Affaire Giabiconi : « les ventes exclusives ont des effets nuisibles pour les artistes », Jean-Luc Treutenaere, président des disquaires – #Gratuit

(Publié le 8 octobre)La polémique a été allumée par le site Vente-privée. Jacques Antoine Granjon, le fondateur, n'a pas hésité à déclarer qu'il allait faire la guerre aux majors, responsables selon lui de cette injustice. De quoi s'agit-il ? Le premier album du mannequin Baptiste Giabiconi, que le grand public a découvert dans l'émission Danse avec les stars, s'est vendu à 22 000 exemplaires en première semaine. "Oxygen" devrait être en tête du TOP 50... Le SNEP en a décidé autrement. L'occasion était trop belle pour Vente-Privée qui s'est jeté sur cette affaire, avec certainement l'intention de faire un Buzz facile sur le dos des majors. Et pourtant, le SNEP n'est pas seul, le syndicat des disquaires plaide aussi pour que ce genre de méthode de vente dite "exclusive" soit laissé de côté.

ElectronLibre : Pourquoi l'exclusion des ventes de l'album de Baptiste Giabiconi du top disque est-elle légitime ?
- Jean-Luc Treutenaere, président du Syndicat des distributeurs de loisirs culturels et Directeur des relations institutionnelles de Cultura : Le TOP des ventes est un outil professionnel qui agrège les données de ventes des disquaires, comme de l’ensemble des détaillants de musique. Avant d’être un vecteur promotionnel de l’artiste auprès du public, il repose sur la remontée de données harmonisées, fiables, dont vont dépendre des négociations commerciales qui impactent la filière. Le choix a été fait par le SNEP de sortir du TOP les exclusivités qui sont des opérations promotionnelles, forcément conjoncturelles, qui ne reposent pas sur la même logique et dont l’agrégation avec les ventes du TOP viendraient en fausser les résultats.

EL : Que devrait-il faire pour être référencé alors ? Sachant que le disque est déjà présent aussi sur iTunes ?
- JLT : Le SNEP publie un classement hebdomadaire des téléchargements d’albums réalisé par GFK et la SCPP. Mais, là encore, l’exclusivité empêche la mesure agrégée. Dès lors qu’un album vendu en ligne le sera aussi sur un autre point de vente, en ligne ou en magasin physique, il intégrera le classement approprié.

EL : Jacques Antoine Granjon, patron de Vente privée, a déclaré qu'il allait révolutionner le marché du disque, il avait commencé avec Chamfort. Dans ce contexte électrique de l'affaire Giabiconi, est ce que cela vous inquiète ?
- JLT : Le marché du disque a sans aucun doute besoin d’une révolution pour assurer sa pérennité. Les enseignes du SDLC portent cette problématique depuis de nombreuses années auprès des pouvoirs publics, notamment au travers des missions missions ministérielles qui lui ont été consacrées, comme de l’interprofession de la musique, mais, il faut bien l’admettre, sans succès à ce jour.
Car c’est bien d’une révolution des usages commerciaux du disque dont il est question si nous voulons pouvoir encore vendre des CD dans nos magasins. S’il est évident que la vente en ligne est désormais un support à part entière de commercialisation d’un artiste, et qui a contribué à la fin du marché de masse, plus de 80% des ventes sont encore aujourd’hui réalisées par les réseaux de disquaires, qu’ils soient indépendants ou rattachés à des enseignes.
De notre point de vue, une exclusivité sur un album vendu à 6€ restera toujours une opération promotionnelle. Ce n’est pas un choix pérenne de développement économique d’un artiste et si le succès de la vente est indéniable, il prive celui-ci de la surface de chalandise du réseau des disquaires. En effet, une fois la valeur faciale d’un album dépréciée à ce point, et une fois l’exclusivité terminée, il sera difficile au producteur de fixer un prix de vente en magasin suffisamment attractif attirer un nouveau public susceptible de l’acquérir. De la même manière, la rentabilité d’une opération post-exclusivité ne sera pas assurée pour les disquaires.
C’est donc bien les perspectives de développement de l’artiste lui-même qui sont mises à mal par le jeu des exclusivités et, en la matière, vente-privée n’est pas l’inventeur du concept dont les effets nuisibles à la filière ont déjà été mesurés à chaque opération de ce type qui tendent à transformer un contenu culturel en simple produit d’appel.

EL : Du point de vue des disquaires comment jugez-vous le début du mandat d'Aurélie Filippetti, qui a rompu avec nombres de projets de son prédécesseur, et notamment le CNM ?
- JLT : Le CNM est un projet fort voulu dans leur majorité par les professionnels de la musique. Ce projet transcende le jeu des alternances politiques car il constitue une première ébauche de structuration de la filière musicale. Malheureusement, il aura fallu attendre la chute drastique du marché du disque pour que les antagonismes soient rangés et qu’émerge enfin cette idée forte : un lieu de réflexion des professionnels sur les mutations de leurs marchés, une structure de soutien commune et rationnalisée des projets musicaux, un organe de défense de nos intérêts communs.
Le cinéma dispose d’un tel outil, ainsi que le livre. Il est donc impensable que la musique, en tant que bien culturel, et désormais de service, ne bénéficie pas d’un tel soutien des pouvoirs publics.
Pour les disquaires, l’enjeu est de taille puisque la distribution de musique ne fait traditionnellement pas partie des préoccupations des pouvoirs publics, autant par dogmatisme que par méconnaissance des mécanismes de marché.
Pourtant, la distribution est un enjeu majeur et le SDLC n’a de cesse de le démontrer depuis années.
Si nous souhaitons qu’il y ait encore des distributeurs de produits et services culturels sur notre territoire dans quelques années, qu’il s’agisse en particulier du disque ou même du livre, une concurrence saine doit être instaurée entre les plateformes et les Click&Mortars que nous représentons.
Cette concurrence passe par l’harmonisation des taux de TVA entre les Etats membres pour la vente en ligne, le respect éventuel des dispositifs de régulation nationaux par les opérateurs en ligne non établis sur notre territoire, le maintien des législations protectrice de la diversité culturelle et une meilleure intégration de la filière – et des disquaires en particulier – lors des opérations de promotion des artistes.
Nous travaillons avec le ministère de la culture et de la communication sur ces dossiers mais il est bien évident que les questions soulevées dépassent son périmètre d’action et les réponses que nous attendons des pouvoirs publics touchent à n’en pas douter au maintien des emplois que nous créons dans nos réseaux, comme au caractère attractif de nos territoires.

Partagez sur Facebook
Image du lien direct

Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef

Les commentaires sont fermés.