Hervé Rony, « je plaide pour l’union en faisant taire les rivalités de personnes » #Gratuit

Les industries créatives combattent sur plusieurs fronts, sur le territoire nationale mais aussi et surtout au niveau européen. Ces luttes sont l’occasion de voir parfois leurs représentants se déchirer ou simplement sombrer dans la querelle personnelle. Hervé Rony, directeur général de la Scam (Société civile des auteurs multimédia), et ancien DG du SNEP (syndicat national des éditeurs de phonogrammes), connait parfaitement ce milieu où se côtoient bien souvent les mêmes personnalités depuis plusieurs années, Pascal Nègre, Pascal Rogard, Nicolas Seydoux, etc. Il analyse pour ElectronLibre l’action des industries créatives sur ce terrain, et lance un appel à l’union de toutes. (Publié le 31 janvier)

ElectronLibre : Tout d’abord que pensez vous, avec le recul, de l’action de la musique en terme de lobbying ?

- Hervé Rony : Je crois au vu des quinze ans que j’ai passé dans le secteur musical que celui-ci a surtout souffert de la brutalité inouie du changement causé par Internet et du fossé qui s’est creusé avec une partie du public. C’était très difficile d’anticiper contrairement à ce que nombre d’observateurs extérieurs au métier ont pu dire en donneurs de leçons. Ce fut un tsunami. Tout ce qui a pu être tenté et fait a semblé dans ce contexte toujours en retard d’un train. Mais je pense que contrairement aux idées reçues la musique a montré une incroyable réactivité. Quelle est de toutes les offres culturelles actuelles la plus massivement présente sur le net sinon la musique?

EL : Depuis quelques années on a l’impression nette que la musique, la vidéo ou encore le cinéma sont dans le même bateau. Face à eux, c’est Google, Apple et Amazon. Est ce que cette prise de conscience existe bien chez les représentants de ces trois industries de la création ?

- HR : Evidemment ! Nous sommes tous, même si ce n’est pas avec la même intensité, confrontés à l’arrivée de nouveaux acteurs qui n’ont aucune culture des droits ni de la régulation propres aux médias et aux industries culturelles. Il serait suicidaire de l’ignorer et de rester les bras ballants chacun dans son coin. Mais il ne faut pas non plus s’en désespérer et jouer les passéistes. C’est une nouvelle donne. Et un cadre nouveau à construire. Tout n’est pas idéal car les rémunérations des auteurs restent très faibles sur ce type d’exploitations mais la SCAM a pu signer un accord avec YouTube sur les droits d’auteurs. Progressivement nous parviendrons, je crois, à travailler convenablement avec ces acteurs. Mais encore faut-il créer un rapport de forces pertinent.

EL : Le cinéma est le mieux organisé, c’est en tout cas ce que l’on a l’habitude de constater. Le cinéma sait avancer uni, obtenir ce qu’il veut, etc. Pourquoi ? Est ce que cela tient aux personnalités ? Pascal Rogard, Nicolas Seydoux, et d’autres ?

- HR : L’unité du cinéma existe mais ne sous estimons pas les sensibilités parfois opposées et que révèlent l’existence du Blic et du Bloc. Regardez en ce moment la polémique sur la convention collective du cinéma. Ce n’est pas raisonnable. Il faudrait quand même que des efforts soient faits pour trouver un accord entre toutes les organisations de producteurs et les syndicats. Et sur la chronologie des medias, sujet ô combien délicat, le front uni n’existe pas. C’est pourtant un point majeur sinon le point majeur des enjeux actuels.
Pour autant, à l’évidence, le cinéma s’il bénéficie sans doute de la qualité de certains de ses porte-parole, bénéficie surtout depuis des lustres d’un soutien très organisé des pouvoirs publics à travers le centre national du cinéma (CNC). En clair quand le cinéma se défend c’est l’Etat français qui se défend. Ça aide ! C’est une grande différence avec la musique.

« Il faut que les autres organisations professionnelles aient toutes leur place. Il en va de la crédibité politique de nos actions communes. »

EL : Cette forte personnification existe aussi dans la musique avec Pascal Nègre. Est ce efficace selon vous ? 

- HR : Oui jusqu’à un certain point. Pascal Nègre est un grand patron de maison de disques et il est très légitime pour alimenter le débat et faire avancer les dossiers. Le secteur lui doit beaucoup. Mais il faut évidemment aussi veiller à ce que la parole ne soit pas monopolisée. C’est un subtil jeu d’équilibre et il est important dans la musique comme ailleurs de savoir laisser la parole aux moins puissants, aux professionnels moins préservés tant il est facile de dénoncer ensuite, non sans mauvaise foi, la défense du show bizz ou d’une élite culturelle à l’abri. Cela ne va pas toujours de soi.

EL : La Sacem montre nettement des signes d’intérêt pour prendre le leadership dans ces affaires. Jean Noël Tronc semble appeler cette union de ses vœux, et peut être en prendre la tête. Qu’en pensez vous ?

- HR : Soyons clairs, la SACEM qui ne vient pas de nulle part est un acteur majeur et très puissant depuis des décennies avec lequel il faut compter. C’est ainsi. Et c’est aussi un partenaire de grande qualité.  Par conséquent, que son nouveau Directeur général milite avec la vigueur qu’on lui connait pour susciter l’union, notamment sur le dossier de la copie privée au niveau européen, est une excellente chose. Moi qui au SNEP ai fondé avec quelques autres feu le Comité de liaison des industries culturelles,  je soutiens ce genre d’initiatives sans réserves.  Mais il faut que les autres organisations professionnelles aient toutes leur place. Il en va de la crédibité politique de nos actions communes. Par ailleurs, ce qui unit les sociétés d’auteurs doit permettre de dépasser voire d’éviter d’éventuelles luttes d’influence, je pense par exemple à certaines tensions autour de la gestion des droits des humoristes entre la SACEM et la SACD. Le jeu en vaut-il la chandelle?

« La coalition (…) s’impose si elle s’appuie sur un réel partage des rôles et non si elle sert un simpe leadership »

 

EL : L’Europe est un problème aussi pour nombre des industries créatives, vous êtes concernés aussi à la Scam. Comment s’organiser pour être efficace face à Bruxelles ?

- HR : S’unir, comme vous le soulignez, et renforcer les moyens que nous nous donnons. La SCAM est avec la SACD la plus importante société membre de la SAA qui réunit les sociétés d’auteurs du secteur audiovisuel. Cette solidarité entre la SACD et la SCAM est fondamentale. Mais la SCAM, à la différence de la SACD, est aussi membre du GESAC dominé de facto par les sociétés musicales. Pourquoi ? Parce que je crois que si la SAA doit exister pour affirmer très fortement la parole des auteurs de la télévision et du cinéma et la spécificité des questions audiovisuelles, peu connus, nous devons dialoguer aussi avec les auteurs du secteur musical. Mais ceci ne suffit pas. La coalition souhaitée par Jean-Noël Tronc avec l’ensemble des autres secteurs concernés (le livre, la presse, les arts plastiques etc…) s’impose si elle s’appuie sur un réel partage des rôles et non si elle sert un simpe leadership. Et nous devons renforcer nos budgets et nos moyens humains qui sont dérisoires comparés à ceux des Google, Amazon et autres entreprises du Net. Jusqu’à présent nous n’avons pas mis toutes les chances de notre côté. Il faut enfin que la France dans son ensemble ne soit pas ce qu’elle est trop souvent, donneuse de leçons, même si nous pouvons considérer non sans raison que notre modèle culturel est pertinent.

EL : Quel est le rôle de l’Etat dans ces affaires ? Sachant que depuis quelques années nos gouvernements ont montré la plupart des fois qu’ils échouaient …

- HR : Je ne crois pas que nous puissions dire que les Etats échouent toujours. La France défend quand même non sans un certain succès notre système national de régulation. Le pire n’est pas arrivé. En revanche, il est évident que sous le poids de la technostructure de la Commission et de la sensibilté libérale des Etats qui ont rejoint le plus récemment l’Union, les Etats membres font preuve d’une invraisemblable faiblesse sur certains points ou sont incapables de comprendre les enjeux. Et c’est ainsi qu’au nom du marché unique, l’Europe fait la courte échelle fiscale à des sociétés américaines et patauge depuis plus de dix ans pour destabiliser la gestion collective des droits au nom d’une concurrence pure et parfaite. Les bras vous en tombent et ceci ne mène à rien de bon. Il faut cependant que la France apprenne à ne pas donner des leçons aux autres. Nous avons là un atavisme qui agace et est parfois contre-productif.

Alors oui je plaide pour l’union en faisant taire les rivalités de personnes quand il y en a ou les querelles secondaires quand elles prennent une place disproportionnée.

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Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef

6 commentaires sur cet article

  1. oomu dit :

    « Quelle est de toutes les offres culturelles actuelles la plus massivement présente sur le net sinon la musique? »

    Ce n’est pas grâce à vous ni la France.

    tout ce qui intéresse le public est de pouvoir acheter vite et bien, facilement, sans contrainte et sans en profiter pour augmenter les prix.

    Le reste n’est que la survie de votre boulot personnel.

  2. Pizzo dit :

    Très « drole » le discours d’un censeur/sangsue

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