ALO UI CER HADOPI

La Hadopi publiait en fin de semaine dernière les résultats de sa dernière étude sur la consommation de biens culturels licites ou illicites en France. Si le piratage semble connaître une baisse, la gratuité reste reine, et différents modèles et problématiques en fonction des contenus apparaissent en filigrane.

Bonne nouvelle pour les ayants-droit, la proportion d’internautes déclarant consommer des contenus culturels dématérialisés de manière exclusivement licite est en hausse, puisqu’elle passe de 50% de l’ensemble des internautes (étude de décembre 2011) à 52% sur l’étude menée du 28 septembre au 11 octobre 2012 par l’Ifop et le panel SSI pour la Hadopi. Si l’on se recentre sur les seuls internautes consommateurs, ce taux monte même à 78% (contre 71% en décembre 2011). Logiquement, le pourcentage de personnes déclarant consommer des biens culturels de manière illicite (soit exclusivement, soit de manière combinée) est à la baisse, avec 15% des internautes (contre 20% en 2011) et 22% des consommateurs (contre 29% en 2011). Un constat globalement positif auquel certains reprochent toutefois de se baser sur le déclaratif, avec tous les biais que cela suppose, notamment lorsqu’il est question d’admettre que l’on a enfreint la loi.

 

Chronologie et diversité

Mais tous les secteurs ne sont pas égaux face au piratage, puisque les films et séries télévisées connaissent une augmentation de la consommation exclusivement illicite (respectivement 8% et 9% des internautes ayant consommé au moins un bien culturel les 12 derniers mois). Si l’on ajoute à cela une consommation combinée licite/illicite qui continue de grimper pour les films, à 25% et qui reste stable pour les séries à 18%, on constate que l’audiovisuel au sens large est plutôt mal en point sur Internet, à condition cependant d'accorder un certain crédit à ceux qui professe l'idée selon laquelle le piratage représente bel et bien un "manque à gagner"...

De plus, si ces biens font partie des plus consommés (32% des internautes disent avoir consommé  au moins un film au cours de l’année écoulée, et 31% une série, et 15% en consomment une fois par semaine au moins) ils sont aussi parmi ceux pour lesquels la gratuité est la règle. Ainsi la consommation de séries est à 88% gratuite avec seulement 6% d’internautes déclarant payer, et pour les films, ce sont 82% des internautes qui favorisent le gratuit contre 10% pour le payant. Le film s’en sort donc un peu mieux, si l’on fait abstraction des pourcentages déclarés par les internautes qui consomment du contenu illicite, puisqu’eux sont 86% à préférer le gratuit et seulement 7% prêts à payer.

De quoi sont victimes ces biens audiovisuels ? Pour le savoir, il faut se pencher sur les freins à la consommation licite les plus souvent évoqués par les internautes qui admettent consommer du contenu pirate. Le prix à l’unité ou à l’abonnement est la raison la plus fréquemment citée, et ce quel que soit le type de bien culturel, et les films et séries ne font pas exception, puisque ce facteur est invoqué par respectivement 69% et 68% des sondés !

Sur ce point, on peut espérer que la multiplication des offres prévues en 2013 fasse jouer la concurrence et donc mécaniquement baisser les prix. Néanmoins il est frappant de constater que pour ces biens audiovisuels, d’autres éléments dits de « choix » sont également prépondérants, puisqu’ils sont cités par 40% des pirates pour les films et même 42% pour les séries. Dans le détail, l’offre légale « trop limitée », la difficulté à trouver une œuvre particulière, ainsi que l’accès quasi inexistant aux nouveautés sont autant de frein à la consommation de biens légaux. Une pierre supplémentaire dans le jardin des caciques de la profession qui affirment depuis longtemps que l'offre est suffisante... On apprenait il y a quelques jours le raccourcissement du délai entre l’exploitation d’un film et sa sortie en VOD. Les pontes du cinéma avaient-ils enfin compris le problème gigantesque de la chronologie des médias ? Rien n’est moins sûr, puisque le délai passe de 36 mois à…22, ce qui reste une éternité aux yeux des internautes cinévores. Et s'il est vrai que ces derniers n'ont pas forcément une vision exacte des raisons d'être de certaines fenêtres d'exploitation des oeuvres, l'appel du public devrait tout au moins être enfin pris en compte. D’autre part, l’accès à des œuvres rares ou obscures, par exemple celles qui n'ont pas diffusé en France, reste extrêmement difficile, et les internautes friands de cinémas de genres se replient donc sur l’offre illégale. Faute de mieux !

Musique : le bout du tunnel

Alors que la musique a été la première à souffrir du piratage en ligne, à l’époque où télécharger un film prenait plusieurs jours (voire quelques semaines) et où Napster généralisait le Peer-To-Peer, il semblerait que ce secteur, qui « fête » les 10 ans de sa crise, entraperçoive aujourd’hui le bout du tunnel. En effet, 80% des internautes qui consomment de la musique dématérialisée disent le faire de manière exclusivement licite, 16% de manière licite et illicite (ce qui reste assez haut par rapport aux logiciels, aux jeux vidéo et aux livres) et seulement 4% de manière illicite. Avec 20% de consommation illicite au total, la musique est désormais loin derrière les films, les séries et même les logiciels.

Pour expliquer ce résultat plutôt satisfaisant, il faut bien sûr voir la montée ces dernières années des sites d’accès en modèle freemium comme Deezer et Spotify qui permettent de satisfaire les 87% d’internautes favorisant la gratuité, tout en proposant des services destinés aux 7% de ceux qui sont prêts à payer pour de la musique. Et, comme les clips font partie de cette catégorie musique, on peut bien sûr évoquer le modèle Youtube (qui serait d’ailleurs sur le point de mettre la main sur 10% de Vevo), entièrement financé par la publicité. Pour ce qui est de la musique payante, iTunes reste pour l’instant le numéro 1 inégalé, même si Amazon entend bien talonner la boutique d’Apple avec son nouveau site.

Globalement, on peut dire que la musique est en train de réussir sa transition numérique, puisque les sites licites se sont multipliés, avec des offres et des modèles très diversifiés. D’autre part, la profondeur des catalogues est un point de satisfaction, et il est donc rare que l’on ne parvienne pas à trouver un titre, aussi spécifique soi- il. Toutes les conditions semblent donc réunies pour continuer de faire reculer la consommation illicite de musique. Pour ceux qui persistent dans le piratage, le prix est la raison la plus souvent citée (par 76% d’entre eux), tandis que les critères de « choix » sont invoqués par 30% des pirates qui jugent encore l’offre trop limitée ou l’accès à certains titres trop compliqué. Mais, et c’est là une particularité de la musique, ils sont 48% à évoquer les critères d’habitude comme frein à la consommation licite (contre 35 ou 38% pour les autres catégories de biens culturels), avec en premier lieu cette question « pourquoi payer ce que je peux avoir gratuitement » (38% se la posent) - voilà qui donnera forcément un argument de plus à ceux qui entendent renforcer l'arsenal anti piratage, et notamment au sein d'Hadopi. Et ce questionnement en entraîne un autre : ceux qui ont connu l’âge d’or du piratage de musique resteront-ils finalement les derniers des Mohicans à bouder une offre légale qui s’est pourtant énormément étoffée ?

Pour la Hadopi, il est intéressant de constater que le versant « amélioration de l’offre légale » de sa mission est largement encouragé et entériné par ces résultats. Petit bémol toutefois sur la lisibilité de cette offre, puisque l’étude montre que les consommateurs de biens culturels licites donnent aussi les noms de sites pouvant proposer des contenus illicites... Autre preuve de ce manque de lisibilité : Si 87% des internautes nomment des sites légaux, ils ne sont que 37% à parler de sites labélisés (et même dans ce domaine, la musique tire son épingle du jeu avec 43% des sondés citant un ou des sites labélisés). Il est donc essentiel d’apporter une meilleure visibilité aux labels, dont le « PuR » de la Hadopi, qui ambitionne de devenir un portail unique d’accès aux biens culturels dématérialisés.

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Rédigé par Diane Saint Réquier

Journaliste presse écrite, web, radio. Passionnée de politique, de culture et de nouvelles technologies.