Bruno Boutleux, Adami  » La gestion collective doit s’imposer « 

Nous publions dans son intégralité l'entretien de Bruno Boutleux, directeur général gérant de l'Adami, à Musique Info du 5 décembre. L'Adami se montre très en pointe dans le combat de sauvegarde de la Copie Privée, mais aussi attend une plus forte implication du gouvernement sur les dossiers importants que sont la répartition de la valeur entre les différents acteurs de la filière ou encore la relance du Centre national de la musique.

ElectronLibre : Que retenez-vous du déroulement de la mission Lescure ?
- Bruno Boutleux : Nous  l'avons dit, en prenant la loi de 85 comme matrice la mission Lescure a été lancée sur les bases que nous attendions. Notre préoccupation est de réinventer à l'ère numérique les cercles vertueux qui ont fait le succès de l'exception culturelle française pour la musique et l’audiovisuel. Mieux, ils en sont le socle.
A l'écoute des auditions il y a clairement deux tendances qui se dégagent : ceux qui s'inscrivent dans une certaine conservation ou opposition systématique, que ce soit à la réalité du net ou pour le droit d'auteur tel qu'il existe aujourd'hui. Et les autres qui savent qu’il est urgent d’adapter notre droit aux nouvelles pratiques avec l'ambition qu'Internet et culture puissent faire système et que public, ayants droit et nouveaux médias du net y trouvent leur compte. J'espère faire partie de cette dernière catégorie.
Mais au delà de ces considérations, j’entends encore beaucoup d'inepties. Un seul exemple : je bondis à chaque fois que j'entends qu'avec 18 millions de titres disponibles, la musique a réglé le problème de l'offre légale. Comment peut-on à ce point confondre abondance et diversité ? Qu'il y ait 5, 10 ou 30 millions de titres cela ne change rien. L'enjeu est d'avoir un offre ou plutôt une segmentation d'offres qui réponde réellement aux demandes du public. Et si cette offre pouvait nous venir d’Europe ou de France, on ne s’en porterait pas plus mal. Quand, dans la même semaine, j’apprends la fin de Fnacmusic. com et l’ouverture de Google music je ne vois pas là un progrès de la diversité.
J’ai aussi entendu que la rémunération des comédiens et musiciens sur le streaming serait enfin satisfaisante. Personne n'y croit ! J’ai aussi bien ri en lisant dans le Monde que les artistes avaient vu leur revenu numérique multiplié par 4 en un an. Bref « dormez bonnes gens… ». Nos chiffres à nous sont malheureusement moins drôles. L’Adami vient tout juste de boucler l’analyse de plus de 650 contrats phonographiques et, franchement, ce que nous y avons trouvé explique bien des choses quant à l’exaspération des artistes vis à vis du numérique. Cette analyse confirme combien la gestion collective doit s’imposer.

EL : Comment envisagez-vous la suite de cette procédure ?
François Hollande veut une grande loi. Je l'espère aussi ambitieuse. Ce gouvernement, avec l'aide de Pierre Lescure, peut apporter une contribution historique à l'évolution de notre secteur, pour la musique et pour l’audiovisuel. L’attente n’a jamais été aussi forte malgré la pléthore de missions qui ont précédé celle-ci. La démarche de Pierre Lescure, notamment via ses rencontres en régions, témoigne de la volonté d’entendre différemment la notion de filière. C’est bien.
Et si on nous le demande, nous contribuerons du mieux possible à la rédaction de la loi.

"Enjeu de considération"

 

EL : Qu'attendez-vous dans les conclusions de cette mission qui soient différents de tous les travaux de ce genre depuis plusieurs années déjà ?
Ce que les artistes attendent plus que tout c'est du courage politique ! Nous avons changé de majorité. C'est souvent l'occasion de changements en profondeur. Ce gouvernement doit donner des gages aux artistes, au public et au monde numérique. Cela n'a jamais été le cas jusqu'à aujourd'hui où seule l'industrie était servie. Il y a un enjeu de considération derrière notre revendication d’un juste partage des fruits du numérique. Qu’on cesse de nous dire qu’il est un progrès formidable s’il n'est pas équitable !!!
Nous savons que les pressions vont être fortes. Aurélie Filippetti devra se souvenir qu'en 85 il n'y avait pas de consensus. Et pourtant, au final, le parlement  voté à l’unanimité cette loi si moderne qu’elle porte en elle tous les élément d’une juste régulation d‘internet bien qu’elle ait été adoptée 10 ans avant le web : la copie privée peut s’étendre au cloud et la rémunération équitable peut s’appliquer à toute la diffusion musicale en ligne.

