20 ans, Hadopi ne laisserait personne dire que c’est le plus bel âge de la vie

 La Hadopi est un véritable phénomène de société. Un marqueur fort qui traduit les approches divergentes que les internautes entretiennent avec la culture, le divertissement et la technologie. La haute autorité publie aujourd'hui une étude sur l'appréhension des publics jeunes vis à vis justement des biens culturels en ligne.

"Je vais vous dire trois métamorphoses de l'esprit : comment l'esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant", Ainsi parlait Zarathoustra. C'est également valable pour le droit d'auteur sur le Net : sans qu'on en ait besoin pour confirmer la validité de cette métaphore toute nietzschéenne, la Hadopi a publié aujourd'hui une étude "qualitative" sur les comportements des "digital natives" concernant les biens culturels en ligne.

Saluons l'arrivée de cette initiative pour ce qu'elle est : le début d'une démarche d'apprentissage et de connaissance des organismes publics concernant les usages sur le Net. Hadopi met ainsi à bas les éléments partiaux apportés par un camp ou un autre sur ce terrain, ô combien glissant et visqueux à force d'a priori idéologiques... A coup sûr, la mission Lescure viendra mettre fin à la Hadopi telle qu'on la connait - n'est ce pas l'agenda secret qu'elle poursuit, car il faudra à la bonne heure masquer un maigre bilan présumé. Néanmoins la voie est ouverte avec cette étude, et il convient de s'en réjouir pour la clarté du débat et l'action future de la force publique sur le Net. Une tâche pour laquelle les collèges de sommités n'ont jamais été très efficaces, et le conseil national du numérique n'y fait pas exception.

Les Misérables, comédie musicale anglaise

Voilà pour la politique, place à l'étude de la Hadopi sobrement intitulée "Perceptions et pratiques de consommation des « Digital Natives » en matière de biens culturels dématérialisés". Histoire de bien situer la problématique, l'étude prévient : "les « Digital Natives » considèrent les biens qu’ils consomment au quotidien en dématérialisé (notamment musique, films et séries) davantage comme du divertissement que comme des biens culturels (culture = sérieux, apprentissage pour eux)". La victoire est sans appel pour l'industrie du divertissement, l'"entertainment" comme l'on dit, celle-là même qui finira par supplanter les livres par des films et des films par des jeux vidéos. A son paroxysme, le livre disparait et Les Misérables n'est plus connu autrement par la multitude que comme une comédie musicale anglaise à grand succès.

Vivendi, Disney, Fox tiennent leur graal, ils ont définitivement fait basculer dans leur jardin les histoires et leurs auteurs. Pis, cette notion n'a rien de consistant pour un studio, lieu de la toute puissance du producteur, où l'auteur n'est qu'un parmi des milliers à bucher sur la "bible" d'une série ou d'un énième "sequel" ! Bref, cette phrase en préambule de l'étude Hadopi est lourde de signification, elle en termine avec l'exception culturelle, elle est le signe du brouillage mercantile, et l'annonce d'un retour en arrière bien plus compliqué que prévu.

Nouvelle balance

"De fait, avec les biens culturels dématérialisés, les atouts fonctionnels (rapidité d’accès, partout et à tout moment) prennent le pas sur les atouts émotionnels (prééminents chez les biens physiques où l’on s’attache à l’objet) " ajoute dans la suite l'étude, qui rappelons le ne porte pas directement sur Hadopi. C'est le même sillon qui est ici approfondi. L'exception culturelle se heurte à la technologie ; révélant la confrontation entre inspiration et innovation, par laquelle l'oeuvre est systématiquement rapportée à sa dimension de chose (à échanger, à consommer, à connaitre, à posséder). Sans trop de difficulté alors il est facile de peser avec nouvelle balance ainsi tarée, les débats entre les ayants-droit et les tenants d'un Internet du "libre échange" qui s'appliquerait aussi aux biens culturels. Les divergences sur la copie privée, le P2P, les DRM, etc., tous se résument dans ce glissement de perception, qui place soit l'innovation, soit l'inspiration comment référents absolus : deux soleils, deux visions - à noter que ce raisonnement sert aussi de grille de lecture pour le régime de l'intermittent, qui est considéré dans un cas ou dans l'autre soit comme un simple ouvrier de l'industrie du spectacle soit comme une créature mi-homme mi-divine en commerce avec les muses.

