La France a d’incroyables talents (mais peine à les aider)

Mardi soir, une remise de prix à de jeunes innovateurs par le MIT Technology Review a été l’occasion de faire le point sur le numérique, la recherche et l’entreprenariat en France, avec Gilles Babinet, Tariq Krim et la ministre Geneviève Fioraso.

Pour la première fois ce mardi, le prix MIT Technology Review pour les innovateurs de moins de 35 ans récompensait dix lauréats français, au cours d’une cérémonie pendant laquelle ils étaient invités à présenter leurs idées dans le domaine des nouvelles technologies, de la santé, de l’humanitaire ou encore de l’énergie ou des télécoms. Cela fait pourtant 12 ans que le prix «  TR35 » a été créé au sein du très prestigieux Massachusetts Institute of Technology (ou MIT pour les intimes), et que des éditions locales se sont développées en Amérique latine, en Inde, en Espagne, en Asie du Sud-Est, en Italie ou en Allemagne. D’ailleurs le magazine Technology Review, qui a environ 5 millions de lecteurs en ligne chaque mois et des éditions dans 64 langues ne fait que commencer à envisager son lancement en français dans les mois prochains. La France aurait-elle un train de retard ?

La France retardataire ?

Avant de passer aux présentations des 10 petits génies qui seront récompensés, deux acteurs majeurs du numérique en France ont été invités à dresser un état des lieux et à ouvrir les perspectives de ce domaine. Premier à passer, Gilles Babinet, introduit par le terme un peu fourre-tout de « serial entrepreneur », mais qui a aussi présidé la première mouture du Conseil national du numérique puis été nommé par Fleur Pellerin en juin 2012 en tant que « Digital Champion » auprès de Nelly Kroes, la commissaire européenne chargée du Numérique. C’est à ce titre et au sein du think tank de l’Institut Montaigne qu’il a publié en février une étude en forme de manifeste « Pour un ‘New Deal’ numérique ».

Saluant au passage l’ouverture annoncée hier par Xavier Niel d’une école baptisée 42 comme étant « un moment véritablement remarquable », Babinet a ensuite déroulé les chiffres, plus alarmants les uns que les autres sur le numérique en France. Ainsi, la France, 5ème puissance économique mondiale, n’est qu’au 20ème rang du point de vue du numérique. On n’y trouve que 4 000 business angels, contre 265 000 aux Etats-Unis. 71 pôles de compétitivité ont été ouverts mais seuls 11 d’entre eux sont dédiés au numérique, et ceux-là récoltent environ 100 millions d’euros de subsides de l’Etat, moins que le prorata. En termes de e-gouvernement, la France se classe 6ème. 1,4% du budget de l’Etat seulement est consacré à ce domaine, contre 2% en moyenne dans l’OCDE. Et last but not least, l’hexagone se classe 22ème dans l’évaluation de l’éducation faite par l’OCDE, « un score indigne d’un pays comme la France ». Pour l’ancien président du CNNum, il est donc urgent de moderniser la fonction publique, notamment pour exploiter le marché des données publiques, qu’il estime à quelque 27 millions d’euros, mais aussi pour accélérer la mise en place du Dossier Médical Personnalisé, qui permettrait d’économiser environ 500 millions d’euros selon lui. Il juge par ailleurs essentiel de faire évoluer l’éducation par et pour le numérique et de dégager des financements sous peine de sombrer dans une « économie semi récessioniste ».

Plus succinct, Tariq Krim, fondateur de Netvibes entre autres, se contentera de se lamenter en voyant « les gens les plus smart » choisir de « faire des applis, du behavioral targetting ou du spam » et de souhaiter « une réinvention de l’industrie, une innovation frugale » reposant moins sur les matières premières rares et les énergies fossiles. Et de conclure « aujourd’hui il faut devenir numérique ou disparaître ».

