Emmanuel Macron : « La culture est l’expression d’un projet de société »

Emmanuel Macron est le candidat le mieux placé selon les sondages actuels pour se voir confier les clefs de l'Elysée en mai prochain. Ses positions sur la politique en matière de culture et de communication sont attendues. Après François Fillon et Benoît Hamon, nos précédents entretiens, Emmanuel Macron répond à notre questionnaire. Comme le candidat PS, le président de En Marche, place l'accès à la culture, l'art et sa pratique en tête des priorités. La défense de l'exception culturelle sera aussi au cœur de sa politique, annonce t-il. La lutte contre le piratage est aussi toujours d'actualité, selon lui. Et l'Etat devrait rester et jouer son rôle d'actionnaire d'Orange.

Quelle est la place de la culture et de ses industries dans votre programme ?

La culture, c’est la condition de l’accès à une pensée libre et critique, hors de laquelle il n’est pas de véritable citoyenneté. C’est aussi ce qui fonde une nation, ce qui relie les individus les uns aux autres et les désigne dans cette grande aventure de l’humanité. C’est cette culture ouverte, foisonnante, qui fait le rayonnement de la France et de la francophonie dans le monde. La culture n’est pas seulement un secteur de l’action publique : c’est l’expression d’un projet de société. C’est pourquoi mon projet politique est d’abord un projet culturel. C’est un projet d’émancipation, une réponse aux barrières invisibles que crée la société. Et une arme contre la tentation identitaire, la division et la radicalisation, face à la barbarie et au terrorisme, face à la haine et aux passions tristes.

Quelles seront vos premières décisions en tant que Président en matière de culture ?

Le ministère de la culture doit retrouver la place qu’il n’aurait jamais dû cesser d’avoir. Il doit être en mesure d’animer une politique culturelle globale, en lien avec les actions culturelles de l’État aujourd’hui confiées à d’autres ministères, comme ceux de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des sports, et des Affaires étrangères.
Au fondement de ma politique culturelle il y aura la volonté de rendre accessibles à tous la culture et les pratiques culturelles. Le premier objectif, c’est que 100% des enfants aient accès à l’éducation artistique et culturelle, contre moins de la moitié aujourd’hui. Nous soutiendrons par des appels à projets, dès la rentrée 2017, les initiatives locales d’initiation aux pratiques artistiques collectives (orchestre, chorale, théâtre, danse), de rencontres avec des œuvres ou des artistes, ou de visites de lieux culturels. Le Président de la République veillera personnellement à la mise en œuvre de cet objectif par les ministres de l’éducation nationale et de la culture.
Nous relancerons le projet européen par la culture. Je proposerai à mes collègues européens de réunir un sommet des chefs d’État et de Gouvernement consacré à la culture, avec des projets concrets comme le lancement d’un Erasmus de la culture.

Quel est selon vous le profil idéal de celle ou celui qui doit siéger rue de Valois ?

La fonction de ministre de la culture est une des plus difficiles de la République. Les Français y attendent une personnalité elle-même cultivée, respectée des gens de culture et les respectant. Un esprit ouvert, attaché à la promotion de la langue et de la culture françaises et à la défense de la diversité culturelle. Mais la rue de Valois est aussi une administration complexe supposant une personnalité capable de conduire des réformes ambitieuses. Enfin, il faut savoir tenir compte du rôle croissant des collectivités locales et des acteurs privés.

Allez-vous augmenter le budget de la culture, et si oui, pour quelles missions ?

L’effort public en faveur de la culture sera maintenu pendant le quinquennat. C’est un engagement fort, dans le contexte dégradé des finances publiques que nous connaissons. Cet engagement ira de pair avec une exigence accrue d’efficacité : toutes les politiques publiques en faveur de la culture seront évaluées, comme les autres politiques. Il faut changer de logiciel : les résultats d’une politique publique ne se mesurent pas à l’aune du niveau de dépense publique engagée mais aussi – et surtout - à celle des effets concrets sur ses destinataires.

Comment envisagez-vous le rapport entre le monde de l'économie numérique et la culture ou la communication ?

On aurait tort d’opposer systématiquement ces deux mondes. L’économie numérique est un outil de diffusion des œuvres créatives. Elle en a aussi révolutionné les modes de production : le numérique est à la fois source d’inspiration, matériau, et outil de communication pour les nouvelles générations d’artistes et de journalistes.
Cela ne veut pas dire pour autant qu’il faut ignorer les problèmes que l’irruption du numérique fait apparaître. C’est un outil de diffusion, mais encore faut-il savoir trouver ces œuvres, les comprendre, les décrypter, et avoir le goût de la culture. C’est la raison pour laquelle la priorité du quinquennat sera l’éducation artistique et culturelle pour tous les enfants depuis le plus jeune âge.
Nous devons aussi développer la conscience critique des plus jeunes face à l’abondance des fausses informations (« fake news ») : c’est tout l’enjeu de l’éducation aux médias.
Pour l’ensemble des acteurs culturels, le numérique a entraîné un profond bouleversement dans la chaîne de valeur. La valeur ajoutée s’est progressivement déplacée vers la diffusion numérique des contenus, au détriment des créateurs et des diffuseurs traditionnels. Pour préserver la diversité culturelle, il est nécessaire de veiller à ce que les créateurs et les producteurs reçoivent une juste rémunération.

 

"Je ne serai jamais de ceux qui considèrent que la culture est un bien marchand comme un autre"

Ne serait-il pas temps de fusionner les autorités administratives indépendantes, comme l'arcep, le csa, la hadopi ? Ou bien considérer le bien-fondé de la suppression de ces instances ?

La consommation de contenus audiovisuels en ligne et à la demande est en hausse constante. Les terminaux mobiles sont de plus en plus conçus pour visionner des vidéos. À l’heure de la convergence entre réseaux et contenus, ces évolutions posent la question des modes de régulation. Mais le sujet n’est pas tant celui des institutions, ARCEP ou CSA, que celui des règles qu’elles doivent appliquer. C’est la réflexion sur la l’efficacité de la régulation, que l’ARCEP et le CSA exercent selon deux angles très différents, qui doit être première, avant de poser, le cas échéant, la question des instances qui en sont en charge.

Allez-vous défendre l'exception culturelle ?

Je ne serai jamais de ceux qui considèrent que la culture est un bien marchand comme un autre. Cela fait naturellement de moi un défenseur de l’exception culturelle. La défense de la diversité culturelle est plus que jamais un enjeu pour les pays européens. Ce qui se joue actuellement, c’est notre capacité collective à peser sur l’avenir du monde.

Est-ce que le droit d'auteur est armé pour cette nouvelle ère ?

Le droit d’auteur est aujourd’hui menacé par la prolifération des sites pirates, qui rendent accessibles les œuvres sans le consentement de leurs auteurs et sans les rémunérer. Il l’est aussi par la vision défendue, en ce moment même, par certains États qui n’ont pas les mêmes conceptions que nous ou par des acteurs qui n’ont pas les mêmes intérêts. Pourtant, sans droit d’auteur il n’est pas de liberté de créer, et pas de création. Nous devons donc tout faire pour le préserver et l’adapter à la nouvelle ère numérique. Ce sera le sens de mon engagement au niveau européen comme au niveau national.

Utilisez-vous un service de Svod ? Doit-il contribuer à la création et comment ?

Les services de vidéo sur demande par abonnement ont connu un succès spectaculaire ces dernières années, même si les principaux contributeurs à la création restent les diffuseurs traditionnels, comme France Télévisions et Canal+. Le modèle français de financement de la création devra nécessairement s’adapter à l’évolution des usages et des technologies. Tous les diffuseurs de contenus audiovisuels et cinématographiques, quels que soient le support de diffusion et le lieu d’émission des programmes, devraient être soumis aux mêmes obligations en matière de diffusion comme de contribution au financement de la création.

 

"S’il n’y pas d’accord sur la rémunération minimale, le Gouvernement prendra ses responsabilités"

Êtes-vous favorable à un rapprochement de l'industrie de la musique et du CNC ? Ou bien faut-il créer un centre national de la musique, et dans ce cas, qui doit contribuer financièrement ?

Quelle serait la justification d’un tel rapprochement ? Je ne la vois pas.
Malgré son redressement récent, qui est encourageant, l’industrie de la musique a beaucoup souffert du piratage, qui a déstabilisé son modèle économique. L’usage illégal reste malheureusement encore trop répandu. Nous devons lutter sans relâche contre les sites pirates et poursuivre les efforts de pédagogie sur les usages légaux.
Il faut aussi reconnaître que les acteurs de la musique souffrent, encore aujourd’hui, de leurs divisions traditionnelles. Bâtir une « maison commune » qui serait un lieu de dialogue et de partage, comme cela a commencé à être esquissé, est donc une piste prometteuse.
Au rang de ces divisions figure d’ailleurs la question du partage de la valeur. L’accord en faveur d’un développement équitable de la musique en ligne, signé à Paris en octobre 2015, a montré la voie en posant le principe d’une rémunération minimale garantie pour les artistes, en échange de l’exploitation numérique de leurs œuvres. La loi création de 2016 a consacré ce principe. Je demanderai au ministre de la culture une attention particulière quant à sa mise en œuvre. S’il n’y pas d’accord sur la rémunération minimale, le Gouvernement prendra ses responsabilités.

Est-ce que le budget du CNC doit être sacralisé ?

La France est une référence en matière de soutien public au cinéma. Nous sommes un des seuls pays européens à continuer à exister au plan international en matière de cinéma. Mais l’érosion des ressources publicitaires et d’abonnement de la télévision, l’effondrement du marché du DVD, et le recul des investissements des chaînes payantes risquent de fragiliser ce modèle, à terme. Il faudra donc veiller à ce que le modèle du CNC s’adapte aux nouveaux usages, aux nouveaux formats et aux nouveaux comportements.

Allez-vous revoir les propositions concernant la liberté de panorama ?


L’expression « liberté de panorama » renvoie à une exception au droit d’auteur qui a été introduite, après de nombreux débats, par la loi pour une République numérique d’octobre 2016. Il s’agit de permettre, sans autorisation et de manière gratuite, les reproductions et les représentations d’éléments du patrimoine français comme les œuvres architecturales ou les sculptures. C’est une exception circonscrite au droit d’auteur, pour un usage non commercial (publication de selfies ou photos sur les réseaux sociaux, etc.). Je ne vois pas, à ce stade, de raison de remettre en cause cet équilibre.

 

"Il est donc essentiel de garantir la diversité des plateformes, mais aussi la diversité des opinions et de prévenir les risques d’instrumentalisation ou de diffusion de « fake news »"

Pensez-vous que le fait que Wikipedia ait évincé tout concurrent est une bonne chose pour la société ?

Je serai plus nuancé. Le succès que connaît Wikipédia n’a pas détruit la raison d’être de maisons comme Larousse ou Universalis. C’est un usage différent, qui est né des valeurs combinées du numérique et du modèle collaboratif. Wikipédia est le signe d’une soif de connaissances et d’une envie de les partager, avec un modèle construit de telle sorte que l’information publiée soit la plus neutre, la plus détaillée et la plus ouverte possible. Le caractère collaboratif permet en théorie la pluralité des opinions exprimées. Mais il ne faut pas être naïf. Il peut exister un monopole de la connaissance disponible : si vous n’avez qu’un ou deux contributeurs sur un sujet dit « sensible », le risque est plus grand. Il est donc essentiel de garantir la diversité des plateformes, mais aussi la diversité des opinions et de prévenir les risques d’instrumentalisation ou de diffusion de « fake news ».

Orange et Canal Plus doivent-ils se rapprocher ? Capitalistiquement ?

La question de la convergence entre opérateurs de télécoms et médias suscite de nombreuses interrogations, ravivées par la récente annonce de l'acquisition de Time Warner par AT&T aux États-Unis. Le paysage européen des médias comme celui des télécoms n'est pas le même qu'aux États-Unis et je me garderai bien de conclure que ce qui vaut là-bas est valable ici, et qu'un rapprochement entre Orange et Canal+ serait opportun. Si la question devait être posée, l’État se prononcera comme régulateur de la concurrence (via l’Autorité de la concurrence) et comme actionnaire minoritaire d’Orange. Et il ne saurait se désintéresser des conséquences d’un éventuel rapprochement sur le financement de la création.

L'État doit-il sortir du capital d'Orange ?

