Le journalisme futur sera visuel, mobile et branché data… ou pas

A quoi ressemblera le journalisme dans 5 ans, 10 ans ? Si certains aspects du métier resteront les mêmes (et c’est tant mieux), les pratiques et usages sont en train d’être complètement bouleversés par les nouvelles technologies. Sciences Po faisait le point ce matin.

Ce lundi, Sciences Po organisait sa conférence annuelle sur les nouvelles pratiques du journalisme, avec une liste d’invités prestigieuse : Julia Beizer, éditrice des projets sur mobile du Washington Post, Michael Downing président de Tout.com, un service de micro-video blogging, Andrew Gruen, chercheur à Cambridge, Stéphane Distinguin, président de Faber Novel, Scott Lamb, directeur éditorial de BuzzFeed, David Klatell et Mark Hansen, de Columbia, Johana Sabroux consultant pour le Huffington Post Italie et Joshua Benton, de Nieman Lab. Chacun a présenté son entreprise et ses idées, mais plusieurs grandes lignes se sont dessinées : l’explosion du mobile, l’attachement aux data et la croissance de l’actualité visuelle.

L’info sera mobile ou ne sera pas

Ce que les médias français constataient déjà il y a quelques semaines est aussi vrai pour les acteurs internationaux : le mobile est en passe de supplanter le web « desktop », et les façons de créer de l’information, de la consommer et de la monétiser s’en trouvent profondément modifiées. Pour Julia Beizer, il est important de se rappeler que, comme sur le web « classique » ou le print, « tous les lecteurs dans l’espace mobile ne sont pas les mêmes, ils recherchent des choses différentes ». Elle note que 52% des lecteurs préfèrent encore aller sur le site web, contre 22% qui favorisent l’appli mobile du média. Pourtant, il s’agit d’un vrai filon journalistique, puisque 61% des utilisateurs de smartphones lisent des articles longs, et ce pourcentage monte même à 73% pour les utilisateurs de tablettes. Du côté des producteurs d’info, elle estime que « le journalisme baroudeur est devenu un journalisme de poche ». D’ailleurs, au Washington Post, ils sont tous équipés d’iPhones. Mais en ce qui concerne la monétisation, Beizer se montre dubitative, jugeant que les revenus publicitaires via mobile sont pour l’instant insuffisants. Une inquiétude que ne partage pas Joshua Benton, pour qui, « comme avec les autres médias, les publicitaires suivront l’audience », et celle-ci est en train de se transférer vers le mobile. Il est rejoint sur ce point par Michael Downing, qui explique que la vidéo sur mobile peut être monétisée 6 à 8 fois plus cher que les textes.

Si l’on doutait encore que le mobile soit en plein boom pour l’information, Joshua Benton rappelle que le très respectable Guardian a vu son trafic mobile dépasser son trafic web (comme on l’a vu récemment en France pour Le Monde). Avec 13% du trafic web qui passe par smartphones ou tablettes, aucun doute, le mobile est à prendre en compte, ce qui « change radicalement le type de contenu que les gens recherchent » selon Benton. Il met en avant trois applications qui l’ont bien compris : Circa et Quartz, qui permettent une navigation intuitive, spécialement pensée pour le mobile, et Summly qui fournit aux possesseurs de smartphones des résumés sur mesure des actualités qui les intéressent. Stéphane Distinguin ne s’y trompe pas non plus, et estime que les API font partie des « mines d’or » du futur journalisme.

Veni,vidi,vici

C’était déjà le cas avec la photographie puis la télévision, mais le web a plus encore renforcé l’omniprésence de l’image, dont l’immédiateté colle souvent avec le temps d’attention limité d’internautes distraits. Ca tombe bien pour Michael Downing, dont l’application de micro vidéo blogging propose de poster des vidéos de 15 à 45 secondes, afin de « garder le tempo de la communication en temps réel ». Il avance que la consommation de vidéo sur mobile a connu, ces 5 dernières années, une croissance de 3 à 5%, et espère même dépasser Twitter. En attendant, l’appli a déjà été adoptée par 2000 journalistes du Wall Street Journal, de quoi justifier le paywall? Joshua Benton classe également la vidéo live parmi ses tendances du journalisme futur.

