« Chers partenaires producteurs », par Jean-Jacques Milteau

JJMILTODans une tribune sur ce même site vous avez lancé un appel à l’union sacrée de la filière. J’y réponds avec plaisir. 

Vous avez raison. Entièrement raison. Le constat que vous faites de la situation des producteurs indépendants, et de la filière musicale, est implacable. Pour les structures et plus encore les femmes et les hommes que vous représentez. Et pourtant, nous, artistes, savons que vous êtes le maillon indispensable du développement de nombreuses carrières. Cette crise majeure, les artistes l’ont vécue tout aussi durement (combien de contrats rendus depuis 10 ans ?) En cela nous sommes solidaires. Oui, produire c’est prendre des risques… au risque de se tromper… les artistes le savent mieux que personne : ce sont eux qui sont face au public quand le rideau s’ouvre !

Vous avez raison. Nous sommes victimes d’une hyper concentration de la production et de la diffusion numérique. Les plateformes US imposent leur loi, et leur prix. Elles captent l’eldorado culturel européen à leur seul profit. Quand Apple vous envoie un contrat pré-rempli non négociable c’est le monde à l’envers et une humiliation pour tous. Quant aux majors, désormais au nombre de trois, elles marginalisent encore davantage les producteurs indépendants. Un parfait oligopole plateformes-majors est à venir. Et pourtant, en cette période du baccalauréat, les bons élèves se souviennent de leurs cours d’éco : la concentration est un mauvais modèle économique.

Vous avez raison sur le constat, mais pour le reste vous charriez un peu !

Pas un mot dans votre tribune ou vos documents sur les causes et les solutions à cette situation. Sauf à en appeler à l’Etat (pour quoi faire ? quelle mesure ?) Cet appel au secours est d’ailleurs pour le moins étrange, quand, il y a peu, certains d’entre vous qualifiaient nos propositions de « kolkhoze musical » ! Halte au feu ! Pour comprendre les causes et trouver les solutions relisez donc les 5 rapports successifs qui ont traité de vos (nos) problèmes. Vous pensez que leurs conclusions sont le fruit d’un lobbying magistral des artistes. Ne vous êtes-vous pas demandé si peut-être, je dis bien peut-être, tant d’unanimité ne relevait pas simplement d’un certain bon sens ?

Que disent ces rapports ? Que dans la transition numérique, voir un secteur, celui de la musique, sans nouvelle offre depuis plusieurs années atteindre déjà un tel niveau de concentration est une incroyable anomalie. Comme tout nouveau marché, le numérique se nourrit de l’innovation ; un modèle devant s’ajouter ou succéder à un autre jusqu’à répondre aux différents besoins. C’est ainsi que la valeur grandit. En musique, point d’innovation et pour une seule raison : plus aucune entreprise, plus aucun investisseur ne se risque désormais sur ce marché tant les conditions d’accès à nos musiques appartiennent à un autre âge : l’âge de la rareté (quelle ineptie à l’heure d’Internet) et de l’objet. Reste alors les 4 géants du « GAFA » tous extra européens qui eux, et eux seuls, ont suffisamment de poids pour imposer leurs conditions.

Un exemple : Le 5 mai dernier, lancement de RF8. La plateforme musicale de Radio France propose un projet culturellement fort : une traduction de la notion de service public appliquée au streaming. Ce n’est pas rien ! Eh bien celle-ci, à cause d’un mode de gestion des droits des producteurs inadapté, ne peut avoir accès à vos catalogues musicaux. Elle doit alors passer par YouTube pour diffuser de simples playlists de 8 titres. Ainsi, par le système obsolète que vous continuez à défendre, vous avez préféré enrichir Google plutôt que vous-mêmes ! Pourquoi ?

La solution pourtant est connue. Elle fait même quasiment l’unanimité : la gestion collective. Rien moins que l’union sacrée que vous appelez de vos vœux. Imaginez : indépendants à l’égal des majors via des tarifs clairs d’accès aux catalogues, une filière unie permettant un renversement du rapport de force vis-à-vis des mastodontes US, des conditions favorables aux innovateurs afin de construire les modèles de demain et créer de la richesse… Ca fait rêver, non ? La Sacem l’a fait pour les auteurs et les éditeurs.

Vos problèmes, nos problèmes, peuvent trouver leur issue dans une solution que vous réprouvez par un dogmatisme mortifère. Lors de sa mission Christian Phéline l’a écrit avec toute la neutralité qui devait le caractériser : « Car n’est-ce pas précisément à cet ensemble de risques dont le Livre blanc lui-même souligne l’acuité, que tentent de remédier tant les appels à une autorégulation des acteurs que l’hypothèse d’un recours à la gestion collective obligatoire ? »

Vous nous tendez la main ? Nous la saisissons avec joie. Construisons cette union que vous appelez de vos vœux. Ensemble, nous sommes la solution. Voyons-nous, parlons-nous. C’est de survie qu’il s’agit désormais.

Bien à vous

Jean-Jacques Milteau, président de l’ADAMI

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Un commentaire sur cet article

  1. Oui à la discussion ! Non au crêpage de chignons !

    La musique est en panne. La musique enregistrée plus spécialement. Alors on peut discourir sans fin, ce qui se passe d’ailleurs depuis au moins deux ans. Pendant ce temps, les maux décrits tant par Jérome Roger, Marc Thonon que Jean-Jacques Milteau ont gagné du terrain et les labels indépendants, ceux que représentent la Sppf, ceux que représente la Felin et les 10 fédérations régionales de labels qui la composent, sont plus que jamais au bord du précipices avec des dangers constants qui les guettent. Alors oui il est plus qu’urgent de parler, de discuter et arrêter les crêpage de chignons qui ne font avancer personne. Abandonnons Twitter et facebook et retrouvons-nous autour d’une table, une fois, deux fois, dix fois s’il le faut et posons TOUS les sujets : la gestion co comme le reste ! Il n’y a pas d’autre solution !

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