Jean-Michel Jarre (Cisac) : « Un smartphone est beaucoup moins « smart » sans musique, image ou jeu vidéo »

Elu nouveau président de la CISAC (Confédération internationale des sociétés d'auteurs- compositeurs), lors du sommet mondial des créateurs à Washington, le compositeur et artiste-interprète français Jean-Michel Jarre revient sur ce qui est ressorti de cette messe annuelle de la gestion collective et sur ce qui motivera son action à la tête de l'organisation. (Interview publiée dans Musique Info/Ecran Total)

Que retirez-vous de ce Sommet mondial des créateurs à Washington, où vous avez été élu président de la Cisac ?

Ce qui ressort de ce sommet, c'est que la problématique de la propriété intellectuelle et d'une économie durable de la création ne se réduit pas à un simple problème de royalties ou de droit d'auteur . C'est devenu une problématique mondiale, qui concerne des millions d'artistes et de créateurs dans le monde, qui crééent eux-mêmes des dizaines de millions d'emplois. Elle ne concerne pas seulement des artistes français, européens ou américains, mais des créateurs des cinq continents, et notamment des pays émergents ou en voie développement. Elle ne se limite pas non plus à la musique ou au cinéma, mais s'étend aux arts graphiques, à la photo, au journalisme... Nous sommes tous dans le même bateau. C'est la seule manière d'approcher les choses. C'est pourquoi j'ai demandé que cette présidence soit élargie à quatre vice-présidences : celles de la chanteuse africaine Angélique Kidjo ; du scénariste, poête et parolier ourdou Javed Akhtar ; du cinéaste argentin Marcelo Pineyro ; et du sculpteur sénégalais Ousmane Sow. L'objectif est de fédérer, un peu dans un esprit de commando, l'ensemble des créateurs de la planète. La question de la propriété intellectuelle dépasse largement le droit d'auteur de la musique. C'est un problème mondial, et face aux nouveaux acteurs d'Internet, qui sont eux aussi mondiaux, il est nécessaire de porter cette problématique à un niveau global et international.

Qu'est-ce qui va guider votre combat à la tête de la Cisac ?

On s'aperçoit qu'un smartphone est beaucoup moins « smart » sans musique, sans image, sans jeu vidéo, sans cinéma, littérature, photo, ou information. Nous, créateurs, avons une grande responsabilté dans cette partie « smart » des smartphones. Tout cela est à porter sur le devant de la scène, auprès de l'opinion publique, qui doit être partie prenante de notre combat. Lorsque j'ai commencé à faire de la musique, quand j'ai sorti l'album Oxygène, nous n'étions pas si nombreux à nous préoccuper d'environnement et d'écologie ; et nous étions un peu considérés comme de doux rêveurs. Depuis, tout le monde a pris conscience qu'il fallait préserver la planète. Aujourd'hui, c'est exactement la même chose pour la propriété intellectuelle, qui est un des piliers de notre société. Il faut que l'opinion publique prenne conscience que c'est par elle que passe le respect de la création et des créateurs, qui jouent un rôle essentiel dans nos sociétés. Dans un conflit comme au Mali en ce moment, par exemple, les expressions musicale, graphique, visuelle, etc., sont un cicatrisant de toutes les plaies. C'est pourquoi le problème est beaucoup plus vaste que le simple fait de savoir si nous allons faire valoir nos droits sur Internet. La Cisac, qui réunit toutes les sociétés d'auteurs et tous les types de création dans le monde, est un véhicule extraordinaire pour faire entendre leur voix à une échelle globale. C'est la raison pour laquelle j'ai accepté cette présidence.

Lors d'un récent déplacement en Chine, vous avez déclaré qu'il n'y avait pas de développement durable sans culture...

La culture et la création sont l'ADN de nos sociétés, ce qui fait notre identité. C'est la raison pour laquelle je me suis battu à l'Unesco pour créer cette notion de patrimoine intangible, en référence à celle de patrimoine mondial que nous connaissons tous. La culture est ce qui fait l'identité d'un pays ; son cinéma, son artisanat, sa musique, son art graphique... c'est tout cela qu'il faut préserver. De ce point de vue, je militerais même pour l'idée de « copyright éternel », pour qu'au bout d'un moment les droits tombent dans un fond mondial d'aide à la création internationale. On parle tellement de globalisation, dans les médias, dans la manière de diffuser l'information et la création ; pourquoi ne pas créer aussi un fond international qui réponde géographiquement aux nouveaux enjeux.

Allez-vous porter cette idée ? Ce n'est pas tellement la direction prise pour la gestion des œuvres orphelines en Europe ?

Non, c'est l'inverse. C'est pourquoi je pense qu'il faut nous réapproprier l'image glamour des pirates. Nous avons toujours été les pirates des sociétés, nous les artistes ; c'est toujours nous qui avons pris la mer pour aller conquérir de nouveaux territoires imaginaires, qui avons secoué les traditions, remis en question les principes de notre quotidien. Il faut que nous nous réapproprions ce rôle. C'est absolument irréaliste d'imaginer que ce soient les fabricants de téléphones qui aient aujourd'hui cette image. Il faut que nous trouvions un mode de communication et de dialogue avec ces grands acteurs de l'industrie. Nous avons besoin les uns des autres, de trouver une économie et un système viable. Nous devons arrêter d'opposer de manière caricaturale, d'un côté des bad guys et de l'autre des victimes supposément assises sur leur sac d'or. Pour mémoire, les 200 plus gros sociétaires de la Sacem perçoivent moins que le salaire d'un PDG de compagnie internationale. Il faut remettre les choses à leur place. L'opinion publique doit comprendre que nous sommes un peu aujourd'hui, d'une certaine manière, comme la forêt amazonienne. Nous devons reprendre la barre et les commandes, retrouver la maîtrise de l'océan. [...] Il y a aujourd'hui un déséquilibre énorme entre le chiffre d'affaires monstrueux des nouveaux acteurs du net et ce qu'en retirent les créateurs, qui sont en partie à sa source. Aujourd'hui, ce sont eux les pirates. Il faut que nous reprenions notre liberté et un peu de distance par rapport cela. Les créateurs sont toujours allés chercher de nouvelles idées et partis à l'assaut des structures de la société : les surréalistes, les Beatles, les Sex Pistols... Voilà ce que nous sommes. Nous devons le retrouver.

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Rédigé par Philippe Astor

Journaliste spécialiste de l’industrie de la musique et d’Internet, collaborateur de Haut Parleur et co-fondateur d’Electron Libre.

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