L’avenir de la presse numérique à Spiil ou face

Vendredi, le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne réunissait de nombreux acteurs du secteur pour présenter son manifeste pour un nouvel écosystème et en débattre avec parlementaires et professionnels concernés.

L’écosystème est visiblement le mot à la mode ces derniers temps, à croire que l’« industrie » n’a pas le vent en poupe. Qu’à cela ne tienne, le Spiil (Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne) l’utilise donc dans son manifeste présenté vendredi matin et qui, partant de dix constats problématiques, tente d’y opposer dix solutions. C’est simple net et précis, mais les débats qui s’ensuivent le seront moins.

Pour commencer dans la joie et la bonne humeur, Maurice Botbol, président du Spiil et directeur d’Indigo Publications, déplore l’absence des trois ministres invités, à savoir Aurélie Filippetti, Fleur Pellerin et Arnaud Montebourg « dommage, pour une fois qu’un syndicat ne demande pas une augmentation des aides publiques ». Si les tenants des maroquins de l’Economie numérique et du Redressement productif en marinière s’en sortent plutôt à bon compte, la chef de la rue de Valois se prend d’emblée quelques tacles bien sentis. « Aurélie Filippetti est une ministre qui colmate les brèches d’un bateau en train de couler mais n’a aucune vision ni perspective, ce n’est pas parce qu’on veut faire des économies qu’il faut s’exonérer d’avoir des idées » assène ainsi un Botbol remonté à bloc.

Les 10 commandements

Le président du Spiil enchaîne sur la première proposition, à savoir la suppression des aides directes à la presse, inefficaces et hautement inégalitaires, puisque 2% des médias en captent 50% ! Le cache sexe de l’aide à la pluralité des médias ne tient clairement pas la route. Puis, sur la grande scène de la Maison des Métallos, les membres du Spiil se passent le relais pour présenter, avec plus ou moins de verve, les autres propositions qui devraient permettre de créer, selon eux, « un nouvel écosystème de la presse numérique » :

  • Renforcer les aides indirectes en ramenant la presse numérique aux même taux de TVA préférentiel que son ancêtre sur papier (2,10% au lieu de 19,6, tout de même)
  • Affecter les budgets de feues les aides directes à la recherche et au développement.
  • Favoriser les investissements dans la presse avec des incitations fiscales et juridiques.
  • Impulser une stratégie numérique européenne, en partageant, pourquoi pas, innovations et progrès techniques.
  • Défendre la neutralité des supports, en permettant notamment à la presse en ligne de publier les annonces judiciaires et légales, sources substantielles et exclusives de revenus pour le print.
  • Instaurer une loi fondamentale sur la liberté de l’information sur le modèle du Freedom of information act de nos confrères d’Outre Atlantique.
  • Renouveler la profession en faisant émerger des start-ups de presse, des sortes de JEI spécifiques à ce secteur qui bénéficieraient des mêmes aides et exonérations.
  • Refonder le droit social et moderniser le statut de journaliste, en le délestant par exemple de la fameuse niche fiscale et éventuellement en ouvrant une concertation pour modifier la convention collective.
  • Et, last but not least, créer un « pacte de confiance » avec les lecteurs en affichant, entre autres, une transparence exemplaire sur les aides de l’Etat comme sur l’actionnariat.

Politiques fuyants et fausses bonnes idées

Deuxième temps fort de la matinée, le député PS Michel Françaix, président du groupe d’étude sur la presse à l’Assemblée nationale et le sénateur EELV André Gattolin, ancien du CSA, d’IPSOS et de Libération étaient invités à se prononcer sur les propositions du Spiil, face à Pierre Haski de Rue89 et EdwyPlenel de Médiapart. Pour Gattolin, plutôt que supprimer les aides, il serait crucial de requalifier ceux qui peuvent en bénéficier des autres, en somme de séparer le bon grain de l’ivraie grâce à deux critères : la périodicité (ce qui laisse la salle songeuse quant à la signification de cette notion dans le cadre de la presse en ligne…) et le nombre de journalistes employés (les pure players dont les équipes se comptent sur les doigts de la main apprécieront). Il signalera plus tard le risque de mauvaise définition de la presse en ligne, qui ouvrirait la porte à une TVA à 2.1% pour tous les services en ligne.