L’innovation « made in France »

Pourtant, lorsque l’on entend les présentations des 10 lauréats (sans E, puisqu’il n’y avait que des hommes, un gros effort dans la parité reste à faire comme le notera la minsitre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, Geneviève Fioraso), on ne peut s’empêcher de constater que les Français sont capables d’innovations formidables. D’Abdennour Abbas, qui souhaite développer le diagnostic à domicile pour l’étendre au VIH ou au cancer grâce à des anticorps artificiels peu coûteux et à des biocapteurs placés sur le papier, à Pierre-Emmanuel Grange (à gauche sur la photo) créateur de la start up microDON, qui permet par exemple d’arrondir la somme de ses courses hebdomadaires, la différence étant versée à des associations, en passant par Simon Benmarraze qui a imaginé des panneaux solaires plus efficaces et moins chers, on ne peut pas dire que le talent manque.

C’est aussi vrai à propos de David Fattal (à droite sur la photo), qui s’est d’ailleurs vu décerner le prix de l’innovateur de l’année, et pour cause. Au sein du Lab de Hewlett Packard où il travaille, les chercheurs sont autorisés (et même encouragés) à consacrer 20% de leur temps à des projets personnels n’ayant pas nécessairement de lien direct avec les activités du groupe. Et c’est comme ça que le jeune homme de 33 ans est parvenu aux prémices d’un système qui permettra de visualiser des images en 3D sans lunettes sur des terminaux mobiles. Grâce à un « contrôle absolu de la direction dans laquelle on projette les images » avec des nano disques, il sera donc un jour possible de voir un véritable hologramme. Il espère qu’un prototype « plus fini » sera disponible dans les 2 ou 3 années à venir, avec des applications imaginables dans le domaine du divertissement, bien sûr (notamment le jeu vidéo) mais aussi de l’entreprise, pour la visualisation de charts ou de réseaux, de maquettes d’architectes ou de configuration de molécules en 3D. Dans le futur, si un système de captation d’image correspondant voit le jour, il imagine même des possibilités de téléprésence et donc de chirurgies à distance ou encore de réparations, par exemple sur des objets situés dans l’espace.

Parmi les 10 lauréats, deux travaillent aux Etats-Unis, et d’autres y sont passés, même si la France est à l’honneur, avec les universités de Strasbourg et Grenoble et de nombreuses jeunes entreprises innovantes (JEI). Consciente des lacunes du pays en matière d’innovation, la ministre Geneviève Fioraso a profité de son passage à cette remise des prix pour présenter le projet de loi qu’elle portera devant le Parlement à partir du 13 mai prochain. Il prévoit notamment d’inscrire le transfert dans les missions de service public, mettant ainsi fin, au moins en théorie, à la guéguerre entre la recherche académique et la recherche industrielle, la première étant supposément noble au contraire de la seconde. Le transfert, c’est la collaboration entre ces deux univers qui se croient souvent incompatibles, c’est l’interdisciplinarité aussi, et la formation en entreprenariat pour l’ensemble des formations universitaires, qu’il s’agisse de sciences humaines et sociales (dites sciences molles) ou de sciences « dures » (chimie, biologie, etc). Le projet de loi prévoit par ailleurs une plus grande ouverture à l’international, avec des cours dispensés en anglais, comme c’est déjà le cas en Allemagne (et évidemment dans les pays anglo-saxons), des changements pédagogiques liés au numérique et une démocratisation de l’accès à l’enseignement supérieur, dont elle estime qu’elle permettra de faire travailler ensemble des classes sociales plus hétérogènes.

La révolution numérique de l’innovation, si longtemps à la traîne en France semble bien se mettre en branle, mais il faudra du temps avant que le pays ne comble le retard presque abyssal qu’il a sur certains de ses voisins européens. D’ailleurs, l’un des points noirs, le financement des start ups et de l’innovation, n’a toujours pas été véritablement réglé, en dépit des modestes efforts de Fleur Pellerin en la matière.

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Rédigé par Diane Saint Réquier

Journaliste presse écrite, web, radio. Passionnée de politique, de culture et de nouvelles technologies.

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