Jean-François Bert « les plateformes ont intérêt à montrer leur bonne foi »

Jean-François Bert a fondé Transparency. Une société née de l’Internet. Elle agit comme un tiers de confiance pour les ayants droit qui veulent surveiller l’exploitation de leurs oeuvres sur le Net. Jean-François Bert parie que 2013 sera l’année du démarrage pour ces pratiques nouvelles, qui vont vers plus de transparence, précisément.

ElectronLibre : Quel est le bilan de l’action de Transparency pour l’année écoulée ?

- Jean-François Bert : Globalement très positif, même si l’on aimerait toujours que les choses avancent plus vite. 2012 a été l’année de la concrétisation pour Transparency, puisque nous avons achevé la mise au point technique de notre offre de certification de l’usage numérique de contenus culturels (musique, cinéma, audiovisuel), y compris pour la consommation à la demande.

En clair, nous pouvons déterminer la durée et le nombre d’écoutes ou de vues des oeuvres, ainsi que le territoire où ces utilisations ont eu lieu, pour les sites et plateformes de streaming audio et vidéo. A ma connaissance, c’est une première mondiale.

EL : C’est quoi ce concept de Real time Audit ?

- JFB : Nous sommes partis du constat que les audits annuels, voir pluri annuels avaient le double inconvénient de ne traiter que des données passées, et d’être parfois traumatisants pour les sociétés auditées. L’audit en temps réel, c’est une technologie qui permet, grâce à l’installation de marqueurs Transparency, de certifier l’usage des contenus en temps réel et les revenus afférents. En comparant les redevances théoriques ainsi établies et les redevances réelles, on peut piloter en temps réel les écarts pouvant survenir. C’est un process beaucoup plus rapide et fiable pour celui qui commande l’audit, et beaucoup plus confortable pour la société auditée qui n’est pas déstabilisée par l’irruption d’auditeurs.

« Multiples reportings »

EL : Avez vous l’impression que votre démarche est comprise par les acteurs de la filière ?

- JFB : Pendant deux ans, j’ai rencontré tous les acteurs de la filière, y compris les institutionnels, afin de les alerter sur le besoin de transparence dans l’exploitation légale de la musique sur le net. Il y a eu des moments de frustration, mais ce travail d’évangélisation porte maintenant ces fruits : de plus en plus d’acteurs semblent convaincus de l’intérêt d’un tiers de confiance pour valider la réalité des exploitations numériques. Les sociétés de gestion collective, les maisons de disques, les distributeurs numériques savent que leur légitimité repose aussi sur leur capacité à rendre des comptes précis et fiables aux ayants-droit.

Quant aux sites et aux plateformes, ils ont tout intérêt à promouvoir leur bonne foi dans la rémunération des artistes et créateurs, et à sécuriser avec un tiers de confiance la teneur des multiples reportings qu’ils doivent faire à l’international.

EL : Avez vous signé avec des organismes représentant des ayants-droit ?

- JFB : Oui. Nous avons signé un accord avec la Sacem afin de lui fournir les données précises d’exploitation des vidéos officielles sur la chaine musique de Dailymotion en France. Je tiens ici à remercier ces deux acteurs majeurs de leur confiance. Nous livrerons ces données pendant un an, et nous effectuons parallèlement un test de deux mois pour rendre un service équivalent pour les vidéos postées par des non professionnels. Nous comptons sur le Midem pour concrétiser avec d’autres sociétés de gestion collectives et certainement aussi des maisons de disques.

EL : N’y a t-il pas un enfumage dans cette affaire, visant à garder les artistes dans l’illusion que leurs droits sont bien gérés ?

- JFB : L’illusion consiste à croire que le numérique serait un espace dépourvu d’erreurs techniques et de mauvaise foi humaine ! Notre croyance est que la transparence renforce la confiance, et qu’il n’y a pas d’exploitation sereine des œuvres sans confiance réciproque. Et je suis dans ce secteur depuis suffisamment longtemps pour savoir que les artistes et les créateurs sont ceux qui souffrent le plus de l’opacité. Donc je ne vois aucun effet pervers à la transparence !

« Retard abyssal »

EL : Quelle action espérez vous des politiques pour le développement de ce marché de la donnée ?

- JFB : J’attends beaucoup des politiques en général, car la maîtrise des métadonnées est un enjeu culturel et économique majeur. Le numérique est avant tout un espace d’échange de métadonnées : si vous ne contrôlez pas les métadonnées, vous laissez à d’autres le pouvoir d’exposer ou non vos œuvres, de vous rémunérer ou pas… Je trouve que nous gérons collectivement cet enjeu des métadonnées avec beaucoup trop de légèreté, le réveil risque d’être douloureux. Pourtant j’ai rencontré des gens compétents, parfaitement conscient de ces enjeux et proactifs à la DGMIC (ministère de la Culture et de la Communication, ndlr), mais malheureusement, ils ne détiennent pas tous les leviers, rien n’avance concrètement.

EL : La France est elle en retard ?

- JFB : Par rapport aux USA, le retard est abyssal. Mais la France se fait aussi distancer par l’Angleterre. Pendant qu’en France nous enchainons les colloques sur la nécessité de s’intéresser aux métadonnées, le gouvernement anglais investit des millions de livres pour faire émerger le plus rapidement possible des acteurs mondiaux sur la gestion des métadonnées. Les anglo-saxons ont beaucoup de défaut, mais ils sont pragmatiques. Pendant ce temps-là, nous on discute…

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Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef