Alain Lamassoure « les grands défis ne peuvent être traités efficacement qu’au niveau européen »

Dans un an, auront lieu les neuvièmes élections européennes. A cette occasion, ElectronLibre va a la rencontre des euro-députés français. Ils analyseront pour vous leurs mandats, les complexités du débat européen, le peu d'écho donné à leur travail dans les médias français, et nous présenteront chacun les domaines dans lesquels ils ont travaillé.

La première de ces interviews, qui sera publiée en deux parties, est celle d'Alain Lamassoure, qui a exercé pas moins de cinq mandats au Parlement européen. Alain Lamassoure a également été, entre autres, député, Ministre délégué aux Affaires européennes du gouvernement Balladur, et porte-parole du deuxième gouvernement Juppé. Pro-européen convaincu, il revient avec nous sur les raisons sa motivation, et sur les difficultés qu'éprouvent les députés européens à se faire entendre en France. Il nous explique également en quoi le budget et les compétences de l'Union européenne lui semblent insuffisants face aux défis que présentent le présent et l'avenir,  tels que l'immigration, le numérique ou la gestion des affaires étrangères. Il a beaucoup travaillé sur le thème de la fiscalité, et plus particulièrement sur la fiscalité du numérique : nous publierons ses réactions sur ce thème demain.

A votre avis, pourquoi l’action des députés européens semble-t-elle si lointaine aux Français ?

C’est voulu, et c’est une réussite. Si les gouvernements successifs avaient souhaité que les députés européens soient connus et proches des Français, ils auraient choisi le même mode de scrutin que celui appliqué pour l’Assemblée nationale. C’est-à-dire des élections dans lesquelles un député est élu par circonscription. Alors pourquoi cela n’a-t-il pas été fait ? Parce que la circonscription d’un député européen français - ils sont 79 - serait sept fois plus grande que celles des députés nationaux… Cela donnerait trop d’importance au député européen. Qui plus est, pour sa réforme des élections européennes, le Président Macron a choisi un système assez peu démocratique : la liste nationale bloquée ! Il est vrai qu’auparavant, nous avions huit grandes régions qui ne correspondaient pas aux circonscriptions, il était nécessaire d’effectuer un changement, mais ce choix est regrettable.

En plus de ce problème de loi électorale, il y a un problème lié à la structure des médias. Je m’explique : les médias locaux sont régionalisés en fonction des régions administratives, et ces régions ne correspondent pas à celles qui formaient la base d’élection des députés européens jusqu’à présent. Et les journalistes de ces médias sont censés travailler uniquement sur des sujets locaux. Je me rappelle d’ailleurs d’une conférence où j’étais allé parler de mon travail de député européen à Dax. A la fin de celle-ci, la seule question qui m’a été posée portait sur mon soutien ou non à une candidate locale pour les élections municipales ! Sans surprise, aucune question européenne n’a été mentionnée dans l’article rédigé ensuite par le journaliste, qui couvrait l’actualité de la ville de Dax… Quant au reste de mes électeurs, dans les autres villes, ils ne savaient même pas que j’étais venu à Dax pour parler d’Europe. Devant ces difficultés locales, j’ai essayé d’être relayé par la presse nationale, qui me répondait que j’étais un élu régional ! Dans l’ensemble, les médias nationaux ne sont pas équipés pour accueillir des intervenants parlant de sujets européens. D’ailleurs je peux faire la comparaison : j’ai été porte-parole du gouvernement Juppé dans les années 90, et à ce titre je passais régulièrement dans les médias nationaux. En 1999, j’ai abandonné la politique au niveau national pour passer au niveau européen, et dans les quinze années qui ont suivi, j’ai été invité une seule fois par un média national : c’était à 23 heures sur France 3 et ce n’était même pas pour parler d’Europe ! Choisir l’Europe, c’est faire un voeu de chasteté médiatique.

Pourquoi ce dédain des médias nationaux vis-à-vis du travail de l’Union européenne ?

Cela s’explique en partie par le fait qu’il y a en France une hyper-médiatisation du chef de l’Etat. La France est le seul pays qui réalise un sondage six mois après une élection présidentielle pour déterminer quel serait le résultat de la suivante ! Je pense qu’il y a une stratégie commune aux politiques, aux administrations et aux médias pour marginaliser l’Europe. L’Europe est le bouc émissaire de tout ce qui va mal. Il y a bien quelques correspondants Europe qui font un très bon travail, comme chez France Télévisions ou Radio France. Mais TF1 ? Ils n’ont personne ! C’est le premier média politique national, et ils ont des correspondants partout sauf à Bruxelles ! Résultat : jamais une image du Parlement européen ou de la Commission européenne. Sur France 3, ils retransmettent les questions d’actualité à l’Assemblée Nationale, mais ils ne retransmettent pas même les discours du Président de la République au Parlement européen … En conséquence, sur les médias nationaux, il y a quelques images de la politique européenne seulement quand sa majesté de Président de la République va à Bruxelles. Et dans ce cas, il est suivi par des équipes de journalistes venues de Paris, qui lui cirent les pompes. Le Président annonce qu’il vient sauver l’Europe, et par souci d’équilibre le média en question donne la parole à Laurent Wauquiez et à Jean-Luc Mélenchon, qui le dénigrent en fonction non pas de l’intérêt européen mais de l’intérêt national. Bref, le discours au sens large sur l’Europe est phagocyté par la politique nationale.

Vous disiez que l’Europe est utilisée comme bouc-émissaire, avez-vous vécu des exemples de cela ?

Oui, un exemple me vient en tête, qu’il faut remettre un peu dans le contexte de l’époque. Chacun se souvient du naufrage de l’Erika en 1999, qui avait donné lieu à une marée noire tragique, mais de proportions restreintes. La Commission européenne et les autres institutions avaient réagi de manière tout à fait efficace : en deux ans, l’UE a traité tous les aspects de la sécurité maritime, afin que cela ne se reproduise plus. On a introduit une obligation de double coque, des officiers de marine à bord pour certaines manoeuvres, un suivi radar similaire à celui des avions, etc. Fin 2002, le pétrolier Prestige a fait naufrage au large des côtes espagnoles. C’était malheureusement beaucoup plus grave que l’Erika. Des décisions malheureuses ont été prises par le Premier ministre Asnar, qui était alors au pouvoir en Espagne. Au lieu de ramener le navire à un port, son administration l’a envoyé le plus loin possible des côtes. La pollution sur la côte atlantique fut terrible. La réaction française ne tarda pas : aussi bien Jacques Chirac que Lionel Jospin, qui venait de quitter son poste de premier ministre, ont clamé que c’était la faute à l’Europe. Nous avons donc regardé cela de plus près au Parlement européen : selon les textes européens que nous avions votés, les pétroliers accostant en Europe devaient faire l’objet d’une inspection complète une fois sur quatre. Nous avons regardé l’itinéraire du Prestige, et il est apparu que si la France avait appliqué cette règle des 25% d’inspections votée par nous, le Prestige aurait été contrôlé en France avant le drame ! Mais le mal avait été fait dans l’opinion publique : quelques mois après la catastrophe, il y a eu un sondage dans Sud-Ouest : les personnes interrogées ont répondu à 80% que le naufrage était « la faute à l’Europe »… 

Y a-t-il des pays où l’on parle mieux d’Europe ?

Les petits pays, en règle générale. Mais aussi l’Espagne. Ce pays fut une puissance mondiale, puis a subi deux siècles de déclin. Il n’est redevenu grand que grâce à l’Europe, et cela se voit : l’Union européenne est fondamentalement populaire en Espagne.

L’Union européenne a-t-elle suffisamment de compétences et de moyens ?

Non. Et pourtant la crise financière, les pressions sur l’euro, l’immigration, l’agressivité de Vladimir Poutine ou le Brexit sont des sujets sur lesquels une large partie des opinions publiques sont convaincues, par le simple bon sens, que les défis ne peuvent être traités efficacement qu’au niveau européen. Ils sont également de cet avis au sujet d’opportunités comme le numérique. Mais il ne faut pas simplement le dire, il faut aussi des moyens pour le faire. Or au lieu d’attaquer ce problème majeur, on tourne autour du sujet. La Commission européenne vient de le démontrer, en considérant que faire passer le budget européen de 1% du PIB à 1,11% du PIB est révolutionnaire ! Notons que seuls les écologistes parlent dans le même sens que moi, pour une augmentation du budget. Parlons de l’immigration : il faut un vrai corps européen de gardes-frontières, pas simplement le petit corps d’élite actuel. Ainsi ils pourraient véritablement prendre la responsabilité des frontières, de manière uniforme. Cela permettait aux Etats membres de faire des économies, puisqu’il n’y aurait plus besoin de douaniers nationaux sur ces zones. 

Avez-vous été surpris par le Brexit ?

Pas vraiment, car quand on parle d’Europe, les Britanniques ne parlent pas de la même chose que nous. Ils n’ont pas subi la guerre comme nous, ils n’ont pas subi d’invasion, et ils ont toujours été dans le camp des vainqueurs. En conséquence, je suis convaincu qu’ils n’ont pas été vaccinés contre la guerre comme nous. Or l’Europe, c’est la paix, c’est la réconciliation, l’Europe est un vaccin anti-guerre. Nous sommes les seuls au monde dans cette situation : les autres estiment que la guerre est une continuation de la politique par d’autres moyens. Donc, quand nous parlons d’Europe avec les Britanniques, eux parlent de commerce et de minimisation de leur cotisation en échange du maximum possible, tandis que nous parlons de réconciliation. J’ai d’ailleurs renoncé à parler Europe avec les Anglais, car c’est un dialogue de sourds : ils n’ont pas notre attachement viscéral à l’Europe.

Qu’avez-vous pensé de la tactique de David Cameron sur le Brexit ?

Cet homme a adopté une stratégie illogique, il passe cinq ans à taper sur l’Europe, puis il demande à ses citoyens de voter pour y rester ! Nous souffrons beaucoup de la médiocrité des grands dirigeants, oui, beaucoup. Le locataire actuel de la Maison Blanche est une girouette. Et que dire de Theresa May ? Elle réside à 10 Downing Street, c’est tout ce que l’on peut en dire.

Les inquiétudes des Européens, ou même des Américains, au sujet de l’immigration ont-elles été mal interprétées par les politiques, y ont-ils prêté une oreille suffisamment attentive ?

Je crois que le malaise actuel dépasse l’immigration. Dans beaucoup de nos démocraties, nous avons en commun une angoisse identitaire. Ce n’est d’ailleurs pas seulement, contrairement à ce que l’on dit souvent, un problème de revenus : la Suisse et la Suède vivent une situation similaire alors que leur revenu par habitant est le double du nôtre. Aux États-Unis, on sent l’angoisse d’un pays qui ne dirige plus le monde, et qui doit désormais prendre en compte l’influence du reste du monde. Ils n’ont pas vraiment de problème avec les étrangers, les États-Unis sont d’ailleurs fondamentalement une terre d’immigration. Donald Trump s’est fait élire avec une rhétorique invraisemblable ! Leur vrai problème aujourd’hui est plutôt que leur force militaire extravagante ne sert à rien, car malgré elle, l’Amérique n’est plus le flambeau du reste du monde. 

Comment expliquer le vote nationaliste en Europe, selon vous ?

Le point commun à tous les pays européens est un vote de désespoir, d’angoisse. En France, on dit souvent que les gens votent Front National parce qu’il y a un chômage élevé. Je ne pense pas que ce soit vrai. Il suffit de comparer avec les pays du Nord de l’Europe : les nationalistes sont au pouvoir dans nombre d’entre eux, mais le chômage y est bas. L’immigration n’est pas une meilleure explication de ce vote : les régions où l’on vote le plus pour le FN sont celles où il n’y a pas d’immigrants, ou très peu. Je pense donc que cette angoisse est davantage liée aux changements technologiques et sociaux. Une sorte « d’angoisse devant le monde d’aujourd’hui », que l’on constate dans les zones rurales, où les formations ne correspondent pas au modèle actuel, où les PME qui ont fait vivre des familles entières ne trouvent pas de repreneur, où les services publics locaux disparaissent. Il y a aussi une angoisse de la génération plus âgée face à Internet. Moi-même, qui suis bien informé, j’ai eu des difficultés à remplir ma déclaration d’impôts sur Internet ! Ajoutez à cela les difficultés familiales, les familles recomposées, l’arrivée du mariage homosexuel, les vieux qui ne meurent plus et dont il faut s’occuper… Il y a un vrai clivage entre les grandes villes et les campagnes : dans les grandes métropoles, l’ascenseur social fonctionne, y compris dans les banlieues et pour les immigrés. On peut être régularisé, créer son entreprise. Il y a un décalage entre grandes villes qui participent à l’économie mondialisée et où les pauvres peuvent grimper l’échelle sociale, et le reste du pays qui végète. C’est un phénomène européen, nos confrères du Parlement européen font la même observation : la capitale contient le reste du pays.

Vous êtes un Européen convaincu depuis de nombreuses années : pourquoi ?

A 24 ans, j’ai été dans l’une des premières promotions de l’ENA qui accueillaient des élèves étrangers, et j’ai sympathisé avec un élève allemand. Je l’ai invité à passer du temps dans les Hautes-Pyrénées, chez ma grand-mère. Ma grand-mère, une femme généreuse, accueillante, m’a fait la tête quand je lui ai annoncé ! Son père avait fait la guerre de 1870, ses frères et son mari celle de 1914, et son fils celle de 1940, contre « les Boches », comme elle les appelait. Bref, quand mon ami est arrivé, elle était sur le seuil… et elle ne s’est pas levée pour l’accueillir. Mais la petite fille de mon ami est allée vers elle, a tapé sur ses genoux en lui disant « oma », ma grand-mère a pleuré et l’a prise dans ses bras. Je me suis dit que si même ma grand-mère, qui m’a appris l’amour, avait un tel ressentiment contre les Allemands, nous ne pouvions vivre dans ce monde-là. On ne peut pas accuser les fils des exactions de leurs pères et de leurs grands-pères. Cela m’a beaucoup fait réfléchir. Ensuite, j’ai été très actif dans la vie politique. Le premier texte que j’ai voté était la ratification de l’Acte Unique Européen. Quelque temps après, je me suis rendu compte que le gouvernement que je soutenais, celui de Jacques Chirac, nous proposait de voter des lois qui n’étaient plus de la compétence nationale ! À ce moment là, j’ai créé un intergroupe européen, avec pour objectif de voter des amendements pour rendre euro-compatibles des lois françaises qui ne l’étaient pas. Il faut dire qu’à l’époque, le Conseil Constitutionnel ne s’était pas encore jugé compétent pour décider de la légalité des lois face aux Traités… Puis je me suis naturellement rendu compte que les choix fondamentaux touchant mon pays ne se faisaient plus à Paris mais à Bruxelles. Un député de l’opposition, à l’Assemblée nationale, se fait plaisir, mais ne sert à rien. Comme j’étais le spécialiste européen de ma formation (Alain Lamassoure a notamment été Ministre des affaires européennes, NDLR), je me suis présenté aux élections européennes.

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Rédigé par Isabelle Szczepanski

Angel investor. Journaliste. Belge parisienne.

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