Jean-Noël Tronc : « Aurélie Filippetti a tenu un discours de vérité »

Jean-Noël Tronc veut jouer un grand rôle dans le paysage des industries créatives. Le directeur général de la Sacem plaide pour une re-fondation du centre national de la musique, mais se défend d'avoir souhaité qu'il soit rattaché au CNC. En fin politique, il souhaite que le cinéma comme la musique travaille main dans la main, pour ainsi dire, lorsqu'il s'agit de défendre leurs intérêts face aux politiques, et surtout à la commission européenne. Enfin, Jean-Noël Tronc n'est pas trop sévère avec la ministre Aurélie Filippetti, ce qui tranche dans le concerts de désapprobations que reçoit la locataire de la rue de Valois. (Cet entretien a été publié dans Musique Info du 10 octobre.)

ElectronLibre : le CNM abandonné, quelle est la solution selon vous pour la filière ?
- Jean-Noël Tronc, DG de la Sacem : Mais le CNM n’est pas abandonné. Le gouvernement a écarté pour l’instant l’idée de créer un nouvel établissement public et confirmé que les 90 M€ d’aides nouvelles promises en 2011 n’étaient pas budgétés : nuance !
L’idée du CNM vient de toute façon du secteur de la musique lui-même, chez qui la nécessité de mieux « structurer la filière » est une conviction partagée depuis plus de 20 ans. On peut bien prendre quelques mois de plus…
Cette idée ne se résume d’ailleurs pas au besoin d’un soutien financier public accru, même si ce besoin est un impératif urgent. Le diagnostic du rapport Création musicale et diversité à l’ère numérique de l’an dernier reste d’actualité : besoin urgent d’aide accrue, bien sûr, mais aussi nécessité de rendre les dispositifs de soutien à la création financés par le 25% copie privée plus lisibles ; nécessité de rapprocher tout ou partie des divers organismes comme le bureau export, francophonie diffusion, l’Irma, l’Observatoire de la musique, le FCM, etc. ; et surtout nécessité d’une structuration de la filière pour ses besoins d’intérêt général, pour développer des outils de formation, d’information et de statistiques. Ce diagnostic doit rester notre feuille de route. Il passe par la mise en place d’un outil commun à toute la filière, il n’y a pas d’alternative.
Autrement dit, la solution c’est de relancer la dynamique qui a permis au secteur de la musique de se rassembler largement derrière un objectif commun, et –ce qui ne va pas de soi- même sans promesse d’argent public nouveau dans l’immédiat.
La balle est dans notre camp. L’Etat est présent dans certaines des structures existantes de la filière, et le CNM ne pourra se construire sans lui, et encore moins contre lui. Il faut rechercher avec le ministère de la Culture les moyens de l’associer à ce chantier ; mais nous pouvons et nous devons engager nous-mêmes, entre acteurs de la filière, « l’acte 2 du CNM ». C’est aussi une question de crédibilité pour nous tous.
La filière musicale a eu le sentiment, non sans raison, de ne pas arriver à se faire entendre, de ne pas « peser » autant que d’autres secteurs culturels. En avançant quoi qu’il arrive, nous serons plus forts et plus convaincants en 2013 pour demander un soutien financier accru.
Ce temps supplémentaire, nous pouvons aussi le mettre à profit pour mieux associer ceux qui s’étaient sentis un peu oubliés dans la construction du CNM première manière, comme certains genres de musique, les plus petits acteurs, ou encore les collectivités locales.

EL : Que pensez-vous de la proposition du CNC d'héberger un guichet à la production musicale ?
- JNT : Franchement, cela me paraît hors sujet. Je pensais, avant l’été que musique et cinéma pouvaient essayer de s’entendre pour partager le produit de la TST géré par le CNC, unique moyen d’avoir de l’argent tout de suite pour la filière, mais je n’ai jamais pensé que le CNM pouvait être « rattaché » au CNC. Il ne faut pas confondre le moyen de financement qu’aurait pu être temporairement le CNC, avec l’ambition, qui n’a rien à voir, de créer un outil d’intérêt commun à la musique, incarnée par le projet de CNM.
Quand je lis, dans les propos du président du CNC dans vos colonnes, que la musique pourrait être gérée au CNC « parce qu’il n’y a plus de musique sans audiovisuel », je préfère croire qu’il s’agit d’une boutade. Bien sûr, la musique est importante pour le cinéma et les séries TV, et il serait bien que cette place soit mieux reconnue en France, comme c’est le cas aux Etats-Unis, où on sait qu’il n’y a pas d’audiovisuel sans musique !
Mais la filière musicale est d’abord… musicale. Autant, face aux propositions de « plan B » pour le CNM déjà sur la table, comme celle du CNV, je crois qu’il faut prendre le temps d’une vraie réflexion, autant j’ai la conviction qu’il nous faut un organisme dédié à la musique, donc certainement pas le CNC.

EL : la Sacem a toujours voulu une taxe sur les TELECOM profitant à la musique. Est ce que cela parait encore possible alors que Bruxelles semble peu convaincu pour le CNC et FTV ?
- JNT : La taxe sur les télécoms, qui est plutôt une taxe sur les fournisseurs d’accès à l’internet, existe, c’est la TST. A l’heure où je vous parle, celle-ci est toujours en examen à Bruxelles et sa préservation est une priorité. Donc prudence.
Plutôt que de s’affronter entre secteurs de la culture, posons la question de fond du partage de la valeur entre, d’une part, les industries culturelles et, de l’autre, des industries télécoms et informatiques dont les cash-flow délirants accumulés par certains de ces groupes ne sont que le reflet du transfert massif de valeur en leur faveur. C’est LE vrai sujet pour l’avenir de l’Europe de la création, si on songe que l’industrie télécoms et informatique a pratiquement disparu d’Europe, quand les industries culturelles représentent, de l’avis même de la Commission européenne, 7 à 8 millions d’emplois, pour l’essentiel non délocalisables. Et la mission Lescure peut être l’occasion d’instruire enfin ce sujet.

EL : comment comprenez vous les atermoiements de la rue de Valois sur ces dossiers mettant en jeu la filière de la musique actuelle ?

- JNT : Si vous voulez parler de l’interview d’Aurélie Filippetti où le CNM a été évoqué, la forme de l’annonce nous a tous pris au dépourvu, mais pas le fond. Par-delà le sujet du CNM, le fait, dans le contexte actuel, d’exposer des choix aussi clairs est un discours de vérité pas fréquent chez un occupant de ce ministère difficile. Et s’il faut parler d’ « d’atermoiements » à propos du CNM rue de Valois, le terme s’appliquerait plutôt à l’ancienne équipe dont chacun sait le manque de soutien à l’origine du projet de CNM…

Partagez sur Facebook
Image du lien direct

Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef