David El Sayegh, directeur général du SNEP «Nous prenons l’engagement de produire en français !»

Le marché n’a pas encore achevé sa mutation vers le numérique. En volume la musique dématérialisée atteint 50% de parts de marché, mais 30% en valeur. (Entretien publié dans Musique Info du 14 novembre.)

Electron Libre : Quelles sont les tendances sur le marché pour les neuf premiers mois de l’année 2012 ?

- David El Sayegh : Deux tendances se confirment avec une chute des ventes sur le «physique» et une progression sur la musique dématérialisée. Les courbes se croisent certains mois, les plus calmes, la baisse du physique est alors compensée par le «numérique», en août ou juillet, c’est le cas. Cependant, cela ne se fait pas sans une perte de valeur pour les labels. Un téléchargement d’album est vendu 9,99 euros, un album CD est à 14 euros. De fait en volume de ventes le numérique représente plus de 50% mais seulement 30% de la valeur.

Il existe des raisons de se réjouir en ce début d’année. La France est le deuxième pays du streaming - payant comme financé par la publicité - derrière la Suède. La part de marché de ce genre de services s’établit à 39% en France, alors qu’elle est de 90% en Suède. Ajoutons qu’en Suède le marché global progresse de plus de 30% cette année, et que le numérique compte pour 60%. Dans les autres pays comme le Royaume-Uni, la part du streaming est de 15%, seulement 12% aux Etats-Unis, et enfin 11% en Allemagne. Cela tend à montrer, et même si cela mérite confirmation, qu’en France et en Suède, l’implantation de champions du streaming légal s’accordent avec des protections élevées aux droits des créateurs.

EL : Est-ce que l’on assiste pas aussi à une sorte de chauvinisme des consommateurs, qui entendent surtout parler des acteurs locaux ? 

- DES : Dès le départ, Deezer a signé avec les majors. La structuration du marché français est telle que l’on ne peut pas réussir en ne présentant qu’un répertoire international. Le consommateur français est attaché aux chansons de sa culture. Il est peu plausible que la part du répertoire suédois soit aussi importante sur le marché indigène. Il est certain que pour réussir Spotify a su répondre aux demandes du public suédois.

EL : Etes-vous favorable à la demande évoquée par la ministre Aurélie Filippetti d’étendre le pouvoir de l’Hadopi au streaming ou au téléchargement direct ?

- DES : Certainement. Il y a deux types de piraterie, l’une industrielle et l’autre disons artisanale, entre les internautes. Il faut une réponse aux deux. Il y a une piraterie industrielle aussi sur le streaming, elle concerne surtout l’audiovisuel, pour être clair. Evidemment, les professionnels du piratage ne sont pas localisés en France. Pour agir efficacement contre le téléchargement direct il existe un moyen sûr : le déréférencement.  Google France a été condamné sur ce point. La France est le premier pays à avoir réussi cette prouesse, à l’instigation du SNEP. Nous avons démontré la faisabilité juridique, mais c’est un travail de longue haleine.

Sans changer la directive hadopi, on peut tout à fait demander que l’autorité fasse conjointement avec les ayant droit un déréférencement en masse des liens illicites.

EL : Les ayant droit sont équipés pour agir contre cette forme de piratage ?

- DES : On l’est pour protéger nos contenus, bien sûr. Il faut que l’action soit massive, car ces liens se démultiplient  même après des notifications de retrait. Mais, il existe déjà des moyens d’agir de façon efficace. Cela peut être aussi en faisant pression sur les régies publicitaires. On peut également agir sur des services comme Paypal. C’est toujours du déréférencement, mais au sens large du terme. Et il n’y a pas d’atteinte à la communication privée, notre action se concentre sur ces liens illicites. Quand Google incitait à la piraterie avec «Google suggest», on incitait les gens malgré eux vers le piratage... Le moteur de recherche n’est absolument pas neutre dans cette affaire, la justice l’a reconnu.

EL : Les politiques sont-ils prêts à vous suivre ?

- DES : On en a parlé à Pierre Lescure, qui a été intéressé. comme avec la rue de Valois, mais tous attendent les préconisations de la mission avant de faire quoi que ce soit, ce qui est logique. Néanmoins, c’est une vraie question qu’il faudra aborder rapidement. J’ai entendu la préoccupation de la ministre de lutter contre la contrefaçon commerciale. Ce déréférencement est une bonne manière d’y arriver.

EL : Le CNM abandonné, puis déterré, comprenez vous la politique du gouvernement ?

- DES : La seule chose concrète pour l’instant, c’est le crédit d’impôt qui a été voté dans le projet de loi de finance 2013. Le reste relève des déclarations d’intentions. On jugera aux actes. L’amendement sur le crédit d’impôt pose trois problèmes : l’augmentation du plafond est très résiduel. Il y avait un plafond de 1,1 m€ qui était difficile à atteindre pour les labels, et dans sa nouvelle formulation, ce plafond a été abaissé à 800 000 euros. La cote est mal taillée. En second, Le SNEP était favorable au fait que les indépendants bénéficient d’un taux plus élevé que les majors. Si les majors connaissent une passe difficile, pour eux elle est très difficile.

Ce qui est inadmissible c’est d’avoir maintenu le système discriminatoire de la décote qui s’applique uniquement aux majors ! Enfin, troisième problème, la francophonie. Il est important que le crédit d’impôt serve à promouvoir des albums d’expression francophone. Nous prenons l’engagement de produire en français !

EL : Et concernant le Centre national de la musique ?

- DES : Nous espérons bien sûr qu’il y aura un dispositif de soutien, quel que soit son nom. Ce que je retiens du rapport de la Cour des comptes sur la taxe distributeur (qui devait abonder le CNM avant le retrait de ce dernier par la ministre, ndlr): les sommes payées par les opérateurs de télécom seront décorrelées de la partie audiovisuelle. Rien ne justifie que le produit de la taxe soit uniquement destiné au soutien de la production audiovisuelle via le CNC. Un opérateur a déposé une plainte devant la cour européenne de justice en contestant son montant. Faire entrer la musique renforcerait sa légitimité au regard de son ancrage comme de son rendement. Le besoin pour l’industrie locale de disposer d’un fonds solide, car il s’agit d’une économie de l’offre, est tout à fait justifié. Il serait très dommage que le marché redémarre sans une production locale riche et diversifiée.

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Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef