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Réseaux sociaux : quand la tentation de l’interdiction devance les preuves

À mesure que l’Union européenne s’oriente vers des dispositifs d’interdiction et de vérification d’âge généralisée sur les réseaux sociaux, la question n’est pas de savoir si ces usages posent des problèmes, mais si les preuves disponibles justifient une réponse aussi uniforme et contraignante. À ce stade, tel n’est pas le cas.

Les velléités d’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs, désormais explicitement discutées à Bruxelles, donnent au débat sur la dangerosité des plateformes une gravité nouvelle. Lorsqu’une mesure aussi contraignante est envisagée, l’exigence minimale consiste à examiner les faits avec rigueur et à distinguer clairement inquiétude politique, urgence morale et preuve scientifique. Or, sur la dangerosité intrinsèque des réseaux sociaux pour les jeunes, les données disponibles sont nettement plus fragiles que ne le suggèrent les discours institutionnels européens.

« Problèmes méthodologiques »

La Commission européenne comme le Parlement européen s’appuient de manière répétée sur les mêmes chiffres et les mêmes études pour étayer l’idée d’un danger systémique. Dans ce corpus, figure en tête l’étude des services de recherche du Parlement européen (EPRS) datant de 2019, Elle est fréquemment invoquée dans la communication institutionnelle, y compris très récente, pour suggérer un lien direct entre réseaux sociaux, dégradation de la santé mentale et comportements à risque. Le problème est que ce document n’est ni une étude clinique ni une recherche causale. Il s’agit d’une revue de littérature hétérogène, largement fondée sur des corrélations, des données auto-déclarées et des travaux déjà contestés au moment de sa publication. En aucun cas, ce rapport n’établit que les réseaux sociaux, en tant que tels, provoquent des troubles psychologiques. Il affirme même qu’ « il existe des problèmes méthodologiques avec les recherches pertinentes menées à ce jour ».

Addiction non addictive

La faiblesse de ce socle est aggravée par la citation récurrente, notamment dans l’analyse de l’EPRS et par d’autres institutions, d’études telles que celle publiée en 2016 par Ella Donnelly et Daria Kuss sur le rôle des réseaux dans la dépression, pour justifier des mesures d’interdiction générale. Là encore, l’extrapolation est abusive. Il s’agit d’une revue clinique exploratoire, non causale, qui ne porte ni sur des populations adolescentes représentatives ni sur des recommandations juridiques. Son usage dans le débat politique relève d’une lecture orientée, plus normative que scientifique. A cela s’ajoute le fait troublant que Daria Kuss est l’une des co-autrices de l’étude de l’EPRS de 2019. Enfin, le recours central de l’étude Kuss au concept d’« addiction aux réseaux sociaux » illustre un biais problématique : contrairement aux addictions aux substances, aucune signature neurobiologique spécifique et stable – notamment au niveau des circuits dopaminergiques – n’a été établie dans le cas des réseaux sociaux. À ce titre, ni le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux ni l’Organisation mondiale de la santé ne reconnaissent l’addiction aux réseaux sociaux comme diagnostic clinique, distinguant clairement usage problématique et dépendance médicale.

Progrès et constats plus nuancés

Depuis l’étude de Kuss, la recherche a pourtant progressé, mais pas dans un sens permettant de soutenir une interdiction des réseaux sociaux. De grandes études populationnelles et plusieurs méta-analyses récentes convergent vers un constat plus nuancé : les effets observés de l’usage des réseaux sont faibles, hétérogènes et largement dépendants des contextes individuels, familiaux et sociaux. Les chercheurs les plus rigoureux s’accordent sur un point central : il n’existe pas de preuve robuste d’une dangerosité intrinsèque et générale des réseaux sociaux pour l’ensemble des adolescents. Les risques existent, mais ils concernent des sous-groupes vulnérables et ne peuvent être extrapolés à toute une classe d’âge. Une étude britannique récente portant sur plus de 25 000 adolescents confirme que l’association entre usage des réseaux sociaux et santé mentale est faible, non causale et largement médiée par des facteurs sociaux. Cette étude n’a, à notre connaissance, jamais été reprise par les institutions européennes, y compris dans leurs communications récentes sur le sujet.

Les études récentes mobilisées

Certains travaux plus récents continuent néanmoins d’être mobilisés pour défendre une ligne dure vis-à-vis des réseaux sociaux. Le problème est qu’ils mettent en évidence des associations entre usages problématiques et détresse psychologique, mais sans établir de causalité entre les deux. Le recours persistant à la notion d’« addiction », définie de manière large et non clinique à partir de questionnaires auto-rapportés, transforme des signaux de vulnérabilité en preuves de nocivité structurelle. L’étude de Yunyu Xiao et al. publiée en 2025 en est une illustration claire : rigoureuse sur le plan méthodologique, elle montre une corrélation entre usage des réseaux et problèmes psychologiques, non une causalité. Qui plus est, elle se concentre sur un sous-groupe vulnérable à partir d’une définition extensive de la dépendance.

Agentivité 

Là où le bât blesse, c’est que sur la base de ce corpus de recherche encore en construction – et dont beaucoup d’études sont commandées puis interprétées de manière biaisée –  certaines institutions nationales et européennes promeuvent désormais des interdictions générales, uniformes, sans consentement parental et sans prise en compte de l’agentivité progressive des enfants. Cette réponse relève moins de la prévention que d’une logique de précaution maximaliste, politiquement séduisante parce qu’elle est simple, visible et peu coûteuse à court terme. Elle permet surtout d’éviter des politiques plus complexes et plus exigeantes : accompagnement psychologique, éducation au numérique, soutien aux familles ou lutte ciblée contre le harcèlement.

Saut juridique 

Les objections à cette critique sont connues : certains usages deviendraient problématiques, et l’action publique ne devrait pas attendre un consensus scientifique parfait. Ces arguments ne justifient pas un saut juridique aussi radical que celui de l’interdiction généralisée. Reconnaître des risques pour certains jeunes n’implique pas de priver tous les autres d’usages sociaux, culturels et relationnels devenus centraux. En santé publique comme en droit, la proportionnalité reste un principe cardinal. Le paradoxe est ici évident : au nom de la protection des enfants, on tend à les réduire à des objets de régulation, en marginalisant le rôle des parents et en transformant la loi en instrument de réassurance morale. Or la loi n’est pas un outil thérapeutique. Elle ne saurait compenser l’insuffisance des politiques de soin, d’éducation ou de prévention.

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