Lescure et la chronologie : la solution ni-ni

Après des mois d’auditions, la mission Lescure a rendu lundi un rapport qui aborde, entre autres sujets, la chronologie des médias, proposant notamment de réduire le délai pour la vente en sVOD de 36 à 18 mois et de 4 à 3 mois pour la VàD. Un changement que beaucoup jugent insuffisant.

Hier, Pierre Lescure rendait son rapport tant attendu sur les politiques culturelles à l’ère numérique, et tous les yeux étaient braqués sur le sort de la Hadopi, quitte à oublier la pérennisation du financement ou encore la chronologie des médias. Sur ce point comme sur bien d’autres, l’ancien patron de Canal semble avoir choisi une sorte de voie médiane en coupant la poire en deux entre les attentes des internautes consommateurs de biens culturels dématérialisés et les ayant-droits. Le problème, c’est que ses préconisations dans ce domaine risquent bien de laisser les uns comme les autres insatisfaits.

Chronologie à la française : too little too late

Parmi les 80 préconisations, plusieurs touchent à ce sacro-saint système, supposé préserver les différentes exploitations des films, d’abord exclusivement en salles pour une durée de 4 mois, puis en vente et location DVD et VàD (vidéo à la demande, payable à l’acte, soit en général quelque 5€ pour disposer du film pendant 48 heures). Au bout de 10 mois, ce sont les télévisions payantes de cinéma ayant signé un accord avec les organisations du cinéma qui peuvent exploiter le film, puis les autres télévisions payantes de cinéma à 12 mois. Viennent ensuite les télévisions payantes hors cinéma ou télévisions gratuites coproductrices du film à 22 mois, tout le reste des chaînes de télévision à 30 mois et la vidéo à la demande par abonnement (ou sVOD) n’arrive que 36 mois après le début d’exploitation du film.

Les services payants de sVOD sont donc positionnés après les chaînes de télévision gratuites, une véritable aberration, qui participe certainement aux multiples reports dans l’installation d’acteurs transnationaux comme l’illustre Netflix ou le LoveFilms d’Amazon. L’offre VOD et sVOD en France est bien souvent jugée trop chère, trop tardive et trop peu variée, ce qui expliquerait d’une part ses piètres performances et d’autre part le piratage massif des films. On trouve bien quelques acteurs de sVOD, comme Jook, lancé en février dernier par AB, ou CanalPlay Infinity, et Dailymotion s’essaye à la VàD, par exemple pour des épisodes de « Plus belle la vie » ou quelques films… Mais on est loin, très loin des colosses d’Outre-Atlantique, dont certains ont déjà conquis plusieurs millions d’abonnés en proposant, pour des sommes modiques, des catalogues récents et complets en accès illimité.

Changement à minima

Il était donc grand temps d’agir, et Pierre Lescure semble l’avoir entendu et propose par conséquent plusieurs mesures censées pallier les actuelles lacunes dans l’offre légale de cinéma, en réduisant par exemple le délai pour la disponibilité en sVOD de moitié, passant donc de 36 à 18 mois. Cela ressemble à s’y méprendre à la solution avancée par la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD), qui s’est d’ailleurs, sans surprise, dite satisfaite du rapport dans son ensemble. Il préconise aussi une obligation d’exploitation, autre demande de longue date de la même société. Ce délai raccourci (mais pas trop) « ne blessera pas les acteurs concernées, y compris Canal » a précisé l’ancien patron de la chaîne cryptée. Pour la VàD, payable à l’acte, le délai pourrait passer de 4 à 3 mois.

Pas de grand bouleversement en vue, donc, puisque le rapporteur l’admet, il a tenté de ménager la chèvre et le chou. « Le cinéma est une industrie de prototype. On doit maintenir le principe du préfinancement, et donc ne pas secouer la chronologie des médias » explique-t-il ainsi à Télérama, ou « on ne pouvait pas passer du tout au rien ou du rien au tout et casser cette chaîne de financement » chez PC Inpact. En revanche, Pierre Lescure ouvre la porte aux négociations en préconisant la création d’une commission sous l’égide du CNC, qui réunirait des professionnels du cinéma une fois par semaine afin de juger de l’opportunité d’avancer la sortie en VàD d’un film n’ayant pas rencontré le succès en salles, par exemple.

La loi des séries

Concernant les séries télévisées, le bilan est plus mitigé encore, et l’on sent bien que l’ancien patron de Canal n’a pas voulu fâcher les acteurs de l’audiovisuel en leur imposant des mesures coercitives. Pourtant, rien ne justifie vraiment le délai absurdement long entre les sorties à l’étranger, et notamment aux Etats-Unis, et les diffusions en France, puisque les séries ne sont pas soumises à cette fameuse chronologie des médias, et leur arrivée sur les chaînes hexagonales ne dépend que de négociations entre acteurs privés. Le problème, c’est que les accros aux séries n’ont pas vraiment envie d’attendre un an voire plus pour enfin découvrir la dernière saison de Walking Dead, de Game of Thrones ou de Big Bang Theory quand ils peuvent obtenir le jour même la version originale, et la version sous-titrée dès le lendemain de la diffusion US… Illégalement, évidemment.

D’ailleurs Pierre Lescure l’admet, en déclarant, pendant la conférence de presse de remise de son rapport « on est le seul pays développé où les séries passent un an après leur première diffusion dans le pays d’origine ». Mais plutôt que de proposer des obligations, il préfère botter en touche, en estimant, toujours chez Télérama « à l’heure du numérique, ces séries devraient être disponibles au bout d’un mois ! ». Reste à voir si les distributeurs français entendront la complainte des série-philes agacés, puisque dans l'ensemble, l'ancien patron de Canal ne pose pas vraiment les bases pour un "vrai service de sVOD" qu'il appelle pourtant de ses voeux.

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Rédigé par Diane Saint Réquier

Journaliste presse écrite, web, radio. Passionnée de politique, de culture et de nouvelles technologies.

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