Autre format qui a le vent en poupe : le GIF, exposé ce jour par un spécialiste, Scoot Lamb de chez Buzzfeed. Pour lui, il ne fait aucun doute que 2012 aura été l’année de l’image animée, la preuve : le New York Times en a placé une en une de sa home ! C’est aussi grâce à l’amélioration des vitesses de partage de data et à l’accumulation des shows très visuels et à impact international (Jeux Olympiques, Elections américaines) que les GIFs ont triomphé cette année. Grand enthousiaste des GIFs, il en retrace un historique, où l’on apprend que sa naissance en 1989 était « un accident », puis déroule les intérêts journalistiques du format, hybride entre la photo et la vidéo. Chez Buzzfeed, on considère que les GIFs sont « Good, Interesting and Funny » (Bons, intéressants et marrants), et « c’est possible d’utiliser des GIFs pour illustrer une histoire, même si on simplifie un peu parfois ». En fait, l’idéal serait de mélanger des GIFs et de longs articles pour avoir le meilleur de chaque monde , tout en profitant du fait que ces images animées « transmettent plus facilement l’émotion ». Par contre, concernant le copyright, Lamb parle de « grey area », ce qui pourrait soulever de vraies questions.

Data, Local et Pure players

Alors que certains enterrent déjà les BIG DATA, le journalisme ne semble plus pouvoir s’en passer. Andrew Gruen cite l’exemple du Texas Tribune, dont 60% du contenu est basé sur des data, et Stéphane Distinguin y voit encore une « mine d’or ». Pour Mark Hansen, ce qui constitue les BIG DATA, c’est le trio « volume, variety and velocity ». D’un point de vue journalistique, il ajoute que « la data existe à la fois comme source de reportage, comme medium pour raconter une histoire, et comme traqueur », pour voir comment un contenu est partagé, par qui, etc. Il prévient cependant que « les histoires que racontent les data ne sont pas neutres », et la source des données et des chiffres est déterminante. En fait, pour lui « il ne s’agit pas de ce que la technologie fait au journalisme, mais de ce que le journalisme fait à la technologie ».

Pour Stéphane Distinguin, un autre filon est à creuser : « ce qui me fascine et, selon moi, reste le Graal, c’est l’hyperlocal ». Trop peu et trop mal traité, ce type d’information rencontrerait une vraie demande et pourrait d’ailleurs très bien se combiner avec le data journalisme. Une commentatrice cite l’exemple du Grand Rouen, mais oublie les Libévilles, qui, elles, ont fait un bide.

Pour terminer, deux pistes sont évoquées par Joshua Benton : la multiplication des portes d’entrées secondaires, et l’amélioration de la « jeune garde ». Pour illustrer la première, il parle du taux d’entrée sur un site par sa « homepage » : 48% pour le New York Times, contre 12% seulement chez The Atlantic. Mais le New York Times travaille aussi à ses portes secondaires, avec Compendium, un outil qui permet aux lecteurs une curation personnalisée des informations, Times Wire, qui fait défiler l’actu en forme de timeline, et Palafo qui propose un digest des meilleurs tweets des journalistes. Du côté des nouveaux acteurs et des immenses progrès qu’ils ont réalisés, il cite le prix Pullitzer obtenu par un blogueur du Huffington Post, la couverture politique de chez Buzzfeed, mais aussi le succès de Vox Media et la croissance des longs articles produits par des indépendants. Pour lui, les « digital natives » sont les meilleurs quand il s’agit d’équilibrer l’info rapide et peu chère et celle plus poussée et engagée. Et Andrew Gruen le rejoint, puisqu'il estime que les pure players ont de meilleurs business et staff modèles, plus viables que les transplantés du print. D'ailleurs, Johana Sabroux, du Huffington Post, a annoncé pour bientôt des éditions en Asie, tandis qu'Arianna Huffington herself parlait d'une arrivée en Allemagne il y a quelques temps.

Mobile, data, visuel, autant de sujets sur lesquels les grandes rédactions travaillent déjà mais dont cette conférence a rappelé l’importance, tout en proposant exemples et outils pour que l’accouchement se fasse sans trop de douleur.

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Rédigé par Diane Saint Réquier

Journaliste presse écrite, web, radio. Passionnée de politique, de culture et de nouvelles technologies.

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