Le couronnement de Rap Genius

photo 250Rap Genius a su s'imposer dans le paysage de la musique urbaine en négociant d'une main avec les éditeurs, tout en offrant aux labels les moyens de valoriser leurs oeuvres auprès des fans.

Les différents produits déclinés « Genius » - Rap Genius, Rock Genius, Poetry Genius et News Genius - prennent la mesure que désormais le contenu roi est le contenu créé par des professionnels, tout en y ajoutant une sauce de « crowdsourcing allégé » où l’accueil est bien meilleur pour les pros que pour les profanes. "La hiérarchisation des utilisateurs, avec une primauté donnée aux personnes célèbres dans leur domaine garantit la qualité des annotations sur Genius", nous a dit Mahbod Moghadam, l'un des fondateurs. Encore fallait-il que les Geniuses respectent le droit des auteurs dont ils utilisent le contenu comme base de leur site. Pour la musique, c’est en passe d’être réalisé aux Etats-Unis et ne saurait tarder en France.

 

 Noble people with an attitude

Le premier produit Genius, créé par Mahbod Moghadam, Ilan Zechory et Tom Lehman en 2009, fut  donc Rap Genius. Il s’agissait de reprendre les paroles de toute la musique urbaine made in the USA, de NWA à Public Enemy en passant par Kanye West et Lil Wayne, tout en y ajoutant des commentaires de qualité. Les commentaires, fournis par les fondateurs, puis par les usagers du site, avec une priorité donnée aux artistes eux-mêmes, forment désormais un corpus à la fois fouillé et simple à lire. Rap Genius effectue des rapprochements entre artistes, rajoute une dimension biographique voire politique aux textes et a donné, in fine, des lettres de noblesse à un art qui a pu à certains moments - même si c’est difficilement concevable - être considéré comme mineur. Notez l’apparent paradoxe entre les mots « rap » et « genius », qui crient au monde que, oui, il y a du génie, de la philosophie, du travail, de l’inspiration dans cette musique arrachée, pleine d’explétifs irrévérencieux et d’effets sonores improbables.

 Echange de bons procédés

Et l’on peut dire que le rap l’a bien rendu à Rap Genius, en le prenant sous son aile, et en devenant ce génie mirifique et protecteur que les fondateurs avaient pressenti. Ceux dont Rap Genius avait besoin d’être protégé, en l’occurrence, étaient les éditeurs, c’est-à-dire les gestionnaires pour les artistes des paroles en question, qui ont donc un droit d’auteur à faire respecter sur toute exploitation des textes, y compris celui fait par Rap Genius.

Rap Genius s’est défendu de cela, disant qu’ils ne devaient pas payer les éditeurs car ils n’étaient pas un simple site de « lyrics » mais un véritable média ajoutant de la valeur à ce produit. Leur autre argument fut que contrairement aux autres sites de paroles en ligne, ils ne gagnent pas d’argent sur les paroles, n'ayant pas d’affichage publicitaire. Aucun de ces deux arguments ne peut tenir juridiquement, et les trois fondateurs du site le savent probablement très bien. Et ce d’autant plus qu’en 2012, Rap Genius a reçu un investissement de 15 millions de dollars de la part d’Anderseen Horowitz, un fond de la Silicon Valley, investisseur notamment dans Facebook et Twitter, qui s’est aventuré à Brooklyn pour l’occasion. Or ces fonds ont des avocats bien renseignés...

Entre Rap Genius et les éditeurs, il s'agit donc bien d'une négociation commerciale, avec Rap Genius soutenant qu'il est tout petit et ne gagne pas d'argent. La réflexion des éditeurs au sujet de ce genre de sites est bien résumée par Angélique Dascier de la Chambre Syndicale de l'Edition Musicale française : "si un site à de l'argent pour investir dans une technologie, alors il a de l'argent pour rémunérer le droit d'auteur".

Les éditeurs pris en sandwich

L’on aurait pu penser que les artistes se seraient rangés en majorité du côté des éditeurs en l’occurrence, afin d’obtenir leur dû sur leur oeuvre… mais ce n’est pas nécessairement ce qui est arrivé, et Rap Genius est une véritable exception en la matière, car pour tous les autres sites de paroles, les artistes, producteurs et éditeurs sont d’accord qu’il faut agir. Ce qui fait la différence, c'est que chez Rap Genius, le contenu professionnel est respecté, choyé : les paroles de chansons ne sont pas la base d'une machine à cash un peu moche et pleine de fautes d'orthographe que l'on voit sur d'autres sites.

Ce que l'industrie n'a pas pu faire

In fine, Rap Genius a fait ce que l'industrie n'a pas réussi et ne réussira peut-être jamais à faire : rassembler les oeuvres de musique urbaine en provenance de tous les labels pour en faire un corpus général, ce qui correspond, on le voit avec leur succès, à une envie des fans. L'une des seules solutions de l'édition musicale à ce niveau aurait été de conclure un accord avec iTunes, plateforme de téléchargement n°1 aux USA, pour inclure toutes les paroles dans les albums. La perspective d'un tel accord est plus que maigre, y compris en France, comme nous l'a confié François Millet de Vital Song, un éditeur français très actif dans la protection du droit d'auteur. "Apple ne semble pas intéressé par ce sujet, peut-être parce que la plateforme iTunes ne se prête pas à l'inclusion de paroles et qu'il faudrait la modifier", nous a t-il dit.

Rap Genius est entré encore plus dans cette brêche laissée par le marché avec sa nouvelle application iPhone, sortie le 28 janvier. Elle est reliée, contrairement aux SoundHound et autres Shazam, à la bibliothèque iTunes des utilisateurs... autant dire que du point de vue de l'utilisateur, que les paroles soient sur leur appli iTunes ou leur appli Rap Genius, cela ne change pas grand chose... En outre, cette appli fournira à Rap Genius plein de data intéressante à monnayer avec l'industrie.

Outil de promotion

Les relations paradoxales de Rap Genius avec l'industrie du disque se sont fait sentir d’autant plus que les maisons de disques, propriétaires de la musique enregistrée desdits artistes et faisant souvent partie du même groupe issu des majors que les éditeurs, ont vite perçu le potentiel de Rap Genius pour la promotion de leurs artistes. Le site fournit en effet une plateforme idéale pour accéder aux fans, et permet une interactivité contrôlée très utile pour les lancements d'albums, par exemple. Les éditeurs issus des majors étaient donc quelque peu en porte-à-faux vis-à-vis de Rap Genius, qui fut le seul site véritablement plébiscité par les artistes et les majors.

Pour preuve, dès que le syndicat des éditeurs américains a annoncé à la mi-novembre 2013 une action contre Rap Genius et d’autres sites de paroles, Sony ATV n’a pas tardé à annoncer qu’en fait ils avaient, presqu’en cachette, déjà signé un accord de licence de leurs paroles avec Rap Genius « plus tôt dans l’année »… L’on ne peut donc pas s’étonner qu’il y a tout juste quelques jours, c’était au tour d’Universal Music Publishing d’accorder une licence au site, laissant les autres éditeurs, qui avaient entretemps décidé de discuter avec Rap Genius sous la pression générale, sans autre alternative que de négocier eux-aussi. Des conditions financières des accords, l’on ne sait rien, mais on imagine bien que ce que Rap Genius donne - peut-être - d’un côté, aux éditeurs, il pourra très rapidement le récupérer de l’autre, c’est-à-dire des producteurs. Car payer d’un côté une pitance aux éditeurs pour utiliser les paroles c’est garantir la légalité du site et pouvoir y attirer encore plus les artistes et les labels, pour y faire leur promo… ce dont ils ont bien besoin.

Et cela, Rap Genius le fait déjà très bien. L’East Coast rappeur NAS est d’ailleurs devenu un investisseur du site, et y place régulièrement des commentaires. En France, le label DefJam France utilise régulièrement rapgenius.fr depuis quelques mois pour faire la promotion de ses artistes. Aucune somme n’est vraisemblablement donnée par DefJam pour ces accords informels, mais assez structurés, de promotion. En tous cas pour l’instant…

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Rédigé par Isabelle Szczepanski

Angel investor. Journaliste. Belge parisienne.

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