Michel Hazanavicius flingue à tout va, et oppose un refus catégorique à la « forfaitisation » de la Taxe sur les Télécoms – #Gratuit

(Publié le 12 octobre)Il est le réalisateur français le plus primé aux Oscars avec The Artist, mais aussi ce bidouilleur de génie qui a marqué une génération avec un génial film pastiche : "La classe américaine". Michel Hazanavicius est aussi le président de l'ARP (Société civile de perception et de répartition des auteurs, réalisateurs et producteurs). Dans une interview à bâtons rompus à ElectronLibre, il se déclare contre un forfait de la TST - comme le préparent en ce moment les petites mains de Bercy -, et hostile à ce que le dossier soit porté par la ministre de l'économie numérique à Bruxelles. Il s'inquiète également du dogme "ultra libéral" qui prévaut à Bruxelles, et enfin regrette l'absence de ligne claire en matière de politique culturelle au sommet du pouvoir.

ElectronLibre : Etes-vous préparé à un refus de Bruxelles sur la taxe distributeur sur les télécoms ?

- Michel Hazanavicius : Préparé, non... Mais c'est vrai qu'on appréhende une décision qui pourrait ne se prendre que sur des critères ultra libéraux. Ce qui ne serait pas super joyeux.

EL : Quel importance revêt cette taxe pour le cinéma et le succès des films ?

- MH : Le succès des films, c'est la beauté de ce métier, il n'est pas vraiment prévisible. C'est à chaque cinéaste d'y réfléchir à chaque fois qu'il fait un film. Et personne n'est obligé de courir après, de surcroît. En revanche, mettre en place une politique culturelle cohérente, c'est de l'ordre de l'interêt général et on doit tous s'y mettre.
Aujourd'hui ce qu'on appelait autrefois « la télévision » se fait doucement concurrencer par ce qu'on appelle Internet. Il nous semble normal que cette concurrence s'accompagne des obligations qu'ont les chaînes traditionnelles. Internet est un mot magique derrière lequel on peut tout mettre, mais le fait est que les fournisseurs d'accès ne sont pas attractifs parce qu'ils nous permettent d'envoyer des mails : ils le sont parce qu'ils apportent chez le consommateur des sons et des images. Concrètement ça s'appelle de la télévision. Il faut arrêter de croire que la télévision c'est un vieux poste avec des speakerines dedans. Aujourd'hui, la télévision, c'est évidemment sur le Net que ça se passe.
Il n'y a aucune raison que les chaînes traditionnelles contiuent de payer seules pour des droits qu'elles partagent. Si le financement qui nous vient des chaînes traditionnelles baisse à cause de cette concurrence, il faut rétablir un équilibre et il faut que les concurrents payent de manière équitable.

EL : L'argent n'est pas tout ?

- MH : C'est quand même beaucoup. Ça coûte cher de faire des films. Et le financement du cinéma en général, c'est pour ça qu'on se bat. Mais l'argent, ce n'est pas n'importe comment et à n'importe quel prix. Il faut que la structure de financement soit juste, équitable et qu'elle obéisse à des principes qu'on puisse pérenniser. A savoir que ceux qui profitent du cinéma en aval, participent à son financement en amont. C'est historiquement grâce à ce principe que le cinéma français est encore debout, et qu'on fait chaque année autant de films différents.
Vous êtes bien placé pour savoir que l'on reproche souvent aux cinéastes de ne pas comprendre internet. Mais l'inverse est cruellement vrai. Pourquoi les fournisseurs d'accès ne veulent pas comprendre que le juste financement du cinéma et sa réussite  profite à tous ? Les acteurs historiques, Canal PLus, TF1, M6, france télévision, et maintenant quelques palteformes VOD l'ont compris. Et je ne crois pas qu'ils en aient à le regretter. La réussite de l'un participe de la réussite de l'autre.

EL : Etes-vous disposé à accepter une taxe forfaitisée ?

- MH : Non. On pourrait s'en satisfaire si ce n'était qu'une question d'argent. On accepterait le forfait et chaque année, on en négocierait le montant pour "retrouver nos petits".  Mais, ce serait ouvrir une brèche dans notre écosystème.
Lorsqu’une taxe est proportionnelle à la réussite d’un service, chacun profite de cette dynamique. Malheureusement, en se limitant au forfait, cette dynamique sera désormais freinée, fragilisant par ailleurs les taxes établies sur des modèles voisins.
Et puis, ça aurait l’apparence d’une sorte de « dime », « de pour la soif », qui ne correspond pas du tout à la philosophie de notre système.

EL : Ne craignez vous pas alors de mettre en péril toute la négociation, et donc le dispositif TST ?

- MH : Non. On essaye au contraire de mettre le débat là où il doit être. Ce qui nous est proposé là, c'est du bricolage. Et nous, nous demandons une politique culturelle claire et forte. Je trouve hallucinant qu'on puisse admettre que ce soit la ministre déléguée auprès du ministre du redressement productif, chargée des PME, de l'Innovation et de l'economie numérique qui aille défendre à Bruxelles le systeme de financement du cinéma français. Pardon, je n'ai rien contre elle, mais j'aimerai que le gouvernement réénonce le problème comme cela doit être fait. Nous ne faisons pas face à un petit problème technique, nous avons là l'occasion de définir les règles du jeu, et de dire si oui ou non on veut continuer à pouvoir faire des films. Et pas que des films français. La liste des films financés grâce à notre systéme de financement est impressionnante non  seulement en nombre de films, en nombre de spectateurs, mais aussi en diversité et en nombre de récompenses à travers le monde dans tous les grands festivals et grandes cérémonies.

EL : Avez-vous rencontré Xavier Niel pour lui démontrer l'importance de cette taxe ?

- MH : Non.

EL : Comment jugez vous l'action du gouvernement dans cette affaire ?

- MH : Ce n'est pas vraiment à moi de juger. On jugera sur résultat. Mais ça aiderait sans doute tout le monde si tout en haut de la pyramide il y avait l'affirmation d'une politique claire, reconnaissable, et à partir de laquelle tout le monde puisse se référer. Une sorte d'Acte 2 de l'exception culturelle. Je crois me souvenir que ça avait été appelé de ses vœux par un des candidats. Mais aujourd'hui ce candidat n'est plus, il a changé de fonction et est devenu président. Du coup il fait moins beau, soudain.

Partagez sur Facebook
Image du lien direct

Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef