Vivendi : Jean-René Fourtou, un homme seul dans la holding

Vincent Bolloré prend 5% du capital de Vivendi. Le groupe semble toujours ne pas avoir de stratégie bien définie.

Vivendi n'est pas une entreprise comme les autres. Sa naissance tout d'abord sur le fumet peu ragoutant de la Générale des Eaux, puis l'épopée flamboyante d'un ancien balladurien, autant dire une erreur heureuse de la nature, ont façonné une destinée marquée par l'étrangeté et les fantasmes. Aujourd'hui, le groupe a perdu de sa superbe, et n'existe sur les marchés qu'à travers les frasques de son manque de stratégie. Et pourtant, Jean-René Fourtou, qui a repris les rênes de la Holding succédant au terne Jean-Bernard Lévy, multiplie les comités stratégiques et autres séminaires de groupe pour tenter de définir une voie à suivre...

Les finances vont mieux. C'est une certitude, mais la différence avec l'ère Messier n'est pas si grande qu'il n'y parait. En décidant de s'emparer de la totalité du capital de SFR, alors que le groupe trainait encore une dette comptable d'un peu moins de dix milliards d'euros, Vivendi a remis un jeton dans la "machine du destin fatal". SFR a été payé 1 milliard d'euros trop cher, c'est le consensus des banquiers. On pourrait dire, si les mauvaises audiences de D8 se confirment, que la chaîne du groupe Bolloré a elle aussi été surpayée sur les recommandations des experts de la télévision du groupe Canal Plus.

Histoire tourmentée

Est-ce cette absence de stratégie au plus haut niveau qui encourage les patrons des filiales de Vivendi à proposer des opérations de rachat, pour combler un genre de vide ? Que penser en effet de la rumeur de marché attribuant l'intention pour Vivendi de marier SFR avec Numericable ? Un rapprochement dont il ne faut guère examiner bien longtemps les fondamentaux économiques pour comprendre qu'il n'est certainement pas souhaitable pour le groupe de communication de l'avenue Friedland.

Numericable est aussi le fruit d'une histoire tourmentée, que l'on pourrait qualifier de maudite, si nous étions superstitieux. Numéricable s'est constitué à grands coups d'injection d'argent par des fonds américains comme l'énorme Carlyle. Le cablo-opérateur est né avant cela par l'union des réseaux de la Lyonnaise, de France Télécom et... Oh surprise ! de la Générale des Eaux. L'unification de ces sociétés avait été rendue indispensable après des années de luttes fratricides et de disputes juridiques. Car, il est de notoriété publique que le métier du câble en France est impossible, entravé qu'il est par un ensemble de lois contraignantes, gravées dans le marbre au début des années 80 pour faciliter l'installation de Canal Plus dans le paysage audiovisuel. Juste retour des choses, devrait on dire que Numéricable tombe dans l'escarcelle de Vivendi, maison mère de Canal Plus...

Marges confortables

Cela se ferait alors par l'abandon d'une partie du contrôle de SFR. L'opérateur n'est plus aussi indispensable à la holding, et si ses comptes sont encore largement positifs, l'arrivée des opérateurs "low cost mais qui font le maximum" comme Free Mobile réduit sensiblement les marges de progression. C'est en tout cas, ce que l'on pressent des signaux émis par Vivendi ces derniers temps. Néanmoins, serait-il judicieux pour le groupe présidé par Jean-René Fourtou de miser dans ce cas sur de confortables marges à venir de la télévision payante et de la musique, et dans une moindre mesure du jeu vidéo ? Dans le monde qui vient, ce pari semble plus que risqué, voire déraisonnable.

Universal Music n'est pas sorti de l'ornière. Le groupe a acheté (trop cher ?) EMI. Son chiffre d'affaires est stable d'une année sur l'autre, avec une part de marché en croissance, mais sans perspective d'avenir forte avant des années; le temps que le marché du disque se retourne complètement via les ventes et l'abonnement "digital".

Poire pour la soif

Canal Plus a obtenu une position de force encore jamais atteinte sur le marché de la télévision, mais la croissance des abonnements est quasi nulle sur son marché domestique - en revanche les filiales outre mer et autres apportent leur lot d'abonnés frais. Cependant, l'avenir ne lui appartient plus. L'éditeur de chaînes est vouée à devenir une fenêtre riquiqui sur le plateau virtuel de la télévision connectée que préparent les sociétés "over the top", comme Apple et Google. Le partage de l'écran du salon n'a pas commencé, on ne sait pas encore quel en sera le truchement, mais on n'en n'ignore pas les conséquences. Les éditeurs de chaînes de télévision n'ont pas leur place dans ce marché, en revanche le producteur de contenu, oui, et ce n'est pas en reprenant les chaînes Bolloré que Canal Plus consolide réellement ce pan de son activité. On pourrait rétorquer cependant que le groupe présidé par Bertrand Meheut va, avec D8, être plus facilement en mesure de se financer auprès de CNC. C'est exact, mais c'est une "poire pour la soif" alors que la traversée du désert s'annonce rude et longue.

Cerise sur le gâteau, Vincent Bolloré a négocié une place au conseil de surveillance de Vivendi en passant le cap des 5% du capital de la Holding. Sans préjuger de son rôle, son bilan à la tête des chaînes de la TNT, reprise donc par Canal, n'a pas été glorieux. Le chef d'entreprise a été plus à son aise avec Havas et l'agence média Aegis, mais là encore, la croissance fut plus que mesurée et sans bouleversement stratégique d'importance. L'homme semble plus intéressé par un pouvoir personnel sur les grandes entreprises du capitalisme français. La conduite d'un métier, l'amour d'un média, bref pour la vision, on repassera... Caramba encore raté, Jean-René Fourtou est toujours aussi seul.

Partagez sur Facebook
Image du lien direct

Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef

Les commentaires sont fermés.