Après une digression sur les NMPP, Michel Françaix revient à nos numériques moutons, pour lancer l’idée d’une TVA à 5.5% pour tous les types de presse. Puis le patron de Médiapart met son grain de sel, estimant que la presse française souffre d’une « immense crise de corruption et de dégradation de la démocratie, il y a non assistance à principes en danger ! » Il ajoute que la certification IPG (information politique et générale) ne garantit pas la légitimité des aides, ce qu’un membre de l’assistance reprend à son compte, ajoutant qu’en ligne, la frontière est trouble, puisque des titres possédant ce « label » ne se privent pas de créer des verticales (golf, automobile,etc..) qui concurrencent directement les titres spécialisés dans ces domaines !

Google : to tax or not to tax

Plus tard dans la journée, c’est au tour de professionnels de la presse d’exprimer convergences ou désaccords avec les propositions du Spiil. Mais la conversation démarre bille en tête sur le sujet incontournable de ces derniers jours, à savoir la fameuse taxe Google, proposée par certains éditeurs de presse et dont l’une des ferventes partisanes, Nathalie Collin du Nouvel Observateur, brille ce jour par son absence. C’est Isabelle André, PDG du Monde Interactif, qui ouvre le bal prudemment, rappelant qu’il existe un vrai problème de partage de la valeur (Google captant environ 60% des revenus publicitaires en ligne en France). Sur la piste de la taxation des liens hypertexte (proposition que le GESTE a retiré), elle met en garde : ils sont les fondements même d’Internet.

Pour Laurent Bérard-Quélin, du syndicat de la presse d'information professionnelle et spécialisée (FNPS), il est vrai que la valeur est déplacée parce que les internautes consomment l’information différemment, mais tenter d’y remédier par la loi, en définitive pour revenir à l’ancien mode de consommation, est illusoire. Il souligne d’autre part que la création d’un nouveau droit voisin du droit d’auteur (car c’est bien de cela qu’il s’agit) amènerait inexorablement vers une gestion collective et une licence légale, ce à quoi il s’oppose formellement.

Maurice Botbol reprend la parole et insiste, le Spiil est « farouchement contre la taxe ou redevance Google ». Pour lui, cela ajouterait à l’actuelle dépendance d’audience une dépendance financière. S’ensuit un échange entre médias, qui surenchérissent sur le thème « l’info que nous traitons n’est pas dictée par Google News » dont l’algorithme absurde met de toutes façons plus en avant les reprises d’info que les exclusivités. Revenant sur le volet innovation, Isabelle André rappelle que le web offre aussi (surtout ?) des opportunités infinies ou presque, et qu’il s’agit pour les médias de développer de meilleures offres éditoriales mais aussi, pour la partie technique de savoir ce qu’il faut internaliser ou déléguer.

Apple voleur ou super marketeur?

Et pour clôturer la journée, le ton va vite monter entre Philippe Jannet, directeur général du GIE ePresse, un kiosque numérique rassemblant les versions PDF+Xml de magazines et journaux et Jean-Baptiste Giraud, le créateur d'Économiematin.fr. Jannet défend son projet, arguant que le fait d’être rassemblés donne aux acteurs de la presse plus de poids dans les négociations avec Apple, Amazon ou les opérateurs mobiles lorsqu’ils tentent d’imposer des conditions commerciales que les éditeurs jugent inacceptables (ponctions de 30 à 40%). Pour Giraud, les critiques concernant Apple ou Amazon sont abusives, puisque ces entreprises pratiqueraient des taux assez similaires à ceux des régies, tout en ayant une rentabilité bien meilleure. A Jannet de pousser les hauts cris, assénant que ces acteurs sont de simples solutions de paiement et ne méritent pas les généreuses rétributions qu’elles s’octroient. Après quelques invectives et une métaphore impliquant voiture, péage et essence, tout le monde est d’accord pour ne pas être d’accord.

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Rédigé par Diane Saint Réquier

Journaliste presse écrite, web, radio. Passionnée de politique, de culture et de nouvelles technologies.