EL : Adami se bat pour la gestion collective des droits sur le net sans véritables résultats probants. Est-ce une cause perdue ?
Nous verrons bien. Il a fallu plus de 5 ans pour accoucher de l’Hadopi. Mais si la gauche n’entend pas l’intérêt d’un mode de gestion prôné par un projet de directive européenne, quel signal dramatique ce serait pour les artistes et le monde numérique. Rappelons qu’elle s’applique au net dans de nombreux pays et pas les moins libéraux : aux USA, au Canada, en Angleterre, en Allemagne.... En la matière, la France accuse un singulier retard.

"l’électrocynique"

 

Aux Rencontres Européennes de l'Adami à Cabourg il va être question de la chaîne de valeur de la musique. Avez-vous été entendu sur ce point par les pouvoirs publics et le reste de l'industrie ?
C'est un sujet très vaste. Pour rester dans l'actualité, ma principale préoccupation reste la défense de la copie privée. Elle fait l'objet d'une attaque de grande ampleur au niveau communautaire par des multinationales extra-européennes qui fabriquent toutes leurs produits en Asie. Voir une entreprise comme Apple, générant près de 40 milliards USD de bénéfices, non seulement contourner nos règles fiscales mais aussi s'attaquer à la rémunération des artistes, via la copie privée est ahurissant. La morale économique ça existe n’en déplaise à la voracité des actionnaires de Cupertino. Dans pareil contexte la copie privée devient un symbole. Comme tous les cercles vertueux, elle exprime une certaine vision de la société.
Mais le plus grave serait que du côté de l’exécutif comme du législatif, on se laisse piéger par la désinformation des lobbies de « l’électrocynique ». Oui, la copie privée doit évoluer, s'adapter, mais son principe doit être sacralisé car il est juste. Et j’adresse ici un message aux parlementaires pour leur proposer d’ouvrir le débat avec les consommateurs et nous. Tout devra pouvoir être dit mais sans perdre de vue l’intérêt général.

EL : Est ce que la rue de Valois a, selon vous, appréhendé correctement les grands dossiers du secteur ?
Si on fait le compte des grands dossiers : Acte 2, CNM, TSTd, intermittence on souhaite bien du courage au gouvernement. Comment ne pas comprendre alors que la précipitation serait la pire des réponses. Par exemple, le CNM ne pouvait être une mesure d’urgence.
Nous n’étions plus habitués au travail de fond avec les pouvoirs publics. Il faut que chacun le réapprenne. Nous sortons de 5 ans d'hyper concentration du pouvoir au niveau Elyséen. Certes, les décisions étaient rapides, ça « fusait », mais elles étaient avant tout politiques. On ne peut pas dire que la carte musique ou l’approche de la question CNM aient été structurantes. Et que dire de l’audiovisuel, grand oublié du quinquennat ou de la mission Zelnik dont le Président de la République lui même avait tenu à annoncer la principale mesure : la gestion collective, pour tout abandonner dès les projecteurs tournés vers une autre actualité. Que le pouvoir actuel refuse de céder à l’emballement médiatique qui caractérise désormais chaque sujet politique est une bonne chose. Nous devons retrouver la notion d'intérêt général et d'expertise.
Laissons donc ce gouvernement avancer. Nous travaillons en bonne intelligence avec lui. Et nous serons vigilants sur les résultats.

EL : Allez-vous soutenir la Sacem sur le projet de relance du CNM ?
Comme la Sacem, nous y participons. C'est un projet filière. Un établissement public est-il une obligation ? Pas nécessairement. La force du CNM réside-t-elle seulement dans sa capacité financière ? Surtout pas, nous avons dit et redit que son volet régulation/structuration était tout aussi important. Pour bien les connaître, je vois les structures d’information et de soutien à la filière musicale en grande difficulté en ce moment. Il faut agir, vite. A nous d’écrire l’acte 2 du CNM.

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Rédigé par Emmanuel Torregano

Redacteur en chef

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