons que le fait d’apporter quelque rigueur scientifique à un problème épineux fournit une voix utile pour offrir de plus amples informations dans le débat. Nous soumettons donc nos résultats et leur pertinence sur cette loi – et sur les autres mesures contre le piratage - à des discussions plus approfondies.

