« Musique en ligne : le temps des mutations s’accélère » par Marc Thonon et Jérôme Roger

JEROME_ROGER_CF020739_couleur_small-®JMLUBRANONous publions la tribune de Marc Thonon et Jérôme Roger, respectivement président et directeur général de la SPPF. 

Le temps s’accélère pour l’industrie musicale. La mutation technologique et économique dans laquelle nous sommes engagés depuis bientôt quinze ans commence à dessiner des lignes de force. Le « streaming » tend à devenir un modèle dominant en terme d’usages. Il devient un élément déterminant du « Core business » des producteurs de phonogrammes. En revanche, le téléchargement à l’acte marque le pas voire essuie un recul. Cette arrivée à maturité prématurée s’explique t-elle par la fin de la reconstitution des fonds de catalogue sous forme digitale ou bien par la concurrence du stream ? Il est encore trop tôt pour le dire. Réjouissons-nous de l’embellie relative des ventes de CD en 2013 mais ne nous berçons pas d’illusions. Au cours du premier trimestre 2014, les ventes physiques ont de nouveau essuyé un recul. Derrière ce premier constat se cache un autre : la mondialisation croissante du marché de la musique numérique, la concentration des services et des détenteurs de catalogues musicaux entre quelques mains. La bataille du Net a été largement gagnée par des acteurs issus du monde de l’informatique (Apple / iTunes), les moteurs de recherches / sites communautaires (Google / Youtube) mais aussi par les  « Pure Players »  du net (Deezer, Spotify).

La course à la taille critique à laquelle se livrent respectivement services en ligne et producteurs de contenu porte en germe des risques de marginalisation des producteurs indépendants. Côté production, le processus de concentration entamé en 2000 (souvenons-nous de l’échec de la fusion entre WARNER et EMI), s’est achevé l’an dernier avec la coexistence de trois multinationales du disque et de l’édition musicale. La fenêtre de tir dont ont bénéficié les Labels indépendants entre 2005 et 2012 s’est refermée. La concurrence est redevenue extrêmement sévère dans la signature d’artistes et l’accès au marché (Air Play Radio, TV, magasins etc.)

Les années 2014-2015 risquent de constituer la période la plus difficile pour l’industrie musicale depuis le début de la crise du CD. Mais, comme nous venons de l’indiquer, nous ne sommes pas tous égaux face à cette situation. Pour la plupart des Labels Indépendants, le financement de la production – développement devient de plus en plus difficile à assurer car, nous devons aussi composer avec une autre tendance lourde. Les carrières d’artistes de la musique deviennent de plus en plus fragiles. L’effet zapping du public ne joue pas que dans la télévision. Tel artiste qui avait pu vendre 400 000 albums en 2004 n’en vend plus aujourd’hui que 30 000 exemplaires. Nous pourrions citer de nombreux cas d’artistes français dont les ventes d’albums se sont effondrées au cours des dix dernières années et ce indépendamment de la crise du disque. Le succès est devenu un élément très volatile ! Et ce facteur rend plus que jamais compliquée l’équation économique d’un projet musical. C’est particulièrement vrai pour les nouveaux talents que les Labels indépendants représentent très largement.

Face à ces éléments défavorables et à ces incertitudes, les producteurs de phonogrammes se sont largement engagés dans un processus de diversification de leurs activités. A leurs activités historiques de production, ils avaient déjà depuis longtemps ajoutées celles de l’Edition. Ils se sont tournés récemment vers le spectacle vivant, la production d’images et un certain nombre d’activités dérivées destinés à promouvoir l’image de leurs artistes.

S’il ne faut pas tout attendre de l’Etat, l’absence de considération et de vision d’ensemble de la part du Ministère de la Culture face aux difficultés traversées par les Labels Indépendants est mal ressentie par notre secteur. Pire encore, lorsque le Ministère de la Culture intervient c’est bien souvent pour commettre des erreurs d’analyse et fixer de mauvais cadres. Le débat sur le partage de la valeur a conduit à une stigmatisation des producteurs. Nous avons été accusés de ne pas rémunérer suffisamment les artistes principaux pour les exploitations en ligne. Alors que nous avons démontré qu’il n’en était rien, les conclusions de la mission PHELINE restent à charge contre les producteurs. Ensuite, la volonté d’étendre la licence légale au Webcasting est symptomatique d’un débat mal posé. Ce n’est pas l’enjeu économique qui est en cause (quelques centaines de milliers d’Euros perçus collectivement par les deux SPRD de producteurs). Alors que la recréation de valeur autour de la musique enregistrée devrait faire l’objet d’une union sacrée au sein de la filière musicale, et que nous devrions nous battre autour de nos droits exclusifs qui sont fondamentaux, certains s’acharnent à vouloir multiplier les régimes de licence légale. C’est la création d’un grand marché de la musique numérique et non la recherche de revenus de substitution qui nous permettront de sortir par le haut de douze ans de crise.

De la même façon, il n’y a pas de diversité musicale sans pluralisme des acteurs. Ce n’est pas cinq ou dix PME dont nous avons besoin au service des artistes mais plusieurs dizaines dont il faudrait favoriser la création, l’émergence ou la pérennité. A cet égard, la mise en place d’une politique ambitieuse et volontariste devrait constituer un objectif majeur pour le Ministère de la Culture. Mais, cela suppose de s’intéresser réellement à ceux qui se situent dans l’économie du risque et qui sont les vrais créateurs de richesse.

La filière musicale constitue la deuxième industrie culturelle, selon le premier Panorama des Industries culturelles et créatives, publié en Novembre dernier avec le concours d’Ernst&Young. A ce titre, elle mérite une attention et une considération qui font encore cruellement défaut de la part des Pouvoirs Publics.

Comme nous croyons à la légitimité du rôle de producteur de phonogrammes et au rôle essentiel que joue les Labels Indépendants dans la découverte d’artistes et l’émergence de nouveaux courants musicaux, nous continuerons inlassablement à défendre notre métier et à nous battre pour l’instauration d’une politique ambitieuse en faveur de la filière musicale.

Produire c’est s’engager. Produire c’est prendre des risques… au risque de se tromper…

Produire est un acte bien plus noble que ne le pensent nos détracteurs.

Il y a désormais urgence ce que d’autres que nous le comprennent.

Jerome  Roger

Marc Thonon

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2 commentaires sur cet article

  1. Anthony dit :

    On a simplement manqué le virage de la licence globale il y a 10 ans. Voilà la seule solution pour recréer un marché digne de ce nom, elle était sous nos yeux. Mais en France, le conservatisme est de rigueur. Cette proposition a été rejetée en bloc et on en paye le prix aujourd’hui. Le Ministère n’y peut rien. Pour qu’il existe un marché, il faut qu’il y ait des vendeurs d’un coté et des acheteurs de l’autre. La musique ne se vend plus, elle se consomme gratuitement. Et ce ne sont pas les revenus générés par Spotify ou Deezer qui vont y changer grand chose.

  2. Ping : Chers partenaires producteurs, par Jean-Jacques Milteau | ElectronLibreElectronLibre

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