Philippe Lemoine préconise de vendre les start-up françaises aux géants du CAC40

banksyLe rapport de Philippe Lemoine sur "la transformation numérique de l'économie française" a été transmis au gouvernement vendredi : se référant aux concepts trop souvent fourre-tout tels que le "crowdsourcing" ou encore l'"open", il parle peu de ce qui conditionne la transformation qu'il préconise : le financement du numérique. Pire encore, il semble considérer les entreprises du numérique, bâties grâce à une prise de risque considérable, comme un gibier intéressant pour les entreprises du CAC 40. De constitution de grands groupes du numérique français, il ne serait donc point question.

L'on ne pourra pas dire que Philippe Lemoine se laisse aller au déclinisme ambient : il émet pas moins de 180 propositions "pour une transformation numérique rapide, globale et durable de notre économie". Il y a cependant un pas énorme entre un optimisme ambitieux de bon aloi et le fait d'affirmer de but en blanc, comme il ose le faire, que désormais "la croissance quantitative d’hier pilotée dans l’optique de création de valeur pour l’actionnaire se substitue une croissance-transformation, à la recherche de modèles de valeur partagée". Il franchit là la barrière de l'optimisme pour pénétrer dans un monde qui paraitrait imaginaire, entre autres, à Thomas Piketty... Partant de ce postulat, il semble mettre en sourdine le fait que l'entreprise numérique, comme toute autre entreprise, a besoin de capitaux pour se développer. Ces capitaux, l'État français n'est pas en mesure de lui apporter, et le privé ne lui apporte à l'heure actuelle que chichement, mais ils sont néanmoins nécessaires. Esquivant cette question centrale, le rapport envoie l'État et l'entrepreneur du numérique vers des pistes dont certaines seront intéressantes, certes, mais seulement le jour où la question du financement a été résolue avec volonté et pugnacité.

Faire le web avec deux francs six sous

Rien ne permet de montrer que grâce au numérique "la recherche de modèle de valeur partagée" aurait remplacé, comme le suggère le rapport Lemoine, la recherche de valeur pour l'actionnaire. Réciproquement, il n'est pas plus établi que le web français pourrait, tout à l'inverse du web américain, se développer sans moyens substantiels en provenance d'actionnaires aux poches rebondies. Même Blablacar, exemple type de l'entreprise numérique a priori collaborative, a eu besoin de fonds privés. Aux Etats-Unis, le mot d'ordre est d'ailleurs aux valorisations démentes des pure-players du numérique, qui bénéficient avant-tout aux actionnaires originels desdites sociétés. Google, Twitter, Facebook, Snapchat ou encore Groupon, pour ne citer qu'elles, fonctionnent toutes grâce à ce modèle, exemples qui encouragent les détenteurs de cash à financer des start-ups en sachant que leur risque pourra être largement rétribué un jour... Pourtant, le numérique français, si le modèle de Philippe Lemoine prévaut, semble devoir s'organiser sans ce "péché originel" de la création de valeur pour l'actionnaire et du gros capital en entrée, sans qu'il soit possible de comprendre pourquoi.

Philippe Lemoine propose certes au gouvernement de mettre en place "des dispositifs nationaux de levées de fonds et d’accompagnement", mais sans grandes précisions, et en affirmant avec une sorte de fatalisme que les liquidités seront difficilement au rendez-vous. "En phase de développement, l’État essaie de compenser le manque de liquidités mais cela ne suffit pas", dit-il. Mais le rapport n'explique aucunement comment, à l'inverse de spécialistes du domaine, il parvient à affirmer qu'il manque de liquidités. Les liquidités font grandement défaut dans le numérique, certes, mais il ne manque aucunement de liquidités dans l'absolu, au contraire... "Il y a en Europe un paradoxe entre l’abondance de liquidités d’un côté et des entreprises qui n’arrivent pas à se financer de l’autre côté", nous avait d'ailleurs dit Pierre-René Lemas, DG de la Caisse des Dépôts et Consignations, il y a quelques semaines.  Peut-être s'agit-il de faire du lobbying pour convaincre ceux qui les détiennent - et en particulier les banques - de mettre ces liquidités au service du développement du numérique ? Pour cela, il serait nécessaire de donner aux entrepreneurs ou aux institutions en charge les moyens de ce lobbying. Mais de cela, il ne sera point question dans le rapport.

Se faire racheter par le CAC 40

En plus de ne pas pouvoir disposer de capital sérieux sans qu'il soit possible de comprendre véritablement pourquoi, le numérique français devrait en outre renoncer à constituer des nouveaux groupes industriels forts. Pour preuve, parmi les pensées de Philippe Lemoine, le fait qu'il considère que l'une des solutions serait pour les grands groupes français "historiques" de racheter ces entreprises du numérique qui manquent de financement. Il regrette par exemple que Le Bon Coin ou La Fourchette n'aient pas été rachetés par des grands frères français bienveillants...

Philippe Lemoine semble donc exhorter l'entrepreneur du numérique, qui est forcément pauvre et sans voie de sortie, de vendre le fruit de son labeur au CAC 40. En attendant cette issue fatale, qui empêchera donc la constitution de nouveaux groupes industriels français qui pourraient venir challenger les géants du secteur, le rapport prévoit force rustines qui semblent devoir suffire à l'entrepreneur nouvelle génération en attendant d'être dégluti par plus gros que lui. Parmi ces rustines : quelques commandes publiques consacrées aux starts-up par ci (proposition n° 21), ainsi que le subventionnement par l'élargissement de la notion d’innovation par là (proposition 24) lui permettront de subsister chichement en attendant d'être vendu à prix coutant.

En bonus pour les grands groupes historiques, le rapport préconise des incitations fiscales et autres mises en valeur pour les dirigeants qui lanceraient des actions bienveillantes à l’égard des start-ups françaises (proposition n°18). Aussi - pour être bien sûr que les grands groupes paient suffisamment bon marché leurs nouvelles acquisitions ? - le rapport propose de créer une agence de notation numérique (proposition ° 27). Les entrepreneurs du numérique français seraient donc en train de prendre des risques démesurés dans une économie difficile, tout cela pour permettre aux grands groupes français de se moderniser à pas cher. Une vision de l'innovation quelque peu discutable...

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Rédigé par Isabelle Szczepanski

Plateformes, culture, droit d'auteur, taxation du numérique

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