Orange n'est ni une entreprise du secteur nucléaire ou de la défense, ni une entreprise assurant un service public en monopole. Conformément à la doctrine de l'État actionnaire que j'ai souvent exposée lorsque j'étais ministre de l'Économie, la participation de l’État dans une entreprise comme Orange peut évoluer. Cependant, l'État joue chez Orange un rôle de stabilisation de l’actionnariat dans un contexte où le secteur connait des évolutions importantes. S'agissant d'une société cotée, je ne ferai pas d’autre commentaire.

SFR veut être un partenaire du cinéma. Quels sont selon vous les obligations que l'opérateur doit endosser ?

C’est une bonne nouvelle pour le cinéma. Et c’est conforme au principe même du financement de la création à la française. Tous ceux qui bénéficient de la diffusion d’œuvres de la création doivent contribuer à leur financement. Les obligations doivent être les mêmes pour tout le monde. C’est une question d’équité.

Êtes-vous favorable à une réforme des lois sur les seuils anti-concentration dans les médias ?

Le système actuel date des années 80. Aujourd’hui, le contexte a changé : le numérique a profondément bouleversé le paysage médiatique, l’offre est devenue pléthorique, l’apparition d’acteurs mondiaux a changé la donne pour les diffuseurs traditionnels. Il ne faut donc pas s’interdire de revoir une législation qui a vieilli, sans perdre de vue l’objectif de pluralisme de l’information.

 

"Promouvoir la neutralité de l’internet, c’est donc s’assurer qu'il demeure un espace de création et d’innovation"

Que signifie pour vous la neutralité du net ?

Si vous laissez se construire un internet dans lequel chaque acteur de la chaîne de valeur, du fournisseur de service à l'opérateur télécom, peut choisir quel contenu les utilisateurs verront en priorité ou consulteront dans de meilleurs conditions, vous vous trouvez face à un double problème : économique et démocratique. Économique car vous laisseriez se construire un internet fait par et pour les grands acteurs, au détriment des petits, des innovateurs, des créateurs. C’est l’antithèse de ce qui a fait l’internet. Démocratique, si les contenus qui sont présentés aux internautes devaient ne plus être traités sur un pied d’égalité, avec les risques que cela emporte sur le pluralisme et le débat public.
Promouvoir la neutralité de l’internet, c’est donc s’assurer qu'il demeure un espace de création et d’innovation. Nous nous sommes dotés de règles communes en Europe pour assurer le respect de cette neutralité. Plutôt que d’en rester à des débats de principes, mettons-les en œuvre et regardons si elles permettent d’éviter les abus. Si tel n’est pas le cas, travaillons à les compléter. Soyons également vigilants à ce qui se passe hors d’Europe et notamment aux États-Unis où les menaces actuelles sur la neutralité nous rappellent que rien n’est acquis.

Doit-on continuer d’investir dans les télécoms, ou dans les industries de la culture ?

Qui voudrait sérieusement cesser d’investir dans ces deux secteurs ?
Sans investissements dans les réseaux, pour apporter le très haut débit sur tout le territoire, nous nous priverions d’un des principaux leviers pour la modernisation et la compétitivité de nos entreprises ou le développement de nos start-ups. Sans ces réseaux, nous laisserions s’accroître une fracture inacceptable entre un internet des villes et un internet des champs. Les opérateurs télécoms investissent pour cela près de 8 milliards d’euros par an, mais souvent, sur le terrain, on a le sentiment que le compte n’y est pas. J’ai proposé d’achever la couverture en très haut débit de l’ensemble du territoire d’ici la fin du quinquennat, alors qu’aujourd’hui seul un français sur deux peut en bénéficier.
Quant à la culture, c’est un investissement d’avenir, je ne cesse de le dire. Le secteur contribue à hauteur de 57,8 Md€ au PIB. C’est plus de 3 %, soit l'équivalent du secteur de l’agriculture et des industries alimentaires. Les seules entreprises culturelles emploient près de 700 000 personnes. Pourtant, si le secteur culturel se caractérise par un tissu dense de PME et de TPE, l’émergence du numérique a stimulé le développement de l’entrepreneuriat, avec des entreprises qui peinent à survivre, faute de financements adaptés. Aussi ai-je proposé de créer un fonds d’investissement de 200 M€, qui sera géré par Bpifrance, et consacré à l’amorçage et au développement des entreprises innovantes du secteur des industries créatives et culturelles. Bpifrance devra s’appuyer sur l’expertise de l’IFCIC.

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Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef

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