Jochen Greve : « les plateformes mettent de plus en plus d’argent pour élargir leurs tuyaux et mettent de plus en plus de contenu à disposition, mais refusent de payer pour ces contenus »

Jochen GreveLe scénariste Jochen Greve est connu en Allemagne pour avoir écrit de nombreux épisodes de la série-culte Tatort, ainsi que pour le scénario du téléfilm Trickser. Jochen Greve, qui vit à Munich, est aussi l’un des artistes allemands les plus actifs dans la défense de la culture et des créateurs, d’abord en Allemagne, puis en Europe. Il va à Bruxelles plusieurs fois par an, pour y discuter des difficultés rencontrées par les créateurs européens dans l’environnement numérique d’aujourd’hui. Grâce à son travail de longue-haleine, il fait partie des quelques artistes qui ont rencontré Günther Oettinger, le commissaire européen en charge du numérique et de la révision de la directive droit d’auteur, à de multiples occasions. Il nous parle de son expérience et de ses espoirs.

ElectronLibre : Les créateurs prennent rarement position sur les thématiques industrielles ou politiques, souvent parce que leur travail créatif est très prenant. Pourquoi, et comment, avez-vous décidé de consacrer une partie de votre temps à expliquer aux politiciens et autres parties prenantes votre travail, et vos besoins, de créateur ?

Jochen Greve - Le gros problème des créateurs est qu’ils sont créateurs : par définition, ils aiment rester seuls dans leur atelier ou leur studio, et n’aiment pas faire de la politique ! Et pourtant, la politique et les politiciens ont beaucoup à voir avec notre travail, et bien souvent, ils ne sont pas très au courant de ce que nous faisons vraiment. J’ai pu constater cela à de nombreuses reprises en voyant le niveau de niaiserie de leurs questions au sujet de mon activité… Parfois ils ne se rendent même pas compte que j’invente toutes mes histoires à partir de rien ! C’est pour cela qu’il y a six ou sept ans, avec un groupe d’amis créateurs, nous avons décidé d’aller voir des politiciens et de leur expliquer. A ce moment là, la loi sur le droit d’auteur était en cours de révision en Allemagne et nous pensions que nous avions notre mot à dire. Après cela, j’ai été élu au conseil de la Guilde des Ecrivains en Allemagne. J’y suis resté pendant six ans. Pendant ces années, nous avons vu la montée, puis l’effondrement du Parti Pirate allemand. Les discussions avec eux nous ont pris beaucoup de temps et d’énergie. Puis ils ont presque disparu car ils n’avaient pas vraiment de programme en dehors d’autoriser le piratage… L’un dans l’autre, il est vrai que tout cela m’a pris beaucoup de temps que je n’ai pu consacrer à mon travail créatif… Et il faut dire que tout ce travail de lobbying est totalement gratuit, nous ne sommes pas rémunérés pour cela !

Mais vous ne vous êtes pas totalement arrêté pour autant : vous êtes toujours très actif dans votre défense des auteurs, aussi bien en Allemagne qu’à Bruxelles. Que faites-vous aujourd’hui ?

J’ai arrêté d’être au conseil de la Guilde : ces six ans m’ont pris beaucoup d’énergie et j’ai trouvé que le temps était venu de créer plus à nouveau ! J’ai vérifié il y a quelques semaines : pendant ces années, c’est, entre autres, pas moins de 16500 e-mails que j’ai du gérer, au sujet de la Guilde. Evidemment, je suis toujours membre, et je m’intéresse de près à leurs activités. Puis je n’ai pas complètement arrêté mes activités politiques ! Pendant les six ans où j’étais au Conseil de la Guilde, j’ai développé un réseau et des contacts très précieux, qu’il aurait été dommage de perdre, pour moi-même et pour les créateurs.

Je suis devenu l’un des soutiens actifs de la Société des Auteurs de l’Audiovisuel à Bruxelles, parce qu’il est devenu de plus en plus évident que l’encadrement de notre travail était en train d’être lentement transféré des Etats membres vers les institutions européennes. C’est pour cela que je suis content de venir assister la SAA dans leur travail. La SAA a débuté il y a cinq ans, et je suis devenu l’un de leurs soutiens il y a deux ans. Je dois dire que même si tout cela prend un temps que je ne peux en conséquence consacrer à mes activités artistiques, et qui n’est pas rémunéré, j’aime le faire. C’est nécessaire, et cela a un côté plutôt agréable. Surtout, je peux voir les résultats de mon action politique. En particulier en Allemagne, l’opinion publique et politique au sujet des créateurs a vraiment évolué dans un bon sens au cours des dernières années. C’est génial ! Si c’était seulement ennuyeux, il faut dire que je ne pourrais pas le faire.

Vous êtes l’un des quelques artistes qui ont rencontré Günther Oettinger plusieurs fois depuis son arrivée au poste de Commissaire en charge du numérique en novembre 2014. Que pensez-vous de ces rencontres, et de sa manière de gérer ses dossiers ?

