Wikileaks : la fuite en avant de l’information
Le site Wikileaks en révélant des pièces confidentielles de l’armée américaine en Afghanistan a franchi le Rubicon de l’information sur l’Internet. La polémique est à la hauteur de l’enjeu : le nouveau journalisme dans une société où le virtuel se confond avec exigence de transparence.
Quel attelage ! Trois hérauts de la vieille presse, alliés à la nouvelle coqueluche de l’information 2.0, pour sortir l’un des plus fâcheux scoops du moment. Depuis dimanche, grâce au New York Times, au Guardian et au Spiegel, le site Wikileaks est cité par toute la presse internationale. Tandis que certains se sont plongés doctement dans l’écumage des 92 000 documents sur la guerre en Afghanistan révélés par les quatre lascars cités ci-dessus, d’autres préfèrent s’interroger sur les implications de ce fabuleux coup médiatique. Révélateur d’un nouvel âge du journalisme et d’une société de la transparence ou simple évolution à l’ère du 2.0 de vieilles techniques, peut-être tombées un peu en deshérence ? Nouveau paradigme de l’information ou validation du modèle existant ? Revue de points de vue.
D’un nouveau paradigme de l’information
Jay Rosen, professeur de journalisme à NYU, envisage Wikileaks comme le premier media d’information affranchi de la dépendance d’un Etat ("first stateless news organisation"). Selon lui, le coeur du projet du projet de Wikileaks consiste à "publier des informations indépendamment de l’intérêt national". Protection des sources bonjour !
Ici, point de documents remis à un journaliste travaillant pour une publication avec une adresse physique, susceptible d’être pris dans les mailles de la justice. Chez Wikileaks, les serveurs peuvent prendre le relais l’un de l’autre à travers une multitude de pays, comme un jeu de domino virtuel. En cela, il y a bien un nouveau paradigme de l’information : affranchie de toute peur d’Etat, elle est libérée par la grâce d’Internet !
Selon Jay Rosen, ce nouveau paradigme de l’information tend, toutefois, à ne pas marcher : "nous avons tendance à penser que de grandes révélations signifient de grandes réactions (...) Le modèle sur lequel repose le journalisme d’investigation veut que des révélations explosives mènent à un tollé public, les élites reçoivent le message et réforment le système (...). Mais si le scoop est trop important et fracasse trop d’illusions, l’exact opposé se produit". Autrement dit, si ce qui est révélé est impossible à corriger ou menace de détruire l’institution chargée de le faire, rien de bougera.
De même, avant même de détruire ses réformateurs, une abondance d’informations peut "fracasser" ceux qui sont censés la relayer. C’est l’hypothèse avancée par Paul Larrouturou et Gilles Bruno sur l’Observatoire des Medias : si la France est restée à l’écart de ce "scoop collectif", c’est peut-être l’absence de compétences - un journal comme Le Monde, se doit, à l’ère du data journalisme, d’avoir des programmeurs les d’aider ses journalistes à traiter et digérer cette information si le quotidien du soir veut rester dans la course de l’information planétaire.
Des vieilles pratiques.
Néanmoins, par la quantité d’informations présentées, Wikileaks a imposé l’urgence et l’importance de l’information. Le site a ainsi réussi à dicter un tempo à des représentants d’un ancien monde médiatique. Un rôle qui évoque celui de Mediapart dans la révélation de l’affaire Woerth-Bettancourt - devenu salutaire feuilleton de l’été de l’ensemble de la presse - ou, à plus modeste échelle, celui du présent support, ElectronLibre, dans le limogeage du patron de Deezer il y a quelque mois (abondamment retweeté quand un confidentiel de La Tribune était resté superbement ignoré), causant même un revirement interne.
"Mais l’épisode était aussi une affirmation du journalisme traditionnel. Wikileaks aurait pu déposer les données sur son site pour que tout lemonde les voie, mais a choisi à la place d’impliquer des publications grand public qui ont exploré, annoté et donné du sens à tout cela" estime David Carr, sur le blog Media Decoder du New York Times (http://mediadecoder.blogs.nytimes.c...). Menacé de se noyer dans les données, Wikileaks avait besoin de quelqu’un qui puisse raconter une histoire, préciser et contextualiser ces révélations. Ainsi chacun a pu défendre son agenda personnel ou ses sensbilités : pour Wikileaks, ce sont les victimes civiles, pour le New York Times les liens entre talibans et services secrets pakistanais, pour le Guardian cela validait l’illégitimité de cette guerre.
Dans Libération, le chercheur Thibaut Thomas indiquait mercredi : "loin de constituer une victoire des nouvelles formes de journalisme, cette fuite de document réaffirme au contraire la pertinence du journalisme d’investigation plus classique". "Nous assistons à la défaite du modèle de la ’sagesse des foules’ : même ses défenseurs passent la main aux professionnels lorsqu’ils veulent un travail le moins critiquable possible. Wikileaks s’est réduit tout seul à n’être qu’un banal outil du journalisme le plus classique".
De la transparence
Un nouvel outil qui libère toutefois l’information avec une ampleur jamais vue, qui facilite la tâche du journaliste, et rend visible des sujets auprès de la société - à défaut d’avoir la capacité à la changer. Est-ce le signe d’une société qui veut davantage se regarder en face, assoiffée de vérité et de transparence ? "Il y a plus de fuites parce que le coût de fuites a baissé", notamment grâce à la technologie, répond Jonathan Zittrai, professuer de droit et d’informatique à Harvarad, sur le site du Wall Street Journal.
Autre facteur : l’information est devenue plus nombreuse à la faveur de capacités de mémorisation plus importantes. Que cela se traduise par plus de transparence et une meilleure visibilité de l’action de gouvernements et d’institutions visées par ces fuites reste à démontrer, indique le scientifique. "Mais peut-être que l’écart va se réduire entre comment une certaine organisation pourra se représenter et comment elle agit réellement", note Jonathan Zittrai... A moins que ces institutions deviennent plus habiles à camoufler leurs agissements.