Cependant, ces deux étoiles scintillent en alternance selon les âges. Voilà, la première conclusion de cette étude : "L’analyse fait apparaître des différences de perceptions à l’égard de la consommation de biens culturels dématérialisés selon la tranche d’âge". En voici donc la distribution des rôles :

  • " Les 15-18 ans se montrent globalement les plus concernés par le droit d’auteur, avec un sentiment de culpabilité qui émerge concernant leurs pratiques illicites => Une jeune génération qui tire profit des enseignements de ses aînés : discours préventif des parents ? Des enseignants ? Des médias ?
  •  Les 19-21 ans ont les attitudes les plus décomplexées à l’égard de leurs pratiques illicites et se montrent peu respectueux du principe de droit d’auteur, notamment s’agissant des biens dématérialisés => Une consommation ‘Kleenex’ marquée : une posture qui peut être d’ordre générationnel ou bien transitoire ?
  • Les 22-24 ans montrent des attitudes partagées, qui tirent pour certains du côté des 15-18 ans et pour d’autres des 19-21 ans. => Une diversité d’attitudes allant de l’indifférence au cas de conscience, selon le degré de sensibilisation aux droits des artistes et dispositions légales".
Décomplexé

Voici les trois métamorphoses complètement définies et clairement identifiables. Entre 15 à 18 ans, ils font visiblement du mieux qu'ils peuvent pour assumer ce fardeau qu'est le droit d'auteur. Hadopi y est pour certainement un peu dans cette découverte d'un "respect" qu'il faut assumer, et qui compte tenu du passif de leurs ainés se mêle de culpabilité dans la vie de tous les jours. Cette notion a été au centre des discussions dans les forums, à la télévision et dernièrement aussi l'école. La tentation est grande de "s'en foutre", ou mieux de se draper d'une tête de mort pour revendiquer son indépendance, mais cela viendra plus tard. En attendant, à cet âge on n'est pas autonome, et encore bien contraint d'assumer la carcan scolaire comme familial. Là précisément où Hadopi frappe, puisque la contravention créée par la loi s'applique au détenteur de l'abonnement.

Heureusement, l'âge aidant, de l'indépendance vient le lion descendant du chameau qui déchire à belles dents ce qu'il a tant cherché à préserver. "Décomplexé" ! Voilà le principe de toute action sur le Net, quand le regard de l'autorité est un rival, un surmoi encombrant, bref un ennemi à braver pour se sentir "vivant". Il en faut alors de l'immaturité, lorsque ces pratiques de téléchargement ou de consommation illicites sont nourries par une affection personnelle qui désigne à la vindicte ceux - les artistes riches et opulents - qui ont conquis cette indépendance... Comment en effet interpréter autrement cette assertion "une cible intransigeante avec les artistes, peu respectueuse : « Ils sont pétés de tunes. » (19-21)". Volons les riches ! A 20 ans, quoi de plus naturel.

L'entertainment a gagné

Paradoxalement, les ayants-droit peuvent être optimistes. Ces 19-21 sont de futurs consommateurs "licites" de biens culturels. Une fois le complexe de la "décomplexion" passé... Car, il faudra bien un jour ou l'autre se faire sa propre opinion. Oubliés les serments de l'éducation, comme les transports des intrépides pour se forger un rapport singulier à la vie et la réalité. Ce sera le temps de la troisième métamorphose.

Il serait absurde de nier que cette phase n'a pas déjà commencé. La réalité du marché de la musique comme de la video est celle d'une mécanique implacable par laquelle la répartition de la valeur ne cesse de se redistribuer. L'entertainment a gagné, c'était le préambule et il en est aussi l'épilogue. Les utopies sont enterrées avec la montée en puissance des modèles licites, qui ont très largement pris le dessus - les jeunes de 20 ans ne président pas aux destinées d'Internet et ne les ont jamais menées. Ils ont crié plus fort que les autres, tout simplement.

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Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef