Tempête sur la musique, Jean-Noël Tronc répond et dit tout !

L’interview de Jean-Noël Tronc, tout juste nommé directeur général de la Sacem, publiée dans le Monde a déclenché de vives réactions dans la filière musique. Le nouveau venu attaquait dans cet entretien les bases connues du centre national de la musique, sapant les efforts de tous faits jusque-là. La musique apparaissait une fois de plus désunie alors que le nouveau gouvernement bataille ferme avec l’Europe pour imposer un système de financement pérenne de la culture. Ces dans ces conditions que l’intéressé revient aujourd’hui sur ses propos dans une longue interview. Concernant le CNM, il affirme ne pas vouloir remettre en cause la charte signée par la filière, Sacem comprise, lors du dernier Midem, et qui détermine la configuration des aides. Jean-Noël Tronc se montre d’ailleurs plus proche que jamais des points de vue des producteurs. Cependant, le directeur général de la Sacem avance toujours l’idée de proposer au CNC d’"héberger" le CNM, dans un premier temps. Sur l’Hadopi, la riposte graduée en prend pour son grade, et Jean-Noël Tronc se montre favorable à la fin de la suspension d’internet mais aussi de l’envoi des sommations aux internautes. Sans parle d’un exercice de rétropédalage, Jean-Noël Tronc clarifie largement sa vision de l’action de la Sacem en interne comme à l’extérieur, et annonce aussi la présentation de son plan stratégique lundi prochain aux salariés.

ElectronLibre : Que reprochez-vous à la riposte graduée, exactement ? Est ce à dire que vous appelez à une refonte du système avec amende, sans sommation ?

- Jean-Noël Tronc, directeur général de la Sacem : Je lui reproche d’avoir créé une sorte de double peine pour les créateurs : d’un côté, elle leur impose une exception de fait à la règle générale qui est qu’à toute contrefaçon répond une sanction ; de l’autre, elle a créé un réel malaise dans l’opinion publique et fait passer pour attentatoire aux libertés un dispositif qui est plutôt attentatoire au droit des créateurs. Tout cela sans sanction prononcée à ce jour, et pour un dispositif complexe dont une partie reste à la charge financière des sociétés des ayant-droits.

La sommation, c’est quoi ? Si je suis pris à 57 km/h sur la voie sur berge à Paris, on ne m’envoie pas un email d’avertissement, on me retire trois points à mon permis et je dois payer une amende. D’un autre côté, on ne me confisque pas non plus ma voiture. D’où mon hostilité au principe de la suspension de l’accès internet au foyer dont les conséquences pourraient être tellement pénalisantes qu’il est probable en plus que pas un juge n’appliquerait cette sanction.
Refondre le système, c’est ce que le gouvernement a annoncé. La mission Lescure aura notamment ce rôle. Il est temps de prendre un peu de temps, de faire un vrai bilan, qui montrera que le système de l’Hadopi a eu une vraie utilité.
Mais je redis que à l’heure où près de 80% de nos concitoyens sont sur le net, une autorité de régulation chargée des relations entre créateurs et utilisateurs de biens culturels est une bonne chose, une chose légitime et nécessaire. Depuis que le Conseil d’administration de la Sacem m’a élu il y a six mois, j’ai été voir des sociétés sœurs de la Sacem dans 7 pays à l’étranger, avec à chaque fois des rencontres avec des créateurs mais aussi des industriels ou des médias. J’ai été frappé de voir le décalage avec le débat chez nous. Les gens sont réellement intéressés par le modèle français. Ils en voient les limites, mais aussi les avantages.
On a tellement diabolisé cette haute autorité qu’on oublie le sens de son acronyme : «  pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur internet » ; « pour » et pas « contre » la diffusion des œuvres. Nos créateurs, nos éditeurs, ils se battent tous les jours pour que leurs œuvres soient plus diffusées. Moi qui me suis battu, dès que j’ai rejoint le cabinet du Premier ministre en 1997, pour la libre diffusion des données publiques, qui suis à l’origine de la création de Legifrance, qui est, aujourd’hui encore je crois, la plus grande base de données juridiques gratuite au monde, en inventant même la notion de « données publiques essentielles » qui doivent être libres de droit, je me sens très à l’aise avec ça.
Tout ce que je demande, c’est que l’on n’oublie pas le principe fondamental du droit d’auteur, qui est la liberté du créateur d’accepter ou de refuser la diffusion de son œuvre. Ce droit, c’est le premier de ses droits. Le critère de ce qui doit être sanctionné est donc, plus que jamais, le fait de diffuser l’œuvre d’un auteur sans son autorisation.