Je l’ai rencontré trois fois. D’abord, en décembre 2014 à Bruxelles, puis à Berlin en février, où il est venu sur mon invitation pour rencontrer des auteurs? Je l’ai aussi rencontré la semaine dernière à Bruxelles, pour lui présenter le livre blanc de la SAA sur le droit d’auteur et la rémunération des créateurs. Il est possible que les gens qui ne parlent pas allemand pensent qu’il peut être cassant. Peut-être l’est-il quand il parle en anglais, je ne sais pas… Mais en allemand, il apparait comme une personne à la fois claire et polie. Il est « vraiment allemand », dans le bon sens du terme. C’est le genre d’homme politique qui identifie un problème à résoudre, et tente d’y trouver une solution, d’une manière pratique, après avoir réfléchi, et après avoir rencontré les parties prenantes. Il n’est pas, comme certains ont pu le dire « de mauvaise humeur » face à la création. Il a admis tout de suite, dès décembre, qu’il ne s’y connaissait pas beaucoup en matière de droit d’auteur, et qu’il voulait toute l’information nécessaire, et parler avec tous les groupes intéressés avant de prendre la moindre décision.

"Le droit d’auteur est une « coquille », et cette coquille doit être remplie"

Cela ressemble à sa manière de procéder quand il était commissaire en charge de l’énergie et qu'il a eu à résoudre des dossiers délicats concernant le gaz ukrainien…

Oui c’est bien possible. Puis il dit des choses et il les fait. Par exemple, quand je l’ai rencontré en décembre, je l’ai invité à venir au Berlinale Film Festival en février. Il a accepté tout de suite, et est venu ! C’était très bien; il a rencontré des scénaristes, des musiciens, et des sociétés de gestion, à l’Académie des Arts de Berlin. Nous avons parlé de rémunération des auteurs, de droit d’auteur et de terriorialité. Günther Oettinger a dit dès ce moment là qu’il lui semblait qu’il fallait trouver quelques points de droit des contrats à inclure dans le droit européen. Il a estimé que peut-être, le droit d’auteur était une « coquille », et que cette coquille devait être remplie, notamment avec des obligations contractuelles, et qu’un nouvel équilibre devait être trouvé entre diffuseurs, producteurs et auteurs, et aussi entre le monde la la création et les utilisateurs. Ma compréhension est qu’il serait vraiment constructif de permettre aux utilisateurs, de facebook par exemple, d’y publier du contenu protégé par le droit d’auteur sans devoir subir le poids de l’illégalité et tout en rémunérant les auteurs. Cela pourrait passer par exemple par des paiements faits par Facebook aux sociétés de gestion.

Cela pourrait être fait de la même manière que ce qui a été fait dans les années 60 avec les fabricants et utilisateurs de photocopieuses. Les sociétés de gestion ont été mises en place pour gérer cela, et pourrait gérer ces nouveaux droits, venant de nouvelles technologies. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation où les plateformes mettent de plus en plus d’argent pour élargir leurs tuyaux et mettre de plus en plus de contenu à disposition, mais refusent de payer pour ces contenus, ou si peu ! Ainsi de plus en plus de contenu peut être vu grâce à leurs « chaînes » - car avouons-le, leurs plateformes ne sont pas bien différentes de chaîne de TV - mais nous n’en avons presque aucun revenu. Ce n’est pas juste et doit être résolu. J’espère que Günther Oettinger comprend qu’il s’agit là d’un véritable problème et y travaille.

"S’il y avait un titre et des licences pan-européennes, je devrais transférer mes droits en amont pour tout l’Europe"

Qu’en est-il de la territorialité ? La Commission Européenne semble être convaincue que la territorialité du droit d’auteur, et des licences, est vraiment une chose négative …

Nous avons parlé de ce sujet avec Günther Oettinger. Je ne sais pas ce qu’il décidera, mais je sais qu’il nous a écoutés attentivement quand nous lui avons expliqué que pour nous auteurs, la territorialité n’est pas un problème, et que c’est même l’inverse. Nous lui avons expliqué qu’un titre de propriété intellectuelle européen, et des licences pan-européenne obligatoires, seraient un gros problème. Par exemple, maintenant, quand j’écris pour Tatort, je suis rémunéré en amont en échange de mes droits seulement pour les pays germanophones. Si, après la diffusion dans ces pays, le film est diffusé en France disons, alors je reçois un pourcentage du nouveau contrat de diffusion. Ce n’est pas rien. S’il y avait un titre et des licences pan-européennes, je devrais transférer mes droits en amont pour tout l’Europe. Comme le producteur ne pourrait savoir en amont où le film serait vendu, à part pour le diffuseur d’origine, il ne prendrait pas le risque de me payer plus que pour le contrat pour les pays de langue allemande que je signe aujourd’hui… Ce n’est pas agréable, mais c’est compréhensible.

En outre, une licence pan-européenne serait un énorme problème pour les petits pays. L’Autriche, par exemple, a dit que cela pourrait détruire leur système de financement, qui est fragile. Pour eux, il serait difficile de trouver des partenaires qui paient en amont pour une distribution européenne, cela couterait trop cher, et de nombreux projets ne verraient tout simplement pas le jour à cause de cela. J’espère que Günther Oettinger prendra la mesure du fait que les auteurs doivent être pris en compte. Politiquement, c’est un conservateur, mais il comprend aussi que dans un système capitaliste, les consommateurs, ou les travailleurs, doivent avoir des droits. Pour les auteurs, c’est pareil : j’ai besoin d’armes pour pouvoir négocier. Le droit des contrats devra être pris en compte, de manière à être utilisé en notre faveur, je crois que Günther Oettinger en est conscient.

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Rédigé par Isabelle Szczepanski

Angel investor. Journaliste. Belge parisienne.

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