Emmanuelle Guilbart «Il faut arrêter avec l’idée de la case musique»

Nous publions dans son intégralité l'entretien d'Emmanuelle Guilbart accordée à Musique Info. La directrice de France 4 et directrice générale déléguée aux programmes de France Télévisions, y aborde les relations avec la filière musique, et notamment le décalage qui existe sur les émissions consacrées à la musique. Pour Emmanuelle Guilbart, il y a des formats qui n'ont tout simplement plus leur place sur le petit écran.

EL : La musique a de fortes demandes en matière d’exposition à la télévision. Pourtant, les émissions qui y sont consacrées sont en diminution constante, d’où vient cette incompréhension ?
- Emmanuelle Guilbart : Prenons l’exemple du cinéma tout d’abord pour illustrer l’évolution des formats à la télévision. Quand on parle de cinéma à la télévision, on est en terrain connu. Un film s’inscrit dans un contexte d’obligations vertueuses, et cela même si les conditions évoluent et que les audiences évoluent aussi. Le cinéma «marche moins bien» sur les grosses chaînes hertziennes mais l’offre a été réorientée vers la TNT. Si on en vient à la musique, il y a une absence de type de programmes de référence. La variété avait sa place, quand il y avait peu de chaînes. Et la nostalgie ne change rien à l’affaire, ces programmes ont moins de place dans le paysage audiovisuel. Le genre a beaucoup vieilli. Dernièrement autour de Charles Aznavour ou Céline Dion nous avons montré des émissions événementielles, avec de bons résultats d’audience, mais sur un public assez âgé.

EL : Quels sont ces formats qui réconcilieraient la musique et la télévision ?
- EG : Il y a le concours de talent, avec des émissions comme Star Academy, bien sûr, qui a réinventé le télé crochet, ce sont des mécanismes audiovisuelles sur lesquels viennent se coller la musique. Et on ne peut pas affirmer que la diversité s'y exprime totalement... Une piste est sans doute d’ injecter de la musique dans certaines émissions. Sur «C'est a vous» ou l’émission de Taddeï, il y a des pastilles musicales avec du «live». Ça fonctionne bien, les jingles sont aussi un champ d’expérience pour la musique. C'est une autre initiative, et il faudra de plus en plus raisonner comme ça. Il faut arrêter avec l'idée de la case musique. Plus il y a de chaînes, plus la concurrence s'intensifie. On doit être sur des formats naturellement attractifs.
Par ailleurs, les attentes de l'industrie de la musique sont disparates et ne prennent pas toujours en compte la réalité de la télévision. Il faut être réaliste sur ce qui est possible ou pas. Il y a aussi des freins du côté des labels, par exemple l'accès aux gros artistes sur de petites chaînes reste très compliqué. Le mieux est alors d'aller voir l'artiste finalement, pour l'atteindre.

EL : Comment jugez-vous la présence de la musique à la télévision ?
- EG : A part France Télévisions et plus marginalement le groupe M6 qui a encore quelques obligations, c’est le néant sur les autres chaines. Il y a des raisons conjoncturelles à cela. Le clip n'est plus un programme de télévision, il n'exige plus la télévision car il est d’abord offert sur le net. A France Télévisions, il y a trois émissions consacrées à la musique : Planète musique mag, un magazine sur France 2 le samedi matin, sur France 4 on donne une place à l'actualité musicale et au live avec «Monte le son», c'est notre formule pour soutenir la filière musicale. C'est un 26 minutes qui génére des audiences moyennes entre 100 000 et 150 000 auditeurs. Mettre des émissions de ce genre en prime ça n'a aucun sens. Enfin, France ô diffuse «Le Ring», une émission d'actualité et de coups de cœur sur la musique.
Et dans un genre très différent il y a «Chabada» sur France 3 et bien sûr, «Taratata». Toujours sur France 4, nous essayons d'être en direct notamment sur les Francos, comme à Bourges. Nous sommes également partenaire du festival des Inrocks, du grand prix Sacem, pour profiter de l'événement avec un spécial le 5 janvier. Sur France 4, c'est 400 heures de concerts diffusés par an et sur France 0. En terme d'initiatives et de diversité il n’y a pas d'équivalent dans le paysage audiovisuel français. Nous lançons aussi des formats divertissements basé sur la musique avec "Qui chante le plus juste" : un concours, mais sans jury ni château, c’est un ordinateur qui détectera qui chante le plus juste, c'est un format ITV à l’origine. Nous soutenons une trentaine d'artistes par an sur France 4. Cela va plus loin qu'une simple promo. On les invite à nos émissions : Lou Doillon, C2C, Breakbot, etc. Des coups de cœur.

EL : La Sacem a proposé lors de son audition devant la mission Lescure d’introduire des obligations sur toutes les chaînes. Vous êtes d’accord ?
- EG : C'est irréaliste. Ce n’est pas en rajoutant des obligations qu'on arrivera à développer harmonieusement la musique à la télévision, car c’est un domaine ultra évolutif. Dans le live par exemple, on travaille sur une plateforme Internet qui devrait être lancée en 2013. On est en plein arbitrage budgétaire, je ne peux pas être plus précise, mais il est sûr qu’on ne peut pas parler musique à la télévision sans Internet, aujourd'hui.

EL : La filière musicale donne l’impression de n’être jamais entendue. Est ce vrai ?
- EG : Tout le monde veut être consulté, tout le monde veut être directeur des programmes. On échange bien sur, on a des retours de la filière. On a pris en compte des remarques, on écoute, mais les chaînes font ce qu'elles jugent in fine. C’est trop simple de l'autre côté de la barrière de dire, il faut faire ci et ça et ne pas oublier notre pubic.

EL : Quelles sont vos contraintes budgétaires ?
- EG : Il n’y a pas de budget spécifique attribué à la musique. Cependant, les économies demandées à France Télévisions ne représentent pas une menace effective et spécifique sur ce genre. Il y a 200 m€ d'économies à trouver, la musique reste importante pour FTV. Il est impossible de dire si telle ou telle émission va être supprimée. On reste vigilant pour que la musique soit bien traitée, en restant très volontariste sur la musique, comme on l'a voulu. Si on était des chaînes privées on mettrait des séries américaines à la place.

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Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef

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