"J’ai contribué, avec d’autres, à éviter que cet excellent rapport ne devienne un enjeu d’affrontement gauche-droite"

 

EL : ?Sur le CNM (centre national de la musique) vos récentes prises de position ont surpris les autres membres de la filière. Pouvez-vous préciser vos intentions ?

- JNT : Comme l’interview au Monde, que nous n’avons pu relire (mais qui fut enregistrée par le journaliste, ndlr), a créé un malentendu quant à ma position sur le CNM, et que votre article du 21 juin en a rajouté, je me réjouis que vous me donniez la possibilité de préciser les choses.
Premier point, la Sacem a fait partie des signataires, à Cannes en janvier dernier avec Frédéric Mitterrand, du document pour la mise en place du centre national de la musique, et nous restons pleinement engagés dans cette démarche ; pas de faux procès donc ! J’ai d’ailleurs souligné dans Le Monde que je souscrivais aux conclusions du rapport sur l’avenir de la filière numérique dans l’ère musicale. Et les rapporteurs savent, en particulier Didier Selles, que j’ai contribué, avec d’autres, à éviter que cet excellent rapport ne devienne un enjeu d’affrontement gauche-droite pendant la campagne présidentielle.
Qu’il s’agisse du besoin urgent d’aide financière aux créateurs, aux producteurs, aux éditeurs ou aux entrepreneurs du spectacle vivant, des dispositifs de soutien à la création qu’il faut rendre plus lisibles, ou de la structuration de la filière pour ses besoins d’intérêt général, du type outils de formation, d’information ou de statistiques, toutes ces conclusions, la Sacem y souscrit. Et je rappelle ici que l’une des propositions de ce rapport c’est la création du CNM.
Mais je veux être sûr que personne n’oublie que cette signature, qui s’est traduite par l’engagement de nombreux acteurs de la filière musicale, dont la Sacem, d’apporter une partie de leurs instruments d’action culturelle au futur établissement public, a une contrepartie très claire : l’engagement pris à l’automne 2011 par les représentants de l’Etat de mobiliser 90 millions d’euros d’argent supplémentaire pour la musique, par un partage de la taxe sur les services de télévision prélevée sur les fournisseurs d’accès à l’internet.
Bien sûr, chacun sait que des promesses faites en période électorale peuvent avoir une certaine fragilité, mais le principe de la contrepartie, lui, il est la condition absolue de l’engagement de toute notre filière. C’est là-dessus que l’accord s’est fait. Les producteurs les premiers ont d’ailleurs rappelé très fermement cette condition, en en faisant dépendre l’apport de leurs outils d’action culturelle au futur CNM, comme l’a rappelé la semaine dernière l’assemblée générale de la SPPF s’agissant des producteurs indépendants.
Il est heureux que le projet de CNM n’ait pas été un enjeu de clivage politique durant la campagne. Mais j’observe, comme le reste de la filière, que si l’idée de créer le CNM a été évoquée par l’actuelle majorité, en revanche aucune prise de position officielle sur les conclusions du rapport, et notamment le besoin prioritaire et urgent de soutien financier à la filière n’a été exprimée. D’où notre profonde inquiétude et l’importance de la rencontre prochaine avec la Ministre à laquelle il faut que la filière puisse se rendre unie.
Ma crainte, c’est qu’en se concentrant sur la seule question du montage juridique de l’établissement public, on en oublie la raison première pour laquelle tout ce projet a été monté, qui est que l’Etat apporte une aide financière nouvelle et substantielle à une filière qui représente plus de 100 000 emplois en France et qui fait vivre la musique, qui est la première pratique culturelle de nos concitoyens.
La question de savoir où et comment trouver l’argent, cela regarde le gouvernement. Mais comme rien n’est apparemment réglé, et que, j’en profite pour le dire, nous, la filière, attendons toujours de savoir ce que l’équipe de préfiguration du CNM, qui a conduit des dizaines de réunions de concertation auxquelles nous avons participé, a finalement proposé, notre inquiétude est normale et doit être entendue.
Qu’on ne s’y trompe pas. La vie est difficile pour tous les secteurs culturels. Mais pour une bonne partie de la filière musicale, c’est plus difficile que pour les autres. Si vous prenez l’exemple des sociétaires de la Sacem, auteurs, compositeurs, éditeurs de musique, mais aussi d’autres types de créateurs, une étude interne récente, que nous présenterons plus en détail prochainement, a montré une baisse du revenu moyen depuis 2003 de plus de 25% ! Pourtant les frais de gestion de la Sacem, environ 15%, sont restés stables sur cette période. La paupérisation de la filière, ça n’est donc pas une figure de style.
Quand le nombre des productions de disque, physique ou numérique, a baissé de 60% en sept ans et quand les producteurs de spectacle connaissent des difficultés sans précédent notamment pour développer de nouvelles carrières ou remplir des salles de taille moyenne, et quand l’aspect de la musique aux grands médias est de plus en plus problématique, en particulier pour le classique ou le jazz, notre appel à l’aide doit être entendu.
Prenez les producteurs, notamment les indépendants : le soutien financier de l’Etat s’exprime aujourd’hui à travers le dispositif du crédit d’impôt, il est une question de vie ou de mort économique pour beaucoup de nos entreprises de la musique. Pourtant, à ce jour, la reconduction du crédit d’impôt n’est pas encore confirmée.

"Les industries culturelles souffrent d’un transfert de valeur injuste vers les télécoms"

 

EL : Mais sur quoi ont porté vos discussions avec le CNC ?

- JNT : Les intentions qui m’ont été prêtées à ce propos, telles que vous les mentionniez vous-même, sont un contresens. Il n’y a eu aucune « tractation » entre le président du CNC et moi-même. J’ai rencontré Eric Garandeau (président du CNC, ndlr), comme à peu près tous les acteurs de la filière. Je le faisais d’autant plus naturellement que le CNC m’avait l’an passé demandé de présider la Commission des exportateurs de films et que je voulais redire au président du CNC l’urgence de me trouver un successeur. Par ailleurs, il m’était revenu que celui-ci avait opposé une fin de non-recevoir assez claire à des représentants de producteurs de musique venus l’interroger sur la possibilité pour le CNC d’appuyer l’idée d’un partage de la taxe sur les FAI.
Je suis allé lui dire précisément le contraire de ce que vous avez écrit : je lui ai dit qu’il n’était pas acceptable d’affirmer que le produit de la taxe sur les FAI ne pouvait pas être partagé avec la musique même au motif, réel, que des inquiétudes persistantes planent sur le contrôle de cette taxe par Bruxelles. Il est normal et juste que le produit de cette taxe soit partagé, ne serait-ce que parce que notre industrie a souffert la première, historiquement, du piratage sur internet, et qu’elle a largement nourri la prospérité des FAI qui ont fait leur marketing sur le dos de l’industrie musicale.
Je ne vois d’ailleurs pas pourquoi on s’obstine à enfermer cette taxe dans la seule logique des services audiovisuels, quand elle est pleinement justifiée pour toutes les industries culturelles qui souffrent d’un transfert de valeur injuste vers les télécoms et certains grands acteurs de l’internet, ce qui est vrai pour la musique autant que pour le cinéma ou l’audiovisuel.
Quand je dis, dans Le Monde, qu’il importe de ne pas « mettre en péril l’industrie cinématographique », c’est une tout autre question : la Commission européenne affiche une méfiance persistante, voire croissante, à l’égard du système français de financement du cinéma, qui est pourtant exemplaire et qui est une des meilleures expressions concrètes de l’exception culturelle française. La taxe sur les FAI est clairement dans le viseur et ces dernières semaines ont plutôt renforcé les craintes. Si le montage du CNM et la création d’un système d’aide dédié, lequel devrait être notifié à Bruxelles, avec le délai et les incertitudes qui planent sur ce type de demande, pouvait risquer d’entraîner une demande de Bruxelles de remise à plat globale, je dis que personne n’y gagnerait, ce qui me paraît du pur bon sens.
En revanche, si nous trouvons un moyen efficace et rapide de partager une partie du produit de la taxe au profit de la musique, et donc, pour être très clair, si le cinéma accepte de nous céder une partie, qui restera très limitée, de ce qui pourrait lui revenir, pour « amorcer la pompe », même via le CNC, comme, je le rappelle, cela existe déjà pour l’industrie du jeu vidéo qui bénéficie d’un « hébergement » de son guichet au CNC, je pense que cela vaut la peine d’expertiser un tel moyen. S’il était possible d’imaginer par ce biais une forme de préfiguration du CNM, avec apport financier immédiat à la filière, ce serait quand même une voie à explorer.
L’important, c’est d’aller vite ; le temps économique n’est pas forcément le temps administratif. En tout cas, je le redis, ce que nous attendons tous c’est que le gouvernement confirme le montant des aides et définisse le moyen de les mettre en place.
Enfin, je voudrais profiter de cette clarification pour partager avec vous une analyse stratégique de fond : même si nous avons su rassembler nos forces entre industries culturelles dans la lutte contre le piratage, on a beaucoup opposé ces derniers temps musique et cinéma autour de l’idée que la construction du CNM ne pouvait se penser que contre le CNC, dans une forme de rivalité entre nos deux filières. Une position du CNC ressentie comme maximaliste a pu nourrir cette idée.
Mais il faut refuser de tomber dans ce piège parce que face à la puissance du lobby des télécommunications et de grandes entreprises de l’internet, les industries culturelles sont faibles. Elles doivent absolument unir leurs forces, pour les batailles qui nous attendent à partir de l’automne, que ce soit pour défendre ensemble la taxe sur les FAI qui est juste, à condition qu’on en partage le bénéfice, ou pour préserver notre système de rémunération sur la copie privée, outil majeur de financement de la vitalité et de la diversité de la création en France, qui semble plus menacé que jamais. J’observe d’ailleurs que des représentants éminents de la filière du cinéma ont ouvert la porte au partage, comme la Sacd qui a signé l’accord pour le CNM.

"le conseil d’administration de la Sacem et moi-même restons pleinement engagés pour la 'charte Midem'"

 

EL : L’Assemblée Générale de la Sacem a été "passionnée", comme l’on dit, notamment sur le CNM. Est ce à dire que les sociétaires ne sont pas d’accord avec la mission de préfiguration, et la charte signée par la Sacem lors du dernier Midem ?

- JNT : Comme nos statuts le prévoient, seul le mandataire-gérant participe, en dehors des sociétaires, à l’Assemblée générale. C’est donc mon prédécesseur qui y était et je n’y ai pas assisté. Mais il y a eu en effet une question sur la création du CNM, qui exprimait la crainte que tout cela aboutisse à la création d’un établissement public sans soutien financier nouveau de l’Etat.
C’est aussi la crainte de l’étatisation qui existe fortement dans notre filière. Bien sûr la filière a travaillé pour le CNM dans une optique différente du CNC, qui est, lui, assimilable à une administration centrale de l’Etat.
Cependant, ne l’oublions pas, nos amis du cinéma ont plus de cinquante ans de pratique de l’administration, avec laquelle ils ont su, à travers le CNC et en direct, nouer des liens étroits. Ce n’est pas du tout la culture de la filière musicale, et ceux qui l’oublieraient s’exposent au risque de réactions qui, pour le coup, mettraient en danger l’unité derrière le projet du CNM.
Mais je le répète, le conseil d’administration de la Sacem et moi-même restons pleinement engagés pour la « charte Midem ».

?EL : Est ce que la Sacem veut toujours imposer une taxe globale aux FAI, reposant sur la thèse du transfert de valeur entre la musique et les tuyaux ?

- JNT : Je vous ai déjà répondu à propos de votre question sur le CNM. Je travaillais pour un opérateur de téléphonie mobile quand nos collègues de l’internet de l’époque ont fait une publicité vantant leur tarif pas cher pour le haut débit au motif qu’on pouvait télécharger toute la musique que l’on veut, sous entendu pour rien. Je dis bien «  pour rien », pas « pour pas cher » !

Toute la filière est unie dans l’idée que ce partage doit être rééquilibré. Mais attention à l’idée qu’on pourrait créer une nouvelle taxe. La Commission européenne y est clairement très hostile et la priorité me paraît plutôt de travailler sur la base de la TST existante.
Un commentaire aussi à propos de l’idée de taxe. On est bien dans une problématique mondiale : comment rétablir une concurrence équitable entre deux industries : les industries des télécoms et de l’informatique d’un côté, les industries culturelles de l’autre, qui existent grâce aux créateurs. Depuis 15 ans, on oppose en gros d’un côté les « industries numériques » qui seraient l’avenir, la croissance et l’emploi et, de l’autre, les secteurs culturels qui se défendraient comme ils peuvent, avec une régulation pour les protéger mais aussi censée freiner la croissance des industries numériques. Cette représentation des choses qu’on entend beaucoup, notamment à Bruxelles, est complètement fausse.
Les industries numériques qui dans notre pays comme en Europe vont créer le plus d’emploi dans les années à venir, ce sont… les industries culturelles, c’est-à-dire celles qui reposent sur les créateurs et sur le droit d’auteur. L’industrie informatique, et, malheureusement aussi, depuis dix ans, l’industrie télécoms ont pratiquement disparu en Europe. Je parle ici des fabricants pas des opérateurs, bien sûr. Même les grandes réussites françaises du web, celles qui visent une position mondiale, elles sont culturelles : regardez, d’un côté, Meetic racheté par l’Américain Match, ou Price Minister racheté par le japonais Rakuten, et de l’autre l’ambition mondiale d’un Deezer ou d’un Spotify. Universal Music, filiale du français Vivendi, est le numéro 1 de la musique dans le monde. Believe est un leader européen en matière de maison de disque « full digital ». Studio Canal ou Europacorp sont des acteurs de niveau international dans la production et la distribution de films ; Ubisoft est le numéro 3 mondial des jeux vidéos.

EL : ?Sur un plan international, quelle sera votre action ? La Sacem se bat maintenant dans un environnement concurrentiel fort.

- JNT : Merci de le rappeler, on croit trop souvent que nous sommes une administration alors que, entreprise privée sans un euro d’argent public, nous sommes effectivement en plein dans la concurrence, à commencer par les auteurs, les compositeurs ou les éditeurs, qui sont libres d’apporter leurs droits ou non à une société de gestion collective et ne se privent pas, parfois, de faire jouer la concurrence entre sociétés d’auteurs.
Le grand projet international pour les auteurs, les compositeurs et les éditeurs de musique, c’est la Global Repertoire Database, base informatique qui doit regrouper l’essentiel du répertoire musical international, avec l’ambition de régler les conflits actuels de documentation et de facturation qui nuisent aujourd’hui à l’efficacité de notre coopération avec les sites de musique sur internet. J’ai pris l’initiative, avec mes collègues anglais et allemands, suédois et australiens, de proposer le lancement de la préfiguration de la GRD, avec l’appui du cabinet Deloitte, et de prendre en charge le financement de cette étape, qui sera, au total, de plus de 4 millions d’euros. Un accord global a été formellement acté à Dublin il y a quinze jours entre la CISAC, organisation mondiale des sociétés de gestion collective, l’ICMP, organisation mondiale des éditeurs de musique, et les représentants des créateurs, sur la base d’une présentation que j’ai faite moi-même.
Pour la Sacem, l’autre grand enjeu international c’est de veiller à la protection et au développement de la rémunération du répertoire français à l’étranger qui est le plus joué dans le monde après le répertoire anglo-saxon. Les revenus concernés ont dépassé 80 millions d’euros l’an dernier. Quand un artiste dont le répertoire est inscrit à la Sacem joue en Amérique latine, il faut s’assurer que la rémunération remonte aux ayants-droit en France. La Sacem, qui entretient pour cette raison des contrats de représentation avec 158 sociétés dans le monde, va développer cette activité.
Nous voudrions aussi voir comment la Sacem peut contribuer à développer le répertoire français et francophone à moyen terme dans le monde, et essayer d’intéresser les pouvoirs publics français à cette idée.

"Aucun plan de suppressions de poste"

 

EL : ??Est ce que cela signifie que la Sacem va subir une réforme interne drastique ? On parle de suppression de centaines de postes.

- JNT : « On » se trompe. L’une des forces de la Sacem, c’est l’efficacité et la précision de ses répartitions de droits à ses membres. L’an dernier, la Sacem a réparti des revenus à autant de créateurs que l’Ascap américaine, première société du monde. Or l’Ascap a quatre fois plus de membres que nous, et le marché américain est six fois le marché français de la musique. L’une des raisons de cette force, c’est la taille du réseau local de la Sacem, et il n’y a donc aucun plan de suppressions de poste.

Mais en même temps, même si nous répartissons 85% de ce que nous collectons à nos membres ce qui, avec une déduction pour coûts de gestion autour de 15%, nous met dans la bonne moyenne mondiale, il nous faut chercher à être sans cesse plus efficace. Tout euro dépensé pour le fonctionnement de la gestion collective des droits d’auteur est un euro de moins pour les créateurs. L’effort pour la maîtrise continue de nos coûts reste plus que jamais le cap.
Mon ambition, pour laquelle j’ai à la fois un mandat très clair et un soutien total du conseil d’administration, c’est d’engager une profonde évolution de la maison, avec tous nos collaborateurs. Comme j’annoncerai les grandes dimensions de ce plan d’action lundi à tous nos cadres réunis à Paris, vous comprendrez que je ne vous en dise pas plus pour l’instant…

EL : ??La copie privée est un point important du financement de la filière. Quel est votre point de vue ? Craignez-vous une nationalisation de la part des 25% ?

- JNT : Vous avez tout à fait raison. La rémunération pour copie privée a rapporté 192 millions d’euros en 2011 et représente, dans le cas de la Sacem, 7% des revenus des créateurs et des éditeurs de musique. Elle fait l’objet d’attaques répétées, d’autant plus choquantes quand ces attaques viennent de gens qui se présentent comme des « industriels », alors qu’en France et ailleurs en Europe, ils ne sont que des importateurs. Je rappelle que pas un ordinateur, pas un téléphone portable, pas une tablette n’est fabriquée à l’intérieur de l’Union européenne. Et s’agissant de la prise en compte légitime de l’intérêt des consommateurs, j’observe simplement qu’un iPad 3 16 Go acheté à Londres, où la copie privée n’existe pas, coûte plus cher que le même produit à Paris. On a calculé que les sommes liées à la copie privée correspondent, pour une chanson, à un centime d’euros à partager entre auteurs, compositeurs, interprètes, musiciens, éditeurs, producteurs… et aides culturelles !

Quand on nous dit que c’est trop cher, de qui se moque-t-on ?!
C’est en effet à propos du «  25% » que la crainte « d’étatisation » s’est exprimée dans la filière. Je rappelle la logique du « 25% », prévue dès l’origine dans la loi française et qui existe, sous des formes très variées, dans 25 pays de l’Union européenne sur 27 : en échange de l’abandon du principe du « droit d’autorisation » préalable pour l’usage privé de la copie de musique, les créateurs perçoivent une rémunération perçue sur les supports qui servent à l’enregistrement. 25% des sommes perçues, dans le cas de la loi française, doivent aller à des actions d’intérêt général encadrées par la loi : aide à la création, à la diffusion du spectacle vivant et à des actions de formation des artistes.
Ce système permet, au total, d’apporter près de 50 millions d’euros d’aide à la création pour l’ensemble des filières culturelles, à travers les 25% gérés par les sociétés de gestion collective. Nous avons fait un bilan de notre action culturelle au service de la musique, au plus près des territoires, depuis 10 ans. Rien que par la Sacem, 104 millions d’euros ont été investis dans la création avec plus de 15 500 projets soutenus : festivals, concerts, ensembles, résidences d’artistes, bourses d’écritures, autoproduction, export, actions pédagogiques valorisant la création musicale en direction du jeune public, musique en prison et à l’hôpital, etc.
Etatiser ces 25%, c’est courir le risque très sérieux de les perdre purement et simplement. En effet, un certain nombre de nos sociétaires ont fait très clairement savoir que s’ils acceptent le principe de cette « mutualisation d’intérêt général » d’un argent qui devrait de fait leur revenir, c’est que ces aides culturelles sont gérées sous le contrôle des auteurs, des compositeurs et des éditeurs eux-mêmes, c’est-à-dire par les professionnels, pour les professionnels.
En revanche un certain nombre d’ayant-droits, et non des moindres ont indiqué clairement qu’ils contesteraient, y compris juridiquement, le transfert à un établissement public, qu’elle qu’en soit la nature juridique. Pour eux, cette « étatisation » n’est pas acceptable. C’est la seule crainte « d’étatisation » dont j’ai voulu me faire l’écho dans l’interview au Monde.
Au moment où un contentieux est engagé devant la Cour européenne de Luxembourg à propos de la société d’auteurs autrichienne, qui porte sur la contestation du principe même de cette action culturelle, avec un risque de remise en cause pure et simple, veut-on risquer de tout perdre ?
Je crois que cette crainte tout le monde la partage, y compris chez les producteurs, majors comme indépendants, qui ont décidé une mutualisation, via le CNM, de leurs 25%.

EL : ?Vous entretenez de très bonnes relations avec David Kessler, le conseiller de l’Elysée sur ces questions, est ce un avantage ?

- JNT : (rire) David et moi avons été collègues plusieurs années à Matignon, et beaucoup de ce que je sais du fonctionnement de la culture en France, c’est lui qui me l’a appris. Ça créé des liens. Et c’est une chance pour la filière musicale, comme pour les industries culturelles en général, d’avoir quelqu’un comme lui auprès du Président de la République.
Si ma proximité avec certaines des personnalités du nouveau gouvernement, des cabinets ministériels ou du Parlement peut servir la filière et les intérêts des créateurs, tant mieux !
Mais le patron de la Sacem, sa responsabilité est d’entretenir les meilleurs liens possibles avec tout le monde, élus locaux comme élus nationaux. J’ai par exemple beaucoup apprécié mes échanges avec l’un des auteurs du rapport sur le CNM, Franck Riester, qui siégera dans la nouvelle Assemblée.
Si le nécessaire soutien de la classe politique aux créateurs et aux industries culturelles pouvait redevenir l’enjeu d’intérêt national qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, comme au moment du vote de la loi Lang de 1985 sur la copie privée, ce serait formidable.

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Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef

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