Libération, la nausée du capital

libéLibération a voté une motion demandant le départ des deux dirigeants du journal. Etat des lieux.

La situation de Libération empire, si cela était encore économiquement possible... Le journal est dans le rouge, les ventes sont au plus bas - l'année 2014 pourrait commencer sur une chute de 20% comparé à janvier 2013, sans un rebond incroyable des ventes kiosques -, et les salariés viennent de voter à une écrasante majorité (89,9%, sur un total de 216 votes, un record pour ce journal pourtant très souvent secoué par ce genre d'initiatives) une motion qui demande rien moins que le départ de la direction ! La motion stipule très clairement "Les salariés de Libération réunis en assemblée générale, ce mardi 26 novembre 2013, réclament le départ des deux co-présidents du directoire de Libération afin de rendre possible la mise en place d'un vrai projet de développement de cette entreprise et d'un plan d'économie légal et crédible."

Le message est limpide. Nicolas Demorand et Philippe Nicolas sont priés de prendre leurs cliques et leurs claques et de partir... Les raisons du ras le bol des équipes du journal ne manquent pas. Depuis plusieurs mois Libération vit en effet au gré des propositions plus ou moins "farlefues" du tandem. Un coup c'est la LibéBox, une autre fois, l'idée lumineuse d'installer un restaurant sur la terrasse - magnifique vue imprenable sur les toits de Paris - du journal... Un tropisme "restauration" qui ne cesse d'intriguer les salariés par ailleurs. Pourquoi de telles propositions ? Que certains en interne ne veulent pas commenter, pour éviter d'en arriver trop vite à un vocabulaire peu adapté. Le mystère demeure !

Restauration

Pour y voir un peu plus clair, il faut rappeler que le vrai blocage est en fait du côté des actionnaires. Aucun ne veut remettre de l'argent dans le journal, et parmi les trois principaux, le pôle constitué par deux actionnaires italiens, Ersel et Mercurio, veut se débarrasser de ses parts. Il reste ainsi pour mener la barque, Edouard de Rothschild et Bruno Ledoux. Ces deux partenaires possèdent 26,64 % chacun du capital du journal. L'histoire de Bruno Ledoux illustre certainement assez bien les manoeuvres qui se jouent en coulisses. Celui qui est également propriétaire de l'immeuble dans lequel est logé le journal, avait dans un premier temps apporté de l'argent au compte courant de Libération, avant de demander en début d'année la transformation de cette dette en capital. Une manoeuvre qui se comprend mieux, si l'on sait qu'en homme d'affaires avisé, il s'est bien vite aperçu qu'il ne reverrait jamais son argent... Libération doit par exemple encore plus de 4 millions d'euros à Publicis, etc.

Bruno Ledoux a ainsi plusieurs solutions pour limiter la casse : valoriser son actif pour attirer d'autres investisseurs, et dans ce sens l'annonce de la création d'un restaurant n'est pas totalement absurde, ou alors trouver un repreneur pour le capital de l'entreprise. Cette dernière solution est de loin la plus improbable. Car, le nouvel arrivant devrait non seulement payer les actionnaires actuels, et il ne s'agit pas de petites sommes - l'hériter Rothschild a investi 15 millions d'euros -, mais aussi assumer le plan de départs et enfin investir pour relancer le produit ou ses nouvelles déclinaisons. Plusieurs dizaines de millions d'euros sont nécessaires, et aux dernières nouvelles, il n'y a pas de candidats assez riches ou fous pour tenter l'aventure. Il y eut bien Matthieu Pigasse, mais il ne voulait pas mettre un euro pour payer les actionnaires.

Exaspération

Dans ces conditions, la situation entre les salariés et la direction est bloquée. La motion indique ensuite que la direction doit présenter un "plan légal". Aussi surprenant que cela puisse paraître, la direction, qui n'a toujours pas fait de proposition officielles, mais évoque des pistes de réflexion, serait disposée à réduire de 10% la masse salariale du journal, mais sans avoir les finances pour régler les clauses de départ ! Voilà qui est bien incroyable pour un journal de gauche qui affiche son engagement pour les lois sociales ou les acquis sociaux, de mettre à la porte sans payer les indemnités de ceux qui refuseraient la rigueur salariale... C'est évidemment inacceptable pour les collaborateurs du journal.

La direction ne s'y prendrait pas autrement pour mettre le feu aux poudres et pousser les salariés du journal dans un conflit ou l'exaspération n'est plus très loin. Cerise sur le gâteau, les actionnaires n'ont pas manqué de remettre un peu d'huile sur le feu en renouvelant leur confiance au directoire du journal, et Nicolas Demorand a déclaré qu'il ne voulait pas démissionner.

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Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef