Le mobile : disruption en vue pour les médias

A peine commencent-ils à maîtriser le web, à y concevoir un ou plusieurs business modèles, à perfectionner leurs sites et à débrider leur imagination que les médias traditionnels voient arriver un nouveau défi : l’approche, menaçante, de l’ère du tout mobile.

Après avoir pris de plein fouet le tsunami du web, les médias  voient avec appréhension se lever une nouvelle vague, celle du mobile, qui devrait les contraindre, une fois de plus, à repenser leurs contenus, leurs technologies et leurs métiers.

A La Cantine à Paris, lundi matin, une table ronde était consacrée au futur des médias sur mobiles, un sujet d’autant plus d’actualité que l’équipement en smartphone et tablette devient endémique en France. En effet, selon une récente étude Deloitte, 41% des Français possèdent déjà un smartphone et 15% une tablette numérique. Comme le note avec amusement l’animatrice du débat, Alice Antheaume,  directrice adjointe de l’Ecole de journalisme Sciences Po, il y a aujourd’hui dans le monde plus de smartphones que de brosses à dents. Et avec une expansion très rapide prévue pour les prochaines années, le pourcentage du trafic mobile devrait aussi exploser, puisqu’il ne représente que 5% à l’heure actuelle selon ComScore.

Darwinisme forcé

De nombreux médias ont déjà emprunté le virage mobile par la petite porte pourrait-on dire, en se contentant dans un premier temps de sortir une application dédiée sur iPhone, puis, éventuellement sur Android. Quelques-uns se sont même lancés dans les applications spécialement conçues pour les tablettes, mais il s’agit plus, à quelques exceptions près, de dupliquer le contenu du site web que de repenser le média en fonction du support. Mais cette méthode est déjà celle qui, au début des années 2000, a coûté si cher aux radios ou journaux réticents à appliquer les bonnes vieilles règles du Darwinisme : s’adapter ou s’éteindre.

Plusieurs questions fondamentales ont donc été posées lundi matin aux panelistes présents, issus des médias ou du secteur des applications : comment consomme-t-on l’information sur mobile en France ? quelle stratégie éditoriale peut-on imaginer en fonction de ces usages ? comment penser l’organisation des équipes – peut-on créer des rédactions mobiles comme il existe aujourd’hui des rédactions web ?

Disparité des usages

Pour ce qui est des usages, on constate une grande disparité entre les différents médias. Olivier Friesse, responsable technique au sein de la direction des nouveaux médias à Radio France, estime par exemple que la radio a un intérêt tout particulier dans le mobile, en ce sens qu’il devient un relai de diffusion pour une génération qui n’a jamais possédé de transistor ou d’appareil dédié à la seule radio. Ceci dit, les horaires de consommation restent sensiblement les même pour les flux direct, qui constituent la majeur partie de l’utilisation mobile : un pic à 7 heures du matin, un rebond à midi puis un « sursaut » aux alentours de 18 heures. Au Monde, Edouard Andrieu, responsable nouveaux écrans, explique que l’utilisation des alertes a fondamentalement changé la fréquentation de l’application mobile, remplaçant les pics précédemment observés par un « plateau de 7 heures à minuit ». Pour Rue 89, Yann Guégan, rédacteur en chef adjoint, explique que « la courbe est inversée par rapport au web, avec un pic tôt le matin puis un autre tard le soir, on nous lit au lit, c’est d’ailleurs pour ça qu’on avait très tôt implémenté le blocage de l’orientation de l’écran. »

Quant aux contenus consultés, Baptiste Bénezet, CEO d’Applidium, tient à rappeler que le temps moyen de consultation sur smartphone est de l’ordre d’une minute, rendant très attractives les alertes push, au détriment des contenus plus longs. Sur les tablettes, en revanche, on préfèrera les articles enrichis, avec du son, de la vidéo et un texte plus fouillé. Un constat que ne partage pas Edouard Andrieu, qui rappelle que le nombre de pages vues sur mobile a dépassé celui du site web du Monde, et qui estime que les gens consultent leurs smartphones lorsqu’ils sont dans des « temps morts » et ont donc du temps à consacrer à la lecture d’articles entiers. Pour Yann Guégan, il faut différencier l’information du matin, le « need » (que s’est-il passé depuis hier, les gros titres et faits marquants) de celle du soir, le « want » , plus magazine.

Du côté des consommateurs, enfin, Alice Antheaume rappelle que Médiamétrie a trouvé un public mobile généralement plus jeune, plus urbain et plus CSP+ que sur les supports traditionnels ou sur le web.

Vers des pure players mobiles ?

Mais alors, côté contenu, où sont les spécificités des applications mobiles ? Le Monde « y réfléchit » affirme Edouard Andrieu, et pour cause, il est à la tête de la division « Nouveaux écrans » qui réunit pour l’instant six personnes. Chez Rue 89, on admet que la production est quasiment la même entre le site et les applications mobiles, en dehors de quelques ajustements techniques (diminution du nombre de liens pour améliorer la lisibilité, suppression des contenus trop lourds, etc). D’ailleurs Yann Guégan, évoquant le parallèle entre la situation d’aujourd’hui et celle du début du siècle par rapport au web, se lance « il y a de la place pour un pure player mobile ».

Applidium, qui a présidé à la conception de l’application France TV info souligne de son côté les spécificités de celle-ci, qui reprend le paradigme de Twitter en proposant un fil d’information ante chronologique, une technologie « très live ». Avec 25% de la consommation sur mobile, chez Radio France on conserve pour l’instant les émissions dans leur format d’origine explique Olivier Friesse, pour ne pas tomber dans « la segmentation coûte que coûte, même si on extrait les chroniques les plus emblématiques pour en faire un contenu à part. » En revanche, Radio France, qui est en pleine refonte de ses sites et applications, segmentera différemment, avec une application pour le direct, et des applications dédiées à chaque chaîne, recentrées autour de la thématique forte qui la caractérise. Au Monde, on s’est cassé les dents sur une application spéciale sports qui s’est avérée très compliquée à faire vivre, et la question de l’articulation entre l’application principale et d’éventuelles applications spécialisées se pose. Baptiste Bénezet estime pour sa part qu’il est stratégiquement plus intéressant de mettre en avant la marque à travers une application unique dans un premier temps, afin de se distinguer dans les rayonnements géants des magasins d’applis.

Journalistes mobiles et guerre des plateformes

Concernant la formation et l’équipement spécifique des journalistes pour le travail par et pour le mobile, les disparités se font encore sentir. Alice Antheaume évoque l’exemple de la BBC, qui a développé une application à destination de ses journalistes sur le terrain, leur permettant de poster directement dans le back office une photo, un titre, une légende et un chapô, qui sont ensuite immédiatement exploitables par le desk. Si France TV Info n’en est pas (encore ?) là, Baptiste Bénezt précise qu’une fonctionnalité leur permet tout de même, via l’application publique, de poster des contributions dans le back office. Au Monde, on a fourni des iPhone et des formations aux journalistes  en amont de la présidentielle, mais les contenus ainsi produits ont été assez rares, cela étant, « on est en train de tester quelque chose pour envoyer des contenus par email directement dans le CMS ».

Tout au long des discussions, la guéguerre des plateformes fait rage, ici avec une critique à l’égard d’Apple (plus lent à répondre pour la validation des applications) ou là une saillie contre Android (plus ouvert, mais qui présente un parc très hétéroclite tant du point de vue des tailles d’écrans que des versions de l’OS). Mais quand vient l’heure des questions, Denis Verloes, responsable des projets Web et Mobiles chez Tv5monde et mordu de mobile s’interroge : quid des sites mobiles et du responsive design ? Une question pertinente comme l’a montré l’adhésion annoncée aujourd’hui du Guardian à ce fameux responsive design. Ni une ni deux, Rue 89 dégaine : un site mobile est en cours d’élaboration, ce qui présente le double avantage d’une plus grande maîtrise de l’éditeur sur le contenu, et d’un coût réduit par rapport à des applications dont on comprend à demi mots qu’elles peuvent coûter, s’il s’agit de créations originales, entre 30 000 et 50 000 euros. L’argument pécuniaire est pleinement repris par Olivier Friesse : pour Radio France, le développement d’applications pour 3 OS a coûté environ 500 000 euros, tandis que la solution de type framework désormais choisie revient entre 30 000 et 35 000 euros. Et pas question pour Le Monde d’être en reste, puisqu’un « gros travail sur le site mobile » serait en cours, mais, amende Edouard Andrieu, ce n’est « pas facile d’être responsive et performant ».

On sent dans les discussions qu’on est à l’aube d’une nouvelle ère pour les médias, avec peut-être bientôt des rédactions dédiées aux supports mobiles, qui créeront un contenu différent, et , qui sait, de vrais pure player mobiles, même si on entend encore l’écho du flop retentissant qu’a fait le Daily pour tablettes de Murdoch…

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Rédigé par Diane Saint Réquier

Journaliste presse écrite, web, radio. Passionnée de politique, de culture et de nouvelles technologies.

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