Mediapart, 6 ans et tout son mordant

plenelDimanche prochain, le pure player porté par Edwy Plenel fêtera ses six ans. A l’approche de l’âge de raison, il peut s’enorgueillir d’être rentable depuis la moitié de son existence et cherche désormais à pérenniser son modèle indépendant.

Ce jeudi, Mediapart recevait la presse pour dresser le bilan de l’année écoulée et, au-delà, le bilan de son histoire depuis sa fondation le 16 mars 2008. Et c’est bien entendu le charismatique et moustachu patron de la publication qui était venu défendre son bébé avec une fierté non déguisée et un optimisme à toute épreuve.

Sucess story

Il faut dire que le pureplayer a réussi un pari que beaucoup jugeaient fou lors de son lancement : devenir bénéficiaire et fournir de l’information généraliste de qualité en n’existant que sur Internet, et tout cela, sans annonceurs mais au contraire avec un modèle payant. Une formule inédite que de nombreux commentateurs et observateurs ont jaugé un peu vite comme vouée à l’échec. Or, six ans plus tard, Mediapart enregistre un chiffre d’affaires de 6,8 millions d’euros et un bénéfice net de plus de 900 000 euros (soit un taux de 12% du chiffre d’affaires) que peuvent lui envier de nombreux quotidiens ou hebdomadaires sur papier dans la tourmente. C’est la troisième année consécutive où le site est dans le vert, ce qui signifie qu’il n’aura mis que trois ans à résorber des pertes qui s’élevaient pourtant à plus de 2,8 millions début 2008. Le directeur de la publication s’en vante d’ailleurs « nous avons prouvé qu’on peut créer de la valeur en faisant simplement du journalisme indépendant, au contraire de l’uniformité moutonnière et superficielle [des publications dépendant d’annonceurs et donc du nombre de clics] »

Son audience est également en croissance, puisque le site enregistre fin 2013 4,2 millions de visites mensuelles et 2,3 millions de visiteurs uniques là où il n’en comptait respectivement qu’environ 500 000 et 250 000 fin 2008. Et du côté des abonnements, l’évolution est largement positive aussi, puisque fin 2013 le site dépasse les 84 000 abonnés. Une progression qu’Edwy Plenel espère voir continuer : «notre objectif commercial est d’atteindre les 100 000 abonnés d’ici fin 2014 ou 2015 ». L’un des prochains chantiers du site est de créer un fonds de dotation qui permettra de pérenniser le financement vertueux de son indépendance. Une façon de faire de Mediapart une organisation « non profit », dont l’ensemble des bénéfices serviront à rémunérer le travail des journalistes ou à investir dans le développement du site.

« Un laboratoire pour l’innovation et la réforme »

Pour Edwy Plenel, le succès de Mediapart est indissociable des combats que mène en parallèle la publication pour faire avancer la presse en ligne indépendante, partant souvent de ses propres embuches pour, en les surmontant, en faire bénéficier plus largement l’ensemble du secteur. Le site fait d’ailleurs partie des membres fondateurs du Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne (Spiil) et son dirigeant se plait à rappeler les acquis obtenus les six dernières années sous son impulsion. Il cite notamment le statut de la presse en ligne, conquis sous la précédente présidence, et qui reconnaît que le terme « journal » ne désigne pas seulement l’objet papier. Autre victoire, la transparence des « flux financiers entre l’Etat et les entreprises de presse » (les aides directes, donc) qui sont désormais disponibles non seulement par titre mais encore par groupe. Il tance d’ailleurs la diminution du pluralisme des médias, de plus en plus concentrés aux mains d’industriels dont ce n’est pas le cœur de métier, et qui « achètent de l’influence ».

Bien entendu, la conquête du taux super réduit de TVA à 2,1% fait aussi partie de celles que s’attribue en partie Mediapart, puisque c’est une demande de longue date qui lui vaut d’ailleurs à ce jour de faire l’objet d’un redressement fiscal. Parmi ses prochains chevaux de bataille, une grande loi sur le droit de la presse « comme celle de 1881 », qui réinventerait « l’écosystème des médias ». Il souhaite qu’y soient examinées de nombreuses questions comme celle des « lanceurs d’alerte » (whistleblowers), de la neutralité des réseaux, du « droit de dire », mais aussi du financement, notamment sur les trois premières années, des nouveaux médias. Sur ce point il s’agirait notamment de faire en sorte d’éviter des affaires comme celle traversée par la publication avec le scandale Bettencourt et que vivent aujourd’hui Le Canard Enchaîné et Atlantico pour des faits similaires avec les enregistrements de Patrick Buisson. Pour Plenel, le contenu doit primer sur la manière de l’obtenir, et le droit de savoir triompher en toutes circonstances.

Points noirs

Mais si le ton est décidément optimiste et combatif, tout ne va pas pour le mieux chez Mediapart. Le site fait en effet l’objet d’un redressement fiscal de plus d’un million d’euros qui concerne la période de 2008 à 2011 et pour laquelle la publication appliquait déjà, bien avant que ne soit passée la loi, un taux réduit de TVA. Le bras de fer avec l’administration fiscale semble pour le moment inextricable. Si le journal d’Edwy Plenel estime avoir pour lui l’arrêt Rank, datant de 2011, et où l’Europe avait condamné le Royaume-Uni pour le non-respect de la neutralité des supports, puisqu’il appliquait un taux de TVA différent pour les jeux en ligne et les bookmakers traditionnels, de son côté l’administration fiscale n’a aucun intérêt à reconnaître cela, puisqu’elle risquerait de se voir réclamer des sommes précédemment perçues au titre de cette TVA classique par d’autres organes de presse en ligne. Quoi qu’il en soit, Mediapart assure avoir provisionné le montant qui lui est réclamé et qu’une défaite ne mettrait pas en péril son avenir.

Autre point délicat, le taux de désabonnement (ou Churn) puisque comme l’explique Marie-Hélène Smiejan-Wanneroy, directrice générale et cofondatrice de Mediapart « on garde de l’ordre de 50% de nos abonnés ». A titre de comparaison, dans les télécoms, le taux de churn avoisine en général les 2% (sur le filaire) et chez Canal +, il est aux alentours de 14%. Mais Edwy Plenel temporise, assurant qu’il y a « tous les jours plus d’abonnés que de résiliés ». Il avance par ailleurs une piste d’explication, qui tiendrait au paiement à distance par carte bancaire. Les difficultés liées à celui-ci (qu’il s’agisse de cartes arrivées à expiration ou de bugs du côté de la banque) seraient responsables de deux tiers des désabonnements. Des problèmes que ne rencontrent pas les télécoms ou Canal puisqu’ils sont sur un prélèvement automatique, lié au numéro de compte en banque et non pas à la carte bancaire. Cela dit l’ARPU (average revenue per user ou revenu moyen par abonné et par mois) est plutôt étonnamment haut, puisqu’il dépasse les 6,7 euros, pour un prix facial de 9 euros. La preuve que le marketing éditorial permanent, porté par Edwy Plenel qui s’offre des publicités gratuites dès qu’il passe à la télévision et par les scandales feuilletonnés par Mediapart fonctionne et permet de garder un coût d’acquisition clients raisonnable.

Partagez sur Facebook
Image du lien direct

Rédigé par Diane Saint Réquier

Journaliste presse écrite, web, radio. Passionnée de politique, de culture et de nouvelles technologies.

Un commentaire